Montréal-Est en 1976 (Courtoisie Clarence Hatton-Proulx, Archives Ville de Montréal)

La Ville Énergivore : un livre retrace l’histoire de la consommation énergétique à Montréal

L’énergie, qu’elle soit produite ou consommée, a subi d’importantes transformations au cours du 20ᵉ siècle à Montréal, ce qui a eu des effets directs sur le visage de la métropole. Dans un livre voué à cette histoire, un chercheur relate comment la ville a été marquée par l’essor énergétique moderne, particulièrement dans l’est.

La Ville Énergivore : Une histoire des transitions énergétiques à Montréal au 20e siècle est un ouvrage issu de la thèse de doctorat de Clarence Hatton-Proulx, chercheur et professeur adjoint au département de géographie de l’Université de Montréal. Son livre explique les impacts de ces changements sur les Montréalais et leur environnement.

Bois, charbon, pétrole et hydroélectricité

De la colonisation jusqu’au début du 20ᵉ siècle, c’est le bois qui est la source d’énergie la plus importante. Puis, le charbon apparaît au milieu du 19ᵉ siècle, importé généralement des États-Unis.

À la toute fin du 19ᵉ siècle, le secteur de l’hydroélectricité va se développer, avec la construction du premier barrage dans la région de Montréal, au large des rapides de Lachine.

Clarence Hatton-Proulx, professeur adjoint à l’UdeM et auteur de La Ville Énergivore (Courtoisie)

L’arrivée des projets Manicouagan-Outarde et de la Baie James dans les années 1970 fait en sorte que l’hydroélectricité devient une source d’énergie importante.

Montréal devient alors une exception parmi les grandes villes de l’Amérique du Nord, alors que la plupart des autres métropoles comptent plutôt sur la combustion du charbon, du gaz naturel et du pétrole comme moyen principal de produire leur électricité.

« Une autre particularité de Montréal, c’est le pétrole. Nous n’en produisons pas au Québec, mais vu que Montréal est un lieu stratégique, une porte d’entrée fluviale pour le Canada, elle devient le centre de transformation du pétrole qui est importé d’outre-mer », raconte le chercheur. C’est ainsi que Montréal-Est, Anjou et Pointe-aux-Trembles deviennent des secteurs où est transformé le pétrole brut en différents produits pétroliers.

Puis, le 20ᵉ siècle est marqué par une explosion de la consommation d’énergie, particulièrement après la Deuxième Guerre mondiale. Ainsi, avec l’arrivée d’une énergie fiable et bon marché, les standards de confort changent dans la population.

« Au début du 20ᵉ siècle, la norme dans les ménages populaires et chez la classe ouvrière, c’était d’avoir froid. On luttait contre le froid avec du bois de chauffage qui n’était pas toujours abondant et des poêles qui ne chauffaient pas l’ensemble des logements », souligne M. Hatton-Proulx.

Le paradigme change complètement lorsqu’il devient possible de recevoir, 24 heures sur 24, un approvisionnement en énergie fiable simplement en appuyant sur un bouton. On assiste alors à une augmentation du standard matériel et de confort, parfois au détriment de l’environnement.

« Évidemment, la consommation des hydrocarbures est responsable de la grande majorité des émissions de gaz à effet de serre. Mais en même temps, c’est aussi l’histoire d’une amélioration des conditions de vie de la population, notamment des classes ouvrières qui ont pu avoir du chauffage plus décent, ainsi que des possibilités de mobilité plus élargies avec l’accès à l’automobile », indique le chercheur.

Une énergie invisible aux conséquences réelles

Il n’y a pas que l’énergie produite à partir des hydrocarbures qui se présente comme un couteau à double tranchant. En effet, l’histoire de l’hydroélectricité au Québec a elle aussi son côté plus sombre.

À mesure que l’énergie est progressivement fournie par des grandes infrastructures électriques, les centres de production, soit les barrages hydroélectriques, s’éloignent de plus en plus de la ville. La technologie s’améliorant, les lignes de transport peuvent éventuellement atteindre plus de 1000 km, distance entre la Baie-James et Montréal.

« L’hydroélectricité, c’est une histoire parallèle du développement de plusieurs mégaprojets sur des territoires autochtones ancestraux, comme le projet de Manicouagan-Outarde dans le Nitassinan, territoire ancestral des Innus, ou pour le cas de la Baie-James, c’est un territoire Cri, Eeyou Istchee », rappelle M. Hatton-Proulx.

Les modes de vie urbains auront des impacts sur des territoires de plus en plus éloignés, souvent autochtones, avec des conséquences environnementales importantes, incluant des inondations complètes de terres sur lesquelles se trouvent des sépultures traditionnelles.

« Il y a une connexion qui est vraiment moins claire entre un interrupteur et un barrage d’eau électrique qu’entre tout simplement manipuler une corde de bois et la mettre dans un poêle à bois. C’est comme une déconnexion entre les gestes, ainsi que les conséquences environnementales de sa consommation » – Clarence Hatton-Proulx, auteur de La Ville Énergivore

C’est environ 95 % de l’électricité du Québec qui est produite de manière hydroélectrique. Ce sont des réseaux relativement invisibles, avec des fils qui sont parfois même enfouis.

« C’est une présence urbaine qui est beaucoup plus évanescente, invisible comparativement à l’époque où le bois et le charbon étaient utilisés », insiste le chercheur. En effet, les cours à bois et à charbon prennent énormément de place avant l’avènement de l’électricité. « Si tu regardes des cartes de Montréal à cette époque, il y en a pratiquement à chaque coin de rue, comme les dépanneurs aujourd’hui. »

Par ailleurs, l’étalement urbain est aussi tributaire du développement du pétrole. Cela a permis de décentraliser les activités et de créer les banlieues, illustre le chercheur.

L’efficacité des systèmes de chauffage modernes et la popularisation de l’automobile changent aussi la façon dont est conçu le logement au Québec. Si à l’époque du charbon de bois les appartements des quartiers centraux sont plus petits afin d’être plus faciles à chauffer, le développement des réseaux d’énergie et l’étalement urbain ouvrent la porte aux bungalows et aux maisons unifamiliales détachées.

Montréal-Est, une cité-jardin devenue cité-pétrole

Le paysage montréalais se trouve lui aussi transformé par sa consommation énergétique, ainsi que sa propre production. Les effets sur le territoire urbain les plus faciles à reconnaître sont sans doute ceux qui ont opéré dans l’est de la métropole. Effectivement, malgré le fait que l’âge d’or des activités de raffinage du pétrole soit révolu depuis plusieurs décennies, la ville de Montréal-Est et les arrondissements d’Anjou et de Rivière-des-Prairies—Pointe-aux-Trembles en gardent toujours les traces.

La Ville Énergivore : Une histoire des transitions énergétiques à Montréal au 20ᵉ siècle (Courtoisie)

La concentration des industries sur ce territoire restreint – on a compté jusqu’à six raffineries en activité simultanément dans les années 1960 – est arrivée avec des emplois et une certaine prospérité, note le professeur.

Seule ville défusionnée dans l’est de l’île de Montréal, la ville de Montréal-Est a l’air d’une anomalie avec ses industries lourdes qui occupent près de 90 % de son territoire et une population qui avoisine 6000 âmes. Son histoire est encore plus bizarre.

« Peu de gens savent qu’à l’origine, quand les élites municipales de Montréal-Est ont créé cette ville-là au début du 20ᵉ siècle, leur objectif c’était d’en faire une cité-jardin à l’est de l’île de Montréal, parce qu’il y avait le tramway qui allait jusqu’à Pointe-aux-Trembles. C’était le modèle urbain de prédilection, avec les agréments naturels de la campagne, mais une proximité avec la ville pour les activités économiques », soutient le chercheur.

Toutefois, le modèle aura été « chamboulé » par la Première Guerre mondiale. Une perte des investisseurs pour lotir les terrains fait en sorte qu’on se tourne plutôt vers le secteur industriel pour occuper l’espace. La première raffinerie s’y installe en 1915, l’ancêtre d’Esso Imperial, et sera un acteur économique important pour les 80 prochaines années.

Lors d’entretiens avec des personnes âgées qui ont grandi dans l’est de Montréal, M. Hatton-Proulx a pu découvrir de nouvelles facettes de ce passé. « Certaines de ces personnes ont travaillé dans les raffineries, d’autres vivaient à côté. Ces gens m’ont raconté leur vécu et il n’y avait pas que du négatif. Plusieurs m’ont rapporté des souvenirs positifs de tous les avantages de travailler dans une entreprise pétrolière au 20ᵉ siècle, très prospère, avec des cadeaux pour la famille, des bonnes conditions de travail, des syndicats, un mode de vie, une fierté », souligne-t-il.

Le professeur avoue que c’est avec « une vision un peu misérabiliste » qu’il anticipe ces discussions avec les 13 aînés qu’il rencontre au cours de la rédaction de son livre. « Finalement, dans les témoignages, les gens avaient beaucoup de nostalgie et de fierté pour cette histoire », souligne-t-il.

Si les résidents n’étaient pas dupes et très conscients du fait que les colonnes de fumée noire qui s’échappaient des raffineries avaient des conséquences sanitaires, cette réalité était plutôt acceptée comme compromis en échange de salaires « qui étaient décents, de conditions de travail qui étaient relativement bonnes en termes d’avancement professionnel et en termes de syndicalisation ».

Les services municipaux bénéficieront eux aussi du financement de ces entreprises, notamment pour la construction du centre sportif de Montréal-Est. Des événements culturels animent le secteur grâce à l’apport de ces entreprises, dont une représentation de la chanteuse populaire France Gall en 1969 sur le site de la raffinerie Petrofina de Pointe-aux-Trembles. La chanteuse interprète neuf titres en déambulant autour des réservoirs pétroliers lors d’une diffusion à la télévision de Radio-Canada à l’émission Du Feu SVP.

Dans les années 1960 arriveront des mobilisations citoyennes nées de la conscientisation des effets de la pollution industrielle et automobile. Une tranche de la génération des baby-boomers adopte des positions environnementalistes desquelles découlent des revendications pour mieux encadrer les activités humaines polluantes.

Puis, dans les années 1980, c’est une désindustrialisation qui s’opère dans le secteur économique montréalais, spécifiquement du côté des raffineries en conséquence d’une surproduction de certains produits pétroliers. La venue d’une récession, le vieillissement des installations industrielles, ainsi que la migration des activités liées au pétrole vers l’Alberta seront tous des facteurs qui entraineront la fermeture des usines de l’est.

« Ce ne sont pas toutes les classes sociales qui vont connaître les mêmes conséquences des transitions énergétiques de Montréal au 20ᵉ siècle. La classe ouvrière va subir plusieurs pertes d’emplois », insiste M. Hatton-Proulx.

En contrepartie, au niveau environnemental, le départ des industries énergétiques lourdes dans l’est montréalais aura des retombées positives, surtout au niveau de l’amélioration de la qualité de l’air.

Aujourd’hui, ce territoire porte encore les marques de cette époque. « La contamination de ces sites, à travers des décennies d’activités industrielles et de rejets d’hydrocarbures dans les sols, cette toxicité-là demeure », rappelle M. Hatton-Proulx.

La contamination a pour résultat que les projets de repositionnement des activités à Montréal-Est, évoqués dans le plan Vision 2050 de l’équipe de la mairesse Anne St-Laurent, sont plus difficiles et coûteux à mettre en action.

« Ces territoires, à ce jour, peinent à trouver des modèles alternatifs, même s’il y a des visions en ce sens. De plus, il reste certaines industries dans l’est de Montréal, avec des milieux de vie qui sont très prospères. Mais c’est sûr que c’est quand même une fracture qui est importante sur ce territoire, car il reste des séquelles aujourd’hui, autant dans les sols contaminés que dans les mémoires des gens qui ont pu être un peu blessés par cette histoire-là », conclut M. Hatton-Proulx.