
(EMM/Elizabeth Pouliot)
1 mars 2026Les Whippets sont-ils bien nés à Hochelaga-Maisonneuve?
Oui, Hochelaga-Maisonneuve peut revendiquer la naissance d’un des biscuits les plus connus au Québec : le Whippet. Mais derrière la fierté locale se cache une histoire plus nuancée, marquée par des considérations économiques, industrielles et sociales.

Matthieu Mazeau, historien à l’AHMHM (Image tirée du site Internet)
Pour comprendre l’origine du Whippet, il faut remonter à 1900. Cette année-là, selon la tradition de l’entreprise, Théophile Viau — fils de Charles-Théodore Viau — crée le biscuit « Empire », alors que l’usine est située au coin de Notre-Dame et Wolfe (aujourd’hui secteur Ville-Marie). Il s’agit d’un biscuit à la crème et à la guimauve, recouvert de chocolat, qui ressemble beaucoup au Whippet que l’on connait aujourd’hui. À ne pas confondre toutefois avec le biscuit écossais empire, de type sablé, fourré à la confiture et recouvert de glaçage et de cerises.
Puis en 1927, dans l’usine Viau alors installée à Maisonneuve, une décision économique transforme ce produit. « La vanille avait commencé à coûter assez cher », explique Matthieu Mazeau, historien à l’Atelier d’histoire de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve (AHMHM). Or, le biscuit Empire en contenait. Des tests sont réalisés pour en proposer une version plus abordable. « Le Whippet est né à ce moment-là. »
L’année 1927 marque ainsi la naissance officielle du Whippet. Néanmoins, l’historien insiste : « Ce n’est pas une innovation totale et complète. C’est vraiment une refonte d’un biscuit qui était déjà assez populaire. On enlève la vanille et on change le nom, c’est donc plutôt un rebrand. »
La recette gagnante d’un produit phare
Si le Whippet s’impose durablement, il bénéficie donc d’abord de la popularité préalable du biscuit Empire. « Le Whippet part avec une longueur d’avance », explique l’historien.

Les biscuits Empire (Image tirée du Fonds Antonio Chaput de la collection de l’AHMHM)
Car la biscuiterie Viau possède déjà à l’époque un vaste catalogue et expérimente constamment de nouveaux produits. « Ils essayent de nouvelles choses tout le temps afin de trouver des produits gagnants. » Le Whippet en fait partie.
Sa simplicité joue aussi un rôle. « C’est un biscuit qui est simple à faire et qui est abordable. » Les ingrédients sont relativement peu coûteux, surtout après le retrait de la vanille. Des recettes de Whippet datées de 1936 et de 1953 sont d’ailleurs encore conservées aux archives de HEC Montréal.
Le produit se distingue également par sa forme particulière et par les différentes façons de le consommer. Matthieu Mazeau compare sa dimension à celle de l’Oreo, « un biscuit qui se mange aussi de plusieurs manières différentes ».
Enfin, la puissance industrielle de Viau contribue à la diffusion du produit. Au début des années 1960, l’entreprise commande annuellement environ 10 millions de livres de farine, 8 millions de livres de sucre et 1 million de livres de beurre et de cacao. « On est dans des quantités qui sont pharaoniques », souligne l’historien. Ainsi, le Whippet est vendu non seulement au Québec, mais aussi ailleurs au Canada.

La biscuiterie Viau (Image tirée du site Internet de l’AHMHM)
Une fierté locale, mais une identité ouvrière plus complexe
Mais ces biscuits sont-ils allés jusqu’à façonner l’identité ouvrière du secteur? L’historien demeure prudent. « Je ne sais pas, car pour les travailleurs, il s’agissait avant tout d’un produit parmi d’autres dans un environnement industriel très diversifié », dit-il. Il est donc possible qu’une certaine fierté ait existé, mais elle est difficile à documenter.
En contrepartie, aujourd’hui, le fait que le Whippet soit né à Hochelaga-Maisonneuve suscite un grand sentiment d’appartenance. Lors des visites guidées de l’AHMHM dans le quartier, « c’est toujours le paroxysme », observe Matthieu Mazeau. Les visiteurs se montrent « très contents, très fiers » lorsqu’on leur révèle cette information.
Au-delà du Whippet lui-même, la biscuiterie Viau a bel et bien marqué la vie quotidienne du quartier. D’abord par l’emploi : l’usine ouvre en 1907 et ferme en 2007, une longévité rare dans le secteur. Ensuite par les odeurs! « Quand on passait à côté de Viau, on parlait de l’odeur de chocolat autour de la biscuiterie », raconte l’historien. Ces souvenirs olfactifs reviennent aussi souvent lors des visites guidées.

Des ouvrières de la biscuiterie à l’œuvre (Image tirée du Fonds Antonio Chaput de la collection de l’AHMHM)
Un quartier déjà industriel
L’histoire industrielle du secteur ne se limite pas aux biscuits. Quand la biscuiterie Viau s’y implante en 1907, le développement industriel est déjà bien entamé. Des entreprises importantes sont en place, notamment le long des rues Ontario et Notre-Dame.
La biscuiterie vient donc plutôt renforcer un tissu industriel existant. Son emplacement est stratégique : à proximité du port, du chemin de fer et d’une sous-station électrique parmi les plus puissantes de l’époque. À l’arrière, du côté de Longue-Pointe, on trouve encore des pâturages. L’entreprise peut ainsi s’approvisionner en lait localement, tout en important le sucre et en exportant ses produits par train. « C’était vraiment un bon endroit pour la famille Viau », résume Matthieu Mazeau.
Puis, comme plusieurs quartiers industriels montréalais, Hochelaga-Maisonneuve est frappé par la désindustrialisation à partir de la fin des années 1960. Le chômage augmente, la population diminue — environ la moitié des résidents quittent le secteur entre 1960 et le début des années 1990. Des immeubles sont abandonnés.
La crise entraîne de la pauvreté, mais paradoxalement, cette période voit aussi l’essor du milieu communautaire. Dans les années 1980 et 1990, plusieurs organismes d’alphabétisation et d’éducation populaire émergent pour soutenir les travailleurs touchés par la fermeture des usines.
L’histoire du Whippet s’inscrit ainsi dans un récit plus large, celui d’un quartier façonné par l’industrie, puis transformé par sa disparition. Aujourd’hui, l’AHMHM travaille à conserver et à diffuser cette mémoire industrielle. Et derrière le biscuit emblématique se trouve surtout l’histoire d’une grande manufacture et d’un quartier ouvrier en constante mutation.







