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« JE SUIS PARTAGÉ ENTRE UN OPTIMISME DÉLIRANT ET UNE CERTAINE COLÈRE »

Pour souligner le lancement du site EST MÉDIA MONTRÉAL, une douzaine de dirigeants d’organismes et d’élus influents de l’Est de la métropole ont accepté de participer à une importante série d’entrevues exclusives et de partager avec vous leur vision des enjeux et des défis à relever sur le territoire au cours des prochaines années. Cette semaine, le résumé de notre rencontre avec André Lavallée, personnalité marquante de la politique municipale montréalaise depuis les années 70.

S’il en est un qui peut témoigner du bouillonnement politique et socio-économique de l’Est de Montréal depuis presque 50 ans c’est bien André Lavallée. Ce grand gaillard de 66 ans, résident de Rosemont, partage probablement avec Louise Harel la palme de la longévité à titre d’influenceur du développement de l’Est au cours des quatre dernières décennies. Un coup d’œil à sa feuille de route bien garnie (voir le cv complet en fin d’article) nous rappelle entre autres que l’ancien maire de l’arrondissement Rosemont—La-Petite-Patrie et vice-président du comité exécutif de la Ville de Montréal, plus tard ex-sous-ministre associé à la région métropolitaine, a piloté en 1992 le tout premier plan d’urbanisme de la Ville de Montréal. C’est lui qui est également l’initiateur du projet de vélo en libre-service BIXI, un concept aujourd’hui utilisé par plusieurs métropoles, et qui a réalisé plusieurs autres dossiers très importants à titre de responsable de l’aménagement urbain et du transport collectif sous le règne de Gérald Tremblay, au milieu des années 2000. La planification de la première phase de développement résidentiel dans l’ancienne friche industrielle des terrains Angus porte aussi sa signature.

« L’essentiel de mes 45 dernières années tourne autour de la ville et de son développement, c’est ma vie », nous dit d’entrée de jeu André Lavallée, aujourd’hui consultant en stratégie dans les domaines de l’aménagement urbain, des politiques publiques, de l’économie sociale et de la mobilité. Et selon lui, est-ce que l’Est est en bonne santé actuellement? « Est-ce que ça va bien, est-ce que ça va mal? Difficile à dire. Moi je crois qu’en ce moment, ce qui caractérise l’Est, c’est que la région est une opportunité extraordinaire pour l’avenir de la métropole. » Et pourquoi donc? « Parce qu’à l’heure actuelle l’Est de Montréal est l’Est de tous les possibles. Tous les grands thèmes de développement urbain qui mobilisent les gens se retrouvent dans ce territoire. Pensons à l’importance d’améliorer le transport collectif, à désengorger les artères principales de l’Est, à l’intégration des vagues immigrantes, au développement urbain durable, à l’urgence de décontaminer les sols et à développer les terrains vacants afin de palier à l’étalement urbain. Tout ça devrait faire partie des priorités des gouvernements maintenant et pour les prochaines années. C’est pour ça que l’avenir s’annonce bien, selon moi, pour l’Est de Montréal », affirme M. Lavallée.

Assez d’études

Le militant de la première heure du RCM, conseiller municipal de Rosemont sous cette bannière de 1986 à 1998, est d’avis que « les principaux leaders de l’Est de Montréal doivent aujourd’hui être en mesure de se parler en temps réel et de bouger vite », dit-il. Selon lui l’Est de Montréal a fait l’objet d’assez d’études socio-économiques et démographiques ces dernières années et il est temps maintenant d’agir pour répondre aux nombreux besoins de la région. « Il y a des dizaines et des dizaines d’études sur la situation de l’Est de Montréal. On connait les statistiques et où il faut intervenir pour améliorer le sort de la population et stimuler le développement du territoire. La vraie question à se poser est qu’est-ce qu’on fait à partir de maintenant? », exprime-t-il.

La récente histoire de l’entreprise européenne de panneaux solaires Solargise, qui espérait sImplanter sur le terrain du Golf Métropolitain d’Anjou, lui-même convoité par l’administration Plante pour en faire un parc urbain en plein cœur d’un territoire industriel, illustre l’urgence, selon André Lavallée, de passer de la parole aux actes pour les leaders de la communauté de l’Est de Montréal. « C’est ce genre d’histoire qui fait que je suis parfois partagé entre un optimisme délirant et une certaine colère qui me donne le goût d’agir pour l’Est. C’est vrai qu’il y a depuis un an ou deux de plus en plus d’intervenants qui se parlent et se mobilisent pour le développement du territoire, mais là il va falloir que l’on arrête de tergiverser quand arrivent des projets comme Solargise ou comme avant lui Molson qu’on a laissé partir de l’Est. On ne peut plus laisser passer le train », clame M. Lavallée.

La mise sur pied de projets d’envergure et structurants est depuis longtemps difficile à réaliser dans l’Est de l’Île, c’est du moins un constat que l’on entend régulièrement de la bouche de nombreux acteurs du territoire. D’après André Lavallée, une grande partie de ce problème serait liée à la diversité des acteurs politiques qui s’échangent le pouvoir depuis des dizaines d’années dans la région et dans tous les paliers de gouvernement, ce qui compliquerait considérablement l’avancement des dossiers. « Dans l’Est de Montréal, pour des raisons historiques, on a toujours du point de vue politique différentes allégeances, différents partis au pouvoir ce qui fait que les acteurs ne se parlent pas toujours. Alors que c’est une toute autre histoire dans l’Ouest de la ville ou par exemple à Laval il n’y a pas si longtemps alors qu’on avait un maire, une ville, une agglomération, un CLD, un CRÉ, c’était facile de faire des projets. Pendant ce temps là l’Est ne parlait pas d’une seule voix », dit-il. Pour appuyer son propos, André Lavallée donne pour exemple l’administration du Port de Montréal « qui doit expliquer et réexpliquer ses besoins en termes d’aménagements et de logistique, convaincre à tour de rôle les différents élus de l’Est autour de ses plans de développement depuis des lunes, et cela a pour conséquences que les projets prennent beaucoup de retard. Que l’on soit d’accord ou pas avec les aspirations du Port de Montréal. »

L’Est doit redevenir prioritaire

Pour le spécialiste en aménagement urbain, le désintérêt du provincial et du fédéral envers la revitalisation de l’Est de Montréal au cours des dernières décennies a certes été catastrophique, mais pas surprenante compte tenu, notamment, de la tendance mondiale entourant l’étalement urbain des grandes métropoles. « L’éléphant caché dans la pièce, il faut se le dire, c’est que depuis des dizaines d’années c’est beaucoup plus facile de développer dans des terres agricoles, de construire du neuf, que de rénover et de reconstruire les infrastructures d’une grande ville comme Montréal. C’est un phénomène qui a touché toutes les grandes villes en Amérique du Nord, et qui est répandu partout dans les pays industrialisés », explique M. Lavallée.

L’Est devrait toutefois bénéficier d’un retour du balancier, si l’on se fie également à la tendance mondiale actuelle en aménagement urbain qui privilégie aujourd’hui la mise à niveau et la densification des anciens quartiers industriels. « Il y a plein d’exemples aujourd’hui de belles réussites de reconversion d’anciennes friches industrielles. On peut penser ici au Technopôle Angus, qui est un modèle de nouveau quartier mixte sur la scène mondiale , mais aussi au Quartier de la Confluence à Lyon, ou aux Bassins à flots à Bordeaux, en France, sans parler de nombreux projets aux États-Unis », soutient André Lavallée.

La clef de la revitalisation de l’Est, c’est surtout une affaire de priorité gouvernementale affirme l’ex-maire d’arrondissement. « Les projets ailleurs ont fonctionné parce que les autorités ont mis l’épaule à la roue. Le développement de l’Est ne se fera pas seulement par les promoteurs privés ou les investisseurs, cela va se faire par des investissements publics. Il faut que l’Est devienne une priorité pour nos gouvernements. C’est par eux que le transport collectif va s’améliorer, que les écoles et les infrastructures de santé vont être rénovées, que l’habitation va être optimisé et que, finalement, les investissements privés et la population vont croître dans la région. Si l’Est est ce qu’il est aujourd’hui, c’est parce qu’il n’était malheureusement pas une priorité des gouvernements », clame André Lavallée.

Transport collectif : l’injustice de l’Est

Selon les données du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, le territoire abriterait le quart de la population de la Ville de Montréal et occuperait le même pourcentage en superficie. Il s’agit donc d’un territoire majeur, mais qui selon André Lavallée n’est plus comparé à sa juste valeur. « Je vous donne deux exemples extrêmement éloquents : le SRB Pie-IX et le Réseau express métropolitain (REM). Selon les données publiques, le SRB Pie-IX va transporter 70 000 personnes par jour. Ça, c’est l’équivalent quotidien de l’achalandage prévu par le REM sur le Pont Champlain et 50 % de tout l’achalandage du REM. Ça fait 20 ans qu’on attend la réouverture du SRB Pie-IX, alors que l’on a annoncé récemment à coup de milliards le REM qui se construit déjà actuellement et qui délaisse mais complètement l’Est de Montréal. C’est de ça qu’on parle quand on dit que l’Est n’est pas une priorité », explique M. Lavallée.

Mais ce qui, pour lui, est encore plus aberrant, c’est que le prolongement annoncé de la ligne bleue prenne autant de temps à réaliser. « Quand on pense que la voix réservée (SRB) sur Pie-IX et Jean-Talon devrait être fonctionnelle en 2022, et que la station de métro ne sera pas là pour embarquer le monde, on est complètement dans l’absurdité ici. Cela a pris quatre ans pour construire le réseau initial de 23 stations de métro à Montréal, et là on annonce que ça va prendre six ans pour construire cinq stations dans l’Est. Voulez-vous encore que je vous parle de priorité? »

Les priorités de l’Est

La dernière élection provinciale a démontré, selon André Lavallée, à quel point la mobilisation des acteurs de l’Est est aujourd’hui plus forte et structurée. « La campagne électorale a suscité des engagements fermes et des investissements jamais vus par les partis politiques pour l’Est de Montréal, en matière de transport en commun et pour la décontamination des sols par exemples. Et ça c’est le fruit de la concertation de plus en plus affirmée des leaders de l’Est provenant de toutes allégeances politiques pour faire avancer les dossiers urgents de la région. Maintenant reste à voir ce que ça va donner réellement. En fait on va voir si les élus en place maintenant, tant sur la scène provinciale que municipale, vont passer véritablement à l’action pour l’Est », exprime M. Lavallée.

Selon l’avis de ce dernier, les dossiers prioritaires de l’Est qui lui viennent spontanément, excluant le transport collectif et la revitalisation des sols contaminés, sont la réfection de la rue Notre-Dame, la reconstruction de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, l’intégration au marché du travail des nouveaux immigrants de plus en plus nombreux, notamment dans Montréal-Nord, Saint-Michel et Rivière-des-Prairies, ainsi que la rénovation des écoles.


Parcours professionnel d’André Lavallée :

Années 1970     
Membre fondateur du Comité Logement Saint-Louis.
Membre fondateur du Comité Logement Rosemont.
Militant de diverses causes citoyennes liées particulièrement à l’aménagement urbain.
1986-1998          
Conseiller municipal de Rosemont (RCM).
1992                     
Dépose le 1er plan d’urbanisme de la Ville de Montréal.
1993-2003          
Directeur de cabinet au Gouvernement du Québec.
2005-2009          
Maire de l’arrondissement de Rosemont-La-Petite-Patrie.
Responsable de l’aménagement urbain et du transport collectif au sein du comité exécutif de la ville.
2008                     
Initiateur du projet de vélo en libre-service BIXI.
2009-2012          
Directeur de cabinet du maire et des élus de l’arrondissement de Ville-Marie.
Conseiller spécial en matière de transport au cabinet du maire et du comité exécutif de la ville.
2012                     
Secrétaire adjoint au Gouvernement du Québec et secrétaire du comité ministériel de la métropole.
2014-2015          
Sous-ministre associé à la région métropolitaine au sein du ministère des Affaires municipales.
2015-…                
Consultant en stratégie.