
(Image: Google Maps)
31 mai 2026Quand le Jardin botanique était un dépotoir
À l’image de plusieurs parcs de l’est de Montréal comme le parc Laurier, le parc Marquette, le parc Rosemont ou encore le parc Frédéric‑Back, le secteur aujourd’hui occupé par l’arboretum du Jardin botanique de Montréal n’a pas toujours été un havre de paix boisé. Au contraire : une partie du site a d’abord été une carrière, puis un dépotoir accueillant en majorité des déchets industriels. EST MÉDIA Montréal a remonté le temps pour mieux comprendre l’évolution de ce lieu, dont le passé contraste fortement avec sa vocation actuelle.
L’histoire de cette portion du territoire, située au nord du Jardin botanique actuel, près du boulevard Rosemont et de l’avenue Pie‑IX, est intimement liée à l’exploitation de la pierre calcaire, une ressource abondante dans le sous‑sol montréalais.
À l’époque, les carrières en fin de vie étaient très souvent reconverties en dépotoirs : une fois l’extraction terminée, la grande fosse laissée par les travaux miniers offrait un espace déjà creusé, rapidement utilisable pour l’enfouissement. C’est ce principe qui a déterminé l’emplacement et la superficie du dépotoir aménagé dans l’ancienne carrière Maisonneuve, dont les limites ont suivi celles du site d’extraction initial.
« Il y en a plusieurs (carrières) qui ont servi de dépotoir et plusieurs ont ensuite été transformées en parcs », résume André Cousineau, chercheur à l’Atelier d’histoire Mercier-Hochelaga-Maisonneuve (AHMHM).

(Image: Carte de localisation des anciennes carrières et des dépôts de surface de la Ville de Montréal)

(Image: Google Maps)
Une carrière exploitée dès 1909
La carrière de Maisonneuve, propriété de Joseph Rhéaume, un riche propriétaire foncier de l’époque, débute ses activités en 1909. Le site comprend alors deux sections distinctes : une carrière au nord du boulevard Rosemont et une autre au sud, dans le secteur de l’actuel arboretum du Jardin botanique.
À cette époque, la pierre extraite sert notamment à la construction et à l’entretien des rues de la Ville de Maisonneuve. « Dans le temps, on appelait ça “macadamiser les rues”, c’est l’ancienne version de l’asphalte actuelle et du pavage des rues en béton », précise M. Cousineau.
L’arrivée du tramway sur l’avenue Pie-IX favorise aussi le développement du secteur et accélère l’urbanisation des terrains voisins.

(Photo: Carrière Maisonneuve.1947 – Vues aériennes de Montréal, 1947-49, Archives de Montréal, VM97-3_7P12A-20)
Une première partie transformée en dépotoir
En 1927, un incendie force l’arrêt des activités dans la carrière nord. Cette portion du site est ensuite utilisée comme dépotoir jusqu’en 1939 avant d’être recouverte de terre.
Les opérations d’extraction se poursuivent toutefois dans la carrière sud jusqu’en 1937. André Cousineau précise qu’après cette date, le site demeure inutilisé pendant une dizaine d’années jusqu’en 1948.
En 1947, la Ville de Montréal envisage brièvement d’aménager dans l’ancienne carrière des jardins suspendus ainsi qu’un jardin de plantes aquatiques. Le projet est toutefois abandonné quelques mois plus tard. En août 1948, la Ville choisit plutôt de transformer le site en dépotoir municipal.
Un immense réservoir de résidus industriels
Pendant six ans, le dépotoir de la carrière du Jardin va recevoir une grande quantité de détritus. Les infrastructures municipales de l’époque, comme les incinérateurs de quartier, ne possédaient pas la technologie nécessaire pour détruire les résidus provenant des usines. La grande fosse de la rue Rosemont devient donc un lieu de déversement tout désigné pour les huiles, les pots de peinture et divers produits chimiques.
Ainsi, entre 1948 et 1954, environ 1,6 million de mètres cubes de déchets sont enfouis dans l’ancienne carrière Maisonneuve, dont une majorité, environ 60 %, provient du secteur industriel. « C’est une quantité considérable », dit André Cousineau avant d’ajouter : « mais selon le service de l’environnement de Montréal, cet ancien dépotoir représente un moins grand danger qu’ailleurs parce que les déchets reposent sur ce qu’on appelle la roche mère qui est imperméable. Donc, il n’y a pas de danger d’infiltration de la nappe phréatique, par exemple, ou d’autres problèmes de ce genre. »
Les déchets transportés par camion sont alors déversés directement dans la carrière à ciel ouvert. Rapidement, des résidents du secteur dénoncent les odeurs et les nuisances associées au dépotoir. André Cousineau affirme avoir retrouvé des articles de journaux datant de 1949 faisant état de plaintes de citoyens vivant à proximité du site.
Les activités d’enfouissement cessent définitivement en 1954 grâce à la modernisation de la gestion des déchets à Montréal et à un changement de garde politique. La municipalité décide alors de privilégier la construction d’incinérateurs modernes et performants, comme l’incinérateur Dickson situé sur la rue du même nom dans Mercier−Hochelaga-Maisonneuve, offrant la possibilité de traiter une plus grande diversité de déchets. « On choisit la filière incinérateur au lieu de l’enfouissement », résume M. Cousineau.
Le chercheur évoque également l’arrivée au pouvoir de Jean Drapeau en 1954 comme un facteur ayant contribué à la fermeture du site : « Il habitait dans la Cité-Jardin. Donc mon hypothèse, c’est que si les activités du dépotoir n’avaient pas cessé au moment de son élection, je pense qu’il y aurait mis un terme puisqu’il résidait à proximité. » M. Cousineau poursuit en énumérant les nuisances générées par le dépotoir : « Les camions qui déversent continuellement des déchets, le bruit, la poussière, les odeurs… C’est à peu près sûr qu’il l’aurait fait fermer », conclut-il, convaincu que le dépotoir aurait éventuellement été fermé même sans l’arrivée des nouveaux incinérateurs.
Un projet de parc et d’importantes transactions foncières
En 1914‑1915, la municipalité de Maisonneuve lance un vaste projet de parc culturel et récréatif comprenant un théâtre, un jardin zoologique et un jardin botanique. L’espace vert envisagé, qui devait s’étendre du boulevard Rosemont à la rue Pierre‑de‑Coubertin, entraîne alors d’importantes transactions foncières.
Dans ce contexte, plusieurs propriétaires fonciers réalisent d’importants gains. En tête de liste, l’entrepreneur Joseph Rhéaume et la congrégation des Frères des écoles chrétiennes, qui touchent respectivement 2,5 M$ et 1,5 M$ pour la vente de leurs terrains — des montants considérables pour l’époque.
Le projet de parc quant à lui ne verra jamais le jour sous sa forme initiale et contribuera à fragiliser les finances de la ville de Maisonneuve, menant à son annexion à Montréal en 1918.
Le retour de la nature
À la suite de la fermeture du dépotoir en 1954, les autorités entament un long processus de reboisement et de revalorisation du secteur. La fosse remplie de résidus chimiques est recouverte de terre, puis gazonnée. Par la suite, l’aménagement de l’actuel arborétum du Jardin botanique se fait progressivement au fil des décennies suivantes.







