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29 novembre 2025Un désert médical qui se creuse : RDP perd sa clinique de radiologie
Après les récentes fermetures de deux cliniques médicales en l’espace d’autant d’années dans le secteur Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles (RDP-PAT), la fermeture annoncée de la clinique d’imagerie médicale Radiologix à RDP en mars 2026 met à nouveau en lumière la couverture médicale déficiente dans ce secteur.
Ouverte en 2017, la succursale de RDP de Radiologix avait été implantée à la demande du ministère de la Santé pour répondre au manque de services de radiographie et « soutenir la première ligne médicale ». « Le ministère nous a demandé de collaborer pour faciliter le recrutement de médecins de familles », explique Benoit Laplante, directeur général de Radiologix. L’idée était simple : offrir un service d’imagerie à proximité d’une clinique médicale afin de rendre le secteur plus attrayant pour les omnipraticiens.
Or, presqu’une décennie plus tard, le bilan demeure inchangé. « Il n’y a à peu près pas eu de recrutement », constate M. Laplante. Le manque de médecins de famille à proximité a eu un effet direct sur l’achalandage, essentiel à la viabilité d’un laboratoire de radiologie. « Une clinique de radiologie fait en moyenne 20 000 radiographies par année et celle de RDP en fait moins de 4 000. Donc, son volume n’est pas assez important pour maintenir ou couvrir les frais de base d’une clinique », explique-t-il.
Il ajoute : « L’achalandage d’une clinique d’imagerie dépend beaucoup de la proximité des médecins de famille, et sans eux, la survie financière devient impossible ».
Pour M. Laplante, cette situation s’inscrit dans une problématique plus large : « Rivière-des-Prairies, c’est ce que le CIUSSS de l’Est de Montréal considère comme un désert médical » déclare -t-il.
Ces trois fermetures — les deux GMF suivis de Radiologix — ont un point commun : elles découlent toutes de la difficulté chronique à recruter et retenir des médecins de famille dans ce secteur de l’est de Montréal.
Les deux cliniques médicales ont cessé leurs activités faute de relève, tandis que Radiologix ferme en raison du manque de médecins référents.
La question demeure donc : pourquoi est-il si difficile de recruter des médecins dans RDP-PAT ?
Pourquoi les médecins s’installent ailleurs : ce qui influence leur choix de pratique
Interrogé sur le sujet, le Dr Tétreault, responsable de la Clinique médicale 8260 (GMF) et chef de table locale du RLS Rivière-des-Prairies – Anjou – Montréal-Est du Département territorial de médecine familiale (DTMF), cite un projet de recherche mené par des résidents du GMF-U de Verdun. L’étude portait sur les facteurs qui influencent le choix du lieu de pratique des omnipraticiens. Deux éléments ressortent : les frais de bureau et la proximité du domicile.
« Les frais de bureau, c’est le déterminant qui est ressorti le plus haut », indique-t-il. Ce dernier précise : « Quand on travaille dans une clinique, on paye pour être là».

Dr Tétreault, responsable de la Clinique Médicale 8260 et Chef de table locale au RLS Rivière-des-Prairies – Anjou – Montréal-Est CIUSSS de l’Est-de-Île-de-Montréal (Photo: [email protected])
Ces coûts varient d’une clinique à l’autre, créant une forme de concurrence interne :« Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas la localisation géographique qui détermine ces coûts, mais plutôt le modèle d’affaires du propriétaire de la clinique », fait remarquer le Dr Tétreault.
Le second facteur est encore plus déterminant : le lieu de résidence.« Historiquement, les secteurs les plus difficiles à »staffer » de façon durable, sont les secteurs situés plus loin d’où les travailleurs habitent », note-t-il.
Il ajoute que l’image médiatique d’un quartier peut également influencer :« Un secteur comme RDP, qui fait régulièrement les manchettes pour des actes criminels, n’encourage pas les médecins à s’y établir ». Il remarque également que le quartier peut être considéré comme étant «moins attractif» étant donné l’offre limitée de commerces et restaurants.
Face à ce constat, peu d’outils sont disponibles pour favoriser une répartition équitable des omnipraticiens sur le territoire. Le principal mécanisme se nomme « plans territoriaux d’effectifs médicaux (PTEM) » et il existe tout aussi peu de leviers pour favoriser l’ouverture de cliniques médicales sur un territoire précis comme l’indique le ministère de la Santé, dans ses réponses écrites :« Répartir les effectifs sur le territoire de façon équitable est la responsabilité des DTMF et se fait par l’entremise des PTEM. (…) À l’heure actuelle, le seul levier pour inciter l’ouverture des cabinets de première ligne sur un territoire est de diriger des médecins vers ce secteur. En effet, plus de 50% des revenus des cliniques proviennent actuellement de la rémunération des médecins (frais de cabinet). Sans un nombre de médecins suffisant, les cliniques ne peuvent pas survivre financièrement».
Un système de répartition inefficace
Lorsqu’un nouveau médecin termine ses études et obtient son permis de pratique, il doit obtenir un PTEM, essentiellement un permis de travail pour une région donnée, c’est-à-dire un Réseau local de services (RLS).
Le problème réside dans l’ampleur des territoires couverts par les RLS. Par exemple, le RLS de RDP comprend également les secteurs d’Anjou et de Montréal-Est. « Un médecin, quand il a son PTEM dans le RLS, il doit choisir où il va pratiquer et il n’y a pas de dirigisme possible. C’est le médecin qui choisit où est-ce qu’il va », explique le Dr Tétrault.

Montréal comprend douze Réseaux locaux de services (RLS) répartis à travers cinq centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS) (Image tirée du site Web du DTMF)
« Le modèle médical actuel ne prône pas qu’on ait un pouvoir comme CIUSSS pour influencer sur ce recrutement-là », indique pour sa part, Caroline St-Denis, directrice de services multidisciplinaires au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal. « J’ai peu d’influence sur le choix des résidents », fait-elle remarquer.
Cette liberté de choix à l’intérieur d’un vaste territoire crée une concentration extrême dans les secteurs les plus attractifs. Selon des données compilées par Dr Tétreault dans le cadre de ses fonctions comme Chef de table locale au RLS Rivière-des-Prairies – Anjou – Montréal-Est CIUSSS de l’Est-de-Île-de-Montréal, entre 2022 et 2025, sur 36 nouveaux médecins arrivés dans le RLS de la Pointe de l’Île, 28 se sont installés à Anjou — dont 24 dans une seule clinique — quatre ont élus domicile à RDP tandis que PAT n’en a reçu aucun.

Caroline St-Denis, directrice de services multidisciplinaires chez CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal (Marie-Hélène Chartrand/EMM)
« Il y a très peu d’investissement du public pour essayer de disperser les médecins dans un même RLS, dans un même territoire, d’essayer d’avoir des points de service un peu à gauche, à droite, pour être plus proche de la population. Ça n’existe pas, ça, dans le modèle », déclare Dr Tétreault.
Au-delà du système de PTEM, plusieurs facteurs rendent RDP-PAT peu attrayant pour les nouveaux médecins. Patrice Phaneuf, copropriétaire de la Clinique médicale 8260, souligne l’éloignement des hôpitaux et des plateaux techniques. « Pour un médecin, c’est beaucoup plus agréable de travailler dans des cliniques où ils ont un accès un peu plus facile aux hôpitaux pour les déplacements », dit-il.
Les nouveaux médecins sont également formés dans des GMF universitaires avec un modèle incluant infirmières au triage et infirmières praticiennes spécialisées (IPS). « Ils recherchent des milieux de pratique comme ça », explique M. Phaneuf. Il poursuit:« Mais pour qu’une petite clinique comme celle de RDP puisse offrir ces ressources, ça nous prend le nombre de médecins adéquats pour pouvoir justifier que ces ressources-là nous soient fournies par la structure. C’est l’œuf et la poule, lequel qui arrive en premier », déplore-t-il.
La géographie particulière de RDP aggrave également le problème. M. Phaneuf décrit un quartier « énormément étroit mais très long », d’où on ne peut sortir que par les extrémités, sinon on se heurte aux quartiers industriels. « Pour le déplacement, pour se diriger vers un autre endroit pour faire une radiographie, si on est en transport en commun, c’est relativement complexe », dit-il.
Cette réalité touche une population dont une bonne partie se déplace en transport en commun. « Selon mes recherches, un résident de Rivière-des-Prairies ou Pointe-aux-Trembles peut avoir à parcourir 50-54 minutes de transport en commun pour accéder à un service de première ligne », constate Mme St-Denis.
Le Dr Tétrault estime que l’arrivée du tramway projeté par Québec pourrait améliorer l’attractivité du secteur en rapprochant les services et en facilitant les déplacements.
M. Phaneuf note toutefois que le tracé proposé du REM s’arrêtera à la limite de RDP, alors qu’il pourrait se rendre jusqu’au bout de l’île.
Des services de première ligne, mais pas de proximité
Face à ces défis, le CIUSSS de l’Est a développé des services alternatifs. Mme St-Denis, directrice des services multidisciplinaires, souligne que 85,2 % de la population du territoire a accès à la première ligne — un taux supérieur à celui du Nord de l’île (83 %) ou du Centre-Sud (84,4 %).
Les CLSC offrent de nombreux services sans prescription médicale : avortement, services psychologiques, abandon tabagique, cliniques jeunesse, nutrition, points de suture, changement de pansement. Le guichet d’accès permet également d’obtenir un rendez-vous médical en 24 heures pour ceux qui n’ont pas de médecin de famille.
Cependant, ces statistiques masquent une réalité plus complexe. Mme St-Denis reconnaît qu’environ 17 % de la population du territoire est déjà pris en charge ailleurs qu’à RDP-PAT. « Vous pourriez avoir beaucoup de gens dans l’est de l’Île pour qui leur médecin, dans le fond, n’est pas dans l’est de l’Île. Il est souvent au centre de Montréal, par exemple », explique-t-elle.
Pour les personnes âgées ou sans moyen de transport, cette situation est loin d’être idéale. « Avoir peu de médecins sur le territoire ce n’est évidemment pas l’offre de services souhaitée, parce qu’il y a des usagers qui ne peuvent pas se déplacer », admet Mme St-Denis.
Un cercle vicieux aux conséquences réelles
Selon des chiffres fournis par Dr Tétreault, depuis les récentes fermetures des deux GMF, le ratio est d’un médecin à temps plein pour environ 3 300 habitants à RDP et 4700 habitants à PAT. Considérant qu’un médecin à temps plein peut couvrir en moyenne 1500 patients, – selon les données de la Régie de l’assurance maladie du Québec(RAMQ) – si la population de RDP-PAT ne pouvait pas avoir recours à des services à l’extérieur de son territoire, les effectifs d’omnipraticiens sur place auraient la capacité de couvrir moins de la moitié de la population, soit 44,5%.
Par ailleurs, M. Phaneuf craint les conséquences de la fermeture de Radiologix : « Il faut bien sûr éviter que le patient ne passe pas ses radiographies parce que c’est trop difficile d’accès. Surtout lorsqu’il s’agit de cas dont il faut traiter rapidement comme une pneumonie par exemple », dit-il. Sans confirmation radiologique, le médecin pourrait prescrire un traitement à spectre plus large, moins ciblé, avec des risques de complications.
Un appel à l’action
Le Dr Tétreault affirme sans détour que RDP-PAT ne reçoit pas sa part équitable des ressources médicales : « Si on réussit à aller chercher un ou deux médecins dans RDP-PAT par année, c’est excellent », dit-il, alors que le territoire représente une portion importante de la population de l’est et reçoit environ 2 médecins sur 30 nouveaux venus.
Le CIUSSS organise chaque année plusieurs activités de recrutement — rencontres avec les finissants, cocktails de réseautage, présentations des services — mais ces efforts se heurtent à la liberté de choix des médecins.
Pour les résidents de RDP-PAT, l’accès aux soins de santé demeure un défi quotidien. Sans réforme du système de PTEM pour favoriser une meilleure répartition à l’intérieur des RLS, la situation risque de continuer à être complexe. Néanmoins, une initiative communautaire est en cours d’élaboration à PAT pour créer une clinique coopérative suite à la fermeture de la polyclinique. Ce projet, encore à l’étape embryonnaire, pourrait offrir une bouffée d’air frais dans l’offre de services médicaux du secteur.







