
(Photo: EMM / Marie-Hélène Chartrand)
18 mai 2026Un café avec…Safia Nolin
Auteure-compositrice-interprète et figure incontournable de la scène musicale québécoise, Safia Nolin habite à proximité de la Promenade Masson dans Rosemont–La Petite-Patrie depuis presque dix ans. Directe, drôle et profondément honnête, elle s’est entretenue avec EST MÉDIA Montréal de son quartier qu’elle affectionne tout particulièrement et de la sortie de son troisième album de reprises.
EST MÉDIA Montréal (EMM) : Selon mes recherches, tu habites dans le quartier Masson. Pourquoi avoir choisi ce coin et qu’est-ce qui en fait le charme à tes yeux ?
Safia Nolin (SN) : J’y habite depuis près de dix ans maintenant. Au départ, c’était un pur hasard : ma sœur y vivait et, suite à un dégât d’eau dans mon ancien appartement du Centre-Sud, elle m’a aidée à trouver une place juste à côté de chez elle. J’adore la vie de quartier ici, c’est très intense et tout peut se faire à pied. Tout le monde finit par se connaître un peu. L’été, avec les terrasses, le parc Pélican ou le parc La Fontaine à proximité, c’est vraiment un bel endroit.
EMM : Si tu devais recommander cinq endroits à quelqu’un qui ne connaît pas le quartier ?
SN : Le Café La Troisième, au coin de la Troisième et Durand — un endroit vraiment bien, ouvert depuis environ deux ans. Le Mojito & Margaritas pour le mexicain, le Pholam et le Territorra pour l’asiatique — deux très bons restaurants. Le Frigo Bacchus aussi, c’est un magasin de bière, mais avec beaucoup de sections sans alcool. Et le Marché fermier Masson, au coin de la Cinquième — ils vendent uniquement des produits qui viennent directement des producteurs. Vraiment un beau spot.
EMM : Tu mentionnes que tu es capable de faire des shows de festival avec un band. Les gens ne t’imaginent peut-être pas dans ce format
SN : Les gens ont une certaine vision de moi qui ne correspond pas à la réalité. Mais ça fait des années que je fais des shows avec un band de quatre musiciens, que c’est grunge, que c’est rock. Je suis multifacette. Je suis capable de jouer à dix heures du soir à un festival. J’aimerais qu’on me le demande.
EMM : Qu’est-ce que le public ignore des coulisses d’un spectacle ?
SN : Il y a beaucoup de temps d’attente. T’arrives à trois ou quatre heures, tu fais le sound check, et après, tu attends jusqu’au spectacle, quatre ou cinq heures plus tard. Et ce qui change vraiment tout pour un artiste, c’est l’énergie du public. Quand les gens ne réagissent pas, c’est vraiment difficile. Moi, même quand je vais voir des shows et que personne ne réagit, j’essaie de réagir fort — parce que ça compte vraiment.
EMM : Il y a une différence entre le public montréalais et celui des régions ?
SN : Pas vraiment. J’ai l’impression que je joue surtout devant des jeunes queers, des gens qui me ressemblent, alors je me sens bien partout. Là où je vois une vraie différence, c’est entre le Québec et la France. Au Québec, les gens applaudissent beaucoup, mais c’est un peu un construit social. En France, si quelqu’un applaudit fort, c’est parce qu’il a vraiment aimé. C’est un peu comme les amitiés : au Québec, c’est facile de se faire des amis, mais en France, ça prend du temps — une fois qu’on est amis, c’est sérieux. C’est la même chose avec les shows.
EMM : C’est quoi, une journée dans la vie de Safia Nolin ?
SN : Ça dépend totalement. Je suis vraiment une personne au jour le jour — la veille, je regarde ce que je fais le lendemain. Il y a des journées avec des entrevues, des meetings, des spectacles. Et il y a des journées de travail en amont : répéter des chansons, faire du graphisme, mettre à jour mon site, créer du contenu. En tant qu’artiste indépendante, c’est beaucoup d’organisation.
EMM : Tu as mentionné que tu avais arrêté la médication pour ton TDAH. Comment tu gères ça au quotidien ?
SN : J’ai arrêté parce que je trouvais que ça tuait ma créativité. Ça demande beaucoup d’organisation pour compenser : il faut avoir tout prévu pour arriver à une date de répétition ou de spectacle en étant prête.
EMM : Et l’alcool — tu en parles ouvertement. C’est lié à l’anxiété ?
SN : Je ne bois plus depuis environ 2013-2015 — ça fait plus de dix ans. J’avais beaucoup d’anxiété et je m’en servais comme d’une béquille sociale. J’ai aussi arrêté le cannabis à ce moment-là. Je consomme du haschisch occasionnellement, mais pour le reste, non. Je n’ai jamais trouvé ça inspirant d’être en état d’ébriété. L’alcool, beaucoup de gens l’oublient, mais c’est une drogue comme les autres — au niveau des méfaits sociaux, c’est même la plus néfaste.
EMM : Tu as raconté récemment une belle anecdote impliquant un chauffeur de taxi prénommé Amadou. Peux-tu nous en faire le résumé ?
SN : Je m’en allais enregistrer une entrevue à ICI Première, à l’émission Mission générale. J’avais commandé un taxi, et le chauffeur m’a reconnue. Il m’a dit qu’il écoutait ma musique, et on a fini par écouter certaines de mes chansons ensemble pendant tout le trajet. Il applaudissait, il était ému. Ça m’a vraiment fait du bien. J’ai parfois peur que les gens ne m’aiment pas, après tout ce qui s’est passé dans ma carrière. Ce moment-là, je l’ai adoré. Je lui ai laissé des billets pour un de mes shows.
EMM : Ce n’est pas si rare que tu te fasses reconnaître, non ?
SN : Non, les gens me reconnaissent. Mais c’est rare que quelqu’un dans un taxi me dise qu’il écoute ma musique. Les gens me reconnaissent sans nécessairement connaître mes chansons. Et avoir une vraie conversation où quelqu’un s’intéresse à mon métier — je pense que c’était la première fois que ça m’arrivait.
EMM : Tu as dit qu’il t’avait posé des questions plus intéressantes que dans certaines entrevues. C’est quoi, une question pertinente pour toi ?
SN : Ce qui m’intéresse dans la vie, c’est comment les choses fonctionnent, comment les gens vivent leur métier. Les questions se répètent souvent dans les entrevues. Amadou m’avait demandé si j’écoutais mes propres chansons. Je lui ai dit que non : j’écoute pendant l’enregistrement, le mixage, la matriçage, et juste avant la sortie — mais après, plus jamais. Ce genre de questions sur le fonctionnement d’un métier, c’est ce que je trouve le plus intéressant. Je venais d’ailleurs de passer vingt-cinq minutes dans un Uber de l’aéroport à parler du fonctionnement de Uber : est-ce que les chauffeurs sont protégés, combien ils gagnent, comment se déroule leur journée. Ces discussions-là, j’adore ça.
EMM : Tu as dit que c’est plus difficile de faire la promo de tes albums personnels parce que tu n’as pas, je te cite, fermé ta grande gueule. En quoi c’est plus difficile ?
SN : Tout ce qui n’est pas Radio-Canada ne veut rien savoir de moi en ce moment. Il y a trois grandes émissions de télé : Bonsoir Bonsoir, Y a du monde à messe et Belle et Bum — et aucune des trois ne me booke pour une performance depuis longtemps. Je pense que c’est un mélange : les gens ont une mauvaise opinion de moi, les programmateurs sont frileux d’inviter quelqu’un qui risque de susciter des commentaires négatifs. Et je fais de la musique triste. ICI Première m’aide vraiment beaucoup — j’ai eu plusieurs opportunités d’entrevues depuis la sortie de mon album de reprises. Mais côté télé et stations commerciales, franchement, je m’en fous, parce que je ne veux rien avoir à faire avec eux.
EMM : Pour tes albums personnels, tu as vécu des déceptions par rapport à la réception ?
SN : Après mon deuxième album, j’ai appris à ne plus me faire d’attentes. Mais c’est dur dans le sens où j’associe le succès au travail. J’aime travailler, j’aime que ça tourne, que je puisse faire des spectacles et de la promo. Là, je suis déçue dans cette optique-là uniquement. Parce que quand c’est un album de reprises qui marche, je me dis : ce ne sont pas mes chansons. Quand c’est ton album personnel qui marche moins, c’est difficile à démêler — qu’est-ce qui est personnel, qu’est-ce qui ne l’est pas. T’as mis tout ton change là-dedans. C’est comme concocter un long repas, mijoter, travailler les ingrédients — et ne pas savoir si quelqu’un va venir le manger. Il y a aussi des trucs politiques là-dedans : je me suis mis du monde à dos en ne fermant pas ma gueule, et ça rend la promo plus compliquée. Mais j’ai beaucoup de privilèges : j’ai eu des pics de popularité au début de ma carrière, j’ai du travail, de bonnes opportunités. Je ne me plains pas.






