
Des appartements d’Hochelaga (EMM)
5 juillet 2026« Une porte » de Jolène Ruest… habiter, résister et l’écrire
Dans Une porte – Histoire d’amour et de résistance pour mon loyer, Jolène Ruest raconte une reprise de logement. Mais à mesure que les pages avancent, le lectorat comprend que le véritable sujet est plus vaste : Hochelaga-Maisonneuve, l’est de Montréal, les transformations urbaines et ce qui arrive lorsqu’un lieu où l’on se croyait en sécurité pour pouvoir y rester cesse soudainement de nous être assuré.

L’autrice Jolène Ruest, qui a publié dernièrement l’essai Une porte chez XYZ (courtoisie)
L’autrice montréalaise, connue notamment pour Monogamies ou Comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle et Les danseurs étoiles parasitent ton ciel, ne sépare jamais vraiment l’intime du politique dans son œuvre. Et cette fois, c’est un avis de reprise reçu de son propriétaire qui a servi de point de départ à sa réflexion sur le logement, la ville et le sentiment d’appartenance.
« J’écris toujours sur les choses qui me « titillent » », dit-elle poliment en riant. Cette intuition est au cœur de son travail d’écrivaine. Lorsqu’un sujet s’impose à elle au point de devenir impossible à ignorer, il finit par trouver sa forme. Et avec Une porte, cette « forme » est particulièrement éclatée : récit autobiographique, essai, poèmes, archives, extraits de lois, réflexions historiques et dessins se répondent dans un même ouvrage. « Le processus légal, juridique, c’est tellement beige », lance-t-elle. « Et je ne pouvais pas écrire l’histoire de façon linéaire non plus », indique-t-elle pour expliquer ces choix littéraires.
Hochelaga comme personnage principal
Même si le livre est né d’une expérience personnelle, Hochelaga-Maisonneuve en devient rapidement un personnage à part entière. Installée dans le quartier depuis de nombreuses années, Ruest a vu évoluer le secteur et les conversations qui l’entourent. Lorsqu’elle est arrivée à Montréal à la fin des années 2000, elle entendait constamment les résidents dire qu’Hochelaga avait changé au cours des dix années précédentes.
Aujourd’hui, elle remarque autre chose. « Le quartier s’est tellement transformé qu’on ne mentionne même plus les gens qui habitent là depuis longtemps et qui l’ont vu changer. »
Dans le livre, l’histoire du quartier relate du même souffle celle des appartements montréalais, faits de leurs longues pièces peu éclairées, issues des logiques économiques qui ont façonné leur construction. Pour Ruest, comprendre son logement exige de comprendre le territoire qui l’a produit. « Pourquoi nos appartements sont construits en longueur et, donc, sont mal éclairés? C’était à cause de l’étroitesse des terrains », explique-t-elle. « Quand tu en apprends plus sur l’histoire, tu comprends mieux ce qui t’entoure. »
Plus qu’une « crise »
Le mot « crise du logement » revient constamment dans l’espace public. L’autrice l’utilise, quant à elle, avec prudence. « Trente ans de désinvestissement politique en logement social, ce n’est pas une crise parce qu’on pouvait le prévenir. » Pour elle, les difficultés actuelles ne relèvent pas d’un accident ou d’un phénomène soudain, elles découlent plutôt de choix collectifs étalés sur plusieurs décennies.
Cette conviction traverse tout le livre. Les passages consacrés au Tribunal administratif du logement (TAL) ne servent pas seulement à raconter son propre dossier. Ils montrent comment la loi structure la vie quotidienne des locataires, des propriétaires et même des quartiers.
Ruest souhaitait également documenter quelque chose de difficile à montrer à travers les statistiques : l’effet psychologique d’une reprise, sa propre expérience continuant de la marquer. « Qu’elle se fasse de bonne ou de mauvaise foi, une reprise, ça vole la paix d’esprit. Ça a volé ma quiétude à moi en tout cas. » Le livre décrit habilement cette inquiétude persistante, cette impression que le chez-soi devient soudainement précaire, même lorsqu’aucune éviction n’a encore eu lieu.
Quand le logement rejoint la culture
Un autre aspect intéressant d’Une porte est la façon dont la réflexion déborde constamment du logement. Ruest établit notamment des liens entre la pression immobilière et les difficultés vécues par certains lieux culturels montréalais. Bars, salles de spectacle, studios de répétition : plusieurs se retrouvent aujourd’hui au cœur de conflits liés au voisinage et au bruit.
Pour l’autrice, ces situations participent à une même transformation urbaine. « On perd son âme », dit-elle, à la blague mais avec un peu de vérité, lorsqu’on lui demande ce que Montréal risque de perdre à travers ces fermetures.
Sa réponse n’est pas seulement nostalgique. Ruest insiste sur l’importance de préserver une diversité de lieux adaptés à différentes communautés et différentes pratiques culturelles. Cette question lui tient particulièrement à cœur, parce que, depuis des années, elle s’implique dans le milieu musical indépendant. Notamment, elle contribue à documenter les salles de spectacle indépendantes du Québec et à tenir ce registre à jour.
« La diversité, c’est répondre à différentes réalités culturelles », résume-t-elle. Selon elle, la disparition de certains espaces ne se mesure pas uniquement en nombre de spectacles annulés. Elle touche aussi la capacité des citoyens à se rencontrer, à créer des communautés et à maintenir vivante la mémoire des quartiers.
Habiter la ville
À travers toutes ces réflexions se dessine un thème central dans l’œuvre de Ruest : l’urbanité. L’autrice le reconnaît elle-même : même lorsqu’elle écrivait sur d’autres sujets, Montréal et la vie urbaine se trouvaient déjà en arrière-plan. « L’urbanité a tout le temps été dans mes livres. »
Elle raconte d’ailleurs avoir déjà ressenti un certain malaise lorsqu’un collègue lui a lancé que « la vraie vie, c’était la campagne », comme si, pour lui, l’expérience urbaine demeurait secondaire ou moins authentique. « La moitié de la population vivrait désormais en ville, alors cette réalité mérite tout autant d’être observée et racontée. Il y a une réflexion à avoir : c’est quoi, vivre en ville? »
En quelque sorte, cette question traverse Une porte du début à la fin.
Témoigner de l’intérieur
Si le livre prend parfois la forme d’un essai politique, Ruest insiste sur le fait qu’elle ne voulait pas écrire un manifeste; son objectif premier était de témoigner.
Elle avait l’impression que le débat public sur le logement accumulait les chiffres, les analyses et les histoires d’horreur sans montrer les sentiments des personnes qui vivent ces situations. « Ce que je trouvais qu’il manquait dans le débat social, c’est le point de vue de l’intérieur. » L’autrice a donc choisi de raconter les faits le plus simplement possible, en laissant au lectorat le soin de tirer ses propres conclusions.
Le résultat? Un ouvrage profondément ancré dans l’est de Montréal, mais dont la portée dépasse largement les frontières d’Hochelaga-Maisonneuve. À travers une histoire de reprise logement, Jolène Ruest raconte une ville en transformation et s’interroge sur un élément qui touche aujourd’hui un nombre grandissant de Montréalais : qu’est-ce que cela signifie, au juste, être chez soi?






