Place du Village (Karine Laurence)

Le Village : un investissement important mais des défis qui persistent

Le Village fait une fois de plus l’objet d’investissements municipaux majeurs. L’arrondissement de Ville-Marie a récemment annoncé un appui financier de près de 2,6 M$ pour soutenir les initiatives mises en place dans ce quartier depuis 2023. Ce financement s’inscrit dans le cadre du plan de relance nommé Stratégie d’intervention collective pour le Village (SIC) déployé pour contrer la dévitalisation du secteur et améliorer la cohabitation sociale.

Sur le terrain, certains commerçants, résidents et représentants municipaux reconnaissent des progrès, mais soulignent toutefois que les défis restent nombreux : sécurité, propreté, itinérance, accès au logement et maintien harmonieux de la mixité sociale.

De gauche à droite : Jérémie Lévesque, chef de section – relations avec la communauté pour l’arrondissement de Ville-Marie, Vicky B. Ouellette, à la direction générale du Studio ZX, Luc Rabouin, responsable du développement économique et de l’enseignement supérieur au comité exécutif de la Ville de Montréal, Gabrielle Rondy, directrice générale de la Société de développement commercial (SDC) du Village et Robert Beaudry, conseiller de la Ville pour le district de Saint-Jacques dans l’arrondissement de Ville-Marie (Photo Karine Laurence)

Plein feu sur l’animation   

« C’est une continuité, ça va en crescendo depuis le début de la stratégie collective. On voit qu’il y a eu une croissance considérable en termes de financement dans le secteur du Village, » indique Robert Beaudry, conseiller de la Ville pour le district de Saint-Jacques dans l’arrondissement de Ville-Marie.

Plusieurs événements seront présentés à la place du Village durant la saison estivale (Photo tirée de la page Facebook Village Montréal)

La répartition des sommes prévoit un montant substantiel de près d’un million de dollars dédié à l’animation de la place du Village et à la piétonnisation et à la gestion des lieux. Cette enveloppe traduit l’importance accordée à l’instauration d’une ambiance festive et à l’occupation dynamique de l’espace public.

En ce sens, près de 75 événements, autant sportifs, culturels que communautaires, seront présentés au courant de la saison estivale. Au programme : cours de danse, soirée DJ, spectacle d’humour, entrainement sportif, karaoké en plein air et soirée bingo, pour ne nommer que ceux-là.

Selon M. Beaudry, la popularité de la place du Village est à la hauteur des attentes : « De saison en saison, on voit qu’il y a des résultats probants, » souligne-t-il, avant d’ajouter que certains événements ont réussi à attirer de 250 à 300 personnes l’année dernière.

Des enjeux de sécurité et de cohabitation

Malgré les efforts pour animer la place du Village, une ombre au tableau persiste : l’enjeu de la criminalité. « Ce sur quoi on a beaucoup mis d’énergie, c’est d’éviter que les réseaux criminalisés n’occupent la place. L’été dernier, on a eu des enjeux comme ça. Cette année, il y a une attention particulière qui est mise par le service de police », indique l’élu. Il mentionne aussi que « des interventions plus rapides » sont déployées depuis le début de la saison estivale, tandis qu’une brigade de sécurité pilote complète le dispositif. .

Robert Beaudry, conseiller de la Ville pour le district de Saint-Jacques dans l’arrondissement de Ville-Marie (Photo : Karine Laurence)

Abondant dans le même sens, Tanner Tallon, porte-parole de l’Association citoyenne du Village de Montréal (ACVMtl) se souvient que « l’été dernier, la place du Village était un point chaud » et note que « cette année, c’est plus calme ».

Le résident du quartier nuance toutefois ses propos en mentionnant le manque de recul par rapport à l’actuelle saison. Il croit également que « la police, ce n’est pas une solution permanente » et plaide pour une résolution durable.

De plus, il remarque que l’arrivée d’une escouade policière dédiée, « toute fraîche » a déplacé certaines problématiques vers les ruelles voisines. Il ajoute néanmoins que l’animation joue un rôle clé : « Les résidents se sentent plus en sécurité quand il y a des événements ; c’est exactement ce que notre sondage montrait », explique-t-il, citant les résultats d’un sondage réalisé auprès des résidents publiés en 2024.

D’après ce coup de sonde, 81 % des résidents affirment que l’animation dans les parcs et les rues améliore leur sentiment de sécurité.

Situation commerciale fragile et arrivée de nouveaux commerçants

Selon le Portrait commercial 2024 de Ville-Marie, le taux de vacance des locaux commerciaux est en constante progression depuis 2021, passant de 17,6 % à 22,9 % en 2024.

Le Village (Photo tirée de la page Facebook de la SDC Village Montréal)

Le portrait n’est toutefois pas si sombre. Malgré les problèmes de criminalité et d’itinérance présents dans le Village, une vingtaine de commerces ont ouvert leur porte en 2024. Une des principales raisons nommées expliquant ce choix est l’affluence touristique dans le secteur.

Depuis l’ouverture de sa crêperie, Mhaned Bennesaoud dit n’avoir « eu aucun problème ». S’il reconnaît la présence de « gens drogués », il estime que la quiétude l’emporte. « On a choisi cet endroit-là à cause des touristes et des gens tranquilles. Pour le business, c’est correct, » affirme ce dernier.

Pour sa part, Mathias Martin, restaurateur établi dans le Village depuis huit ans, a ouvert son nouveau restaurant Paella Montréal l’année dernière après avoir exploité un premier établissement du même nom pendant cinq ans, fermé à la suite d’un incendie. Installé aussi comme résident dans le quartier, il tient à relativiser certaines problématiques. « Oui, il y a de l’itinérance et de la criminalité. Malgré tout, le Village, c’est un endroit assez touristique, assez bien, assez propre. Tout va bien », dit-il.

Selon l’entrepreneur, le Village connaît une évolution positive depuis la pandémie. Il observe la réouverture de plusieurs commerces, un regain d’activité et un retour de la clientèle. « Le quartier est de plus en plus développé. Mes anciens clients sont contents que je sois toujours là. » Il estime que le Village est « en train de devenir encore plus fort » et prédit qu’il sera bientôt plus dynamique que d’autres artères de la métropole comme Saint-Denis ou Saint-Laurent.

Dans le même ordre d’idées, Robert Beaudry affirme avoir eu « un retour assez positif » des commerçants suite à une tournée effectuée il y a environ un mois. Mais ce dernier a tout de même tenu à tempérer ses propos. « Je n’ai jamais dit que tout va bien. Les gens, ils reconnaissent qu’il y a des défis, il y a des difficultés, mais ils sont positifs sur l’avenir et ils investissent dans leurs commerces », fait-il remarquer.

Les défis de la mixité sociale

La cohabitation pose encore son lot de défis. Plusieurs voix s’inquiètent des effets indirects d’un redéploiement axé sur l’embellissement et l’animation. Pour Tanner Tallon, il est essentiel de ne pas masquer les enjeux de fond. « Ce qu’on observe, c’est qu’on déplace les personnes vulnérables d’un endroit à un autre, sans régler la cause. Si on ne bonifie pas l’offre de logements sociaux et de services de santé mentale, on ne fait que repousser les problèmes vers les quartiers résidentiels », déplore-t-il.

Ces préoccupations sont partagées par l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) dans un mémoire sur l’itinérance et la cohabitation sociale présenté il y a quelques mois. Le document met en garde contre le risque d’une « revitalisation sélective », menaçant la mixité qui a historiquement défini le Village. Plusieurs citoyens y expriment la crainte que les projets d’animation et les investissements commerciaux se traduisent par une « normalisation » de l’espace public au détriment des personnes en situation d’itinérance ou marginalisées.

Le Village (Image tirée de l’Instagram Village Montréal)

Robert Beaudry affirme quant à lui que la Ville veut « embellir sans gentrifier » tout en reconnaissant que « c’est toujours un défi ». Il estime tout de même que l’administration parvient à atteindre cet objectif « en sortant le logement de la spéculation, en s’assurant aussi que les interventions soient toujours sans compromis sur la criminalité, mais sensibles pour la vulnérabilité ».

Afin de favoriser l’inclusion sociale, l’équipe de médiation communautaire L’Anonyme vient se greffer aux intervenants déjà en place : l’Équipe mobile de médiation et d’intervention sociale (ÉMMIS) et les gardiens de parc. « L’ ÉMMIS va travailler sur des enjeux de médiation sociale sur le plus long terme, alors que L’Anonyme est plus en contact de relations d’aide directe et agit sur le court terme », précise l’élu.

Enfin, mentionnons que récemment, les nuisances causées par la popularité des services d’injections supervisées offerts par l’organisme Spectre de rue ont défrayé la manchette.

Mesurer le progrès

Nommé coordonnateur du comité de travail pour le Village au printemps dernierPhilippe Schnobb, anciennement président du conseil d’administration de la STM, aura notamment le mandat de mesurer l’efficacité des initiatives mises en place.

Interrogé sur la notion d’indicateurs, il reconnaît que l’équipe « est encore en train de préciser ce qui constitue un état d’avancement acceptable » et qu’il faudra « se mettre d’accord sur les objectifs attendus », qu’il s’agisse de sentiment de sécurité ou de propreté.

Pour M. Schnobb, la prochaine grande étape sera de trouver les données qui permettront de juger de la progression réelle des initiatives et de colliger ces informations sous la forme d’un rapport annuel.