L’architecte Ron Rayside (Image tirée de la page Facebook de la firme Rayside Labossière)

UN CAFÉ AVEC… L’ARCHITECTE RON RAYSIDE

L’architecte Ron Rayside, porteur et créateur de plusieurs projets de logements sociaux et abordables dans l’est de Montréal, vient de remporter le prix Coup de cœur au dernier gala ESTim. EST MÉDIA Montréal a souhaité le rencontrer afin d’aborder avec lui les raisons qui l’ont motivé à combiner architecture et implication sociale et les moyens qu’il prend pour y arriver au sein de sa firme, Rayside Labossière, qui a pignon sur rue dans le quartier Centre-Sud.

EST MÉDIA MONTRÉAL (EMM) : Qu’est-ce que cela représente pour vous et votre équipe d’avoir reçu le prix Coup de cœur au dernier galet ESTim?

RON RAYSIDE (RR) : La première réponse, ça fait plaisir. C’est vrai qu’on est fier de ce qu’on a fait. Des fois, c’est mal vu d’être content des prix. Mais moi, j’étais très content de nos années d’implication sociale, autant de la part du bureau que de moi-même.

EMM : Selon vous, qu’est-ce qui a séduit le plus le jury ou le public dans votre approche et vos projets?

RR : Je pense que c’est une combinaison de plusieurs choses, mais je dirais la réalisation de beaucoup de projets sociaux et l’implication sociale un peu partout. J’ai créé le bureau pour avoir ce genre de vocation. Puis, j’ai accompagné différents organismes communautaires et organismes sociaux depuis des dizaines d’années. Je pense donc que c’était l’ensemble de ces implications, mais, en même temps, la réalisation de projets concrets.

EMM : Quels sont les plus grands défis dans le développement immobilier de logements sociaux à Montréal aujourd’hui?

RR : Il y en a plusieurs. Il y a les besoins de la population qui augmentent. Puis, il y a une explosion des coûts des loyers et des coûts de construction. Cette augmentation-là, qui influence ce que ça coûte pour produire les unités, dépasse de beaucoup les moyens financiers des ménages au pays. Ça prend le soutien de l’État pour faire ces projets, ce qui crée de plus en plus de pression sur l’argent de l’État.

EMM : Comment l’architecture peut-elle contribuer à lutter contre la gentrification tout en revitalisant un quartier?

RR : Dans beaucoup de cas, ça représente une forme de consolidation des quartiers. C’est-à-dire que l’architecture, que ce soit pour le logement abordable ou n’importe quel projet, quand c’est bien fait, ça aide à créer de la fierté autour de certaines zones de la ville, certains quartiers. Ça fait partie de ce qu’on voit tous les jours. C’est un environnement physique, et si c’est beau, c’est la notion que tout le monde a droit à la beauté, autant dans le quartier qu’à l’échelle de la ville. Ça fait partie de cette forme de consolidation et de beauté du milieu dans lequel on vit.

EMM : Vous travaillez entre autres dans l’est de Montréal. Qu’est-ce qui rend ce secteur unique ou inspirant pour un architecte comme vous?

RR : C’est grand, l’est, c’est la moitié de l’île. En fait, l’est est composé d’une multitude de quartiers, et c’est ça qui fait son caractère. C’est inspirant aussi, dans certaines parties de l’est, le potentiel de développement. Il y a quand même un potentiel assez grand, autant pour le développement du logement que le développement des zones d’emploi. L’est de Montréal est en transition, c’est un secteur qui vivra une transformation assez importante dans les 10 à 20 prochaines années.

EMM : Peut-on concilier esthétisme architectural et accessibilité économique dans les projets de logements sociaux?

RR : Je pense que oui. Ça fait des dizaines d’années qu’on produit du logement accessible, du logement abordable, du logement social, mais qui est beau en même temps. Chacun a sa qualité esthétique, chacun a sa qualité architecturale. Je pense que c’est important. Ça fait partie de la fierté. Si on habite dans un endroit qui est laid, plat et monotone, ce n’est pas très encourageant pour l’avenir. Si on habite dans un lieu qui est inspirant physiquement, ça nous aide à mieux s’intégrer dans le quartier ou à mieux vivre dans le quartier où on est déjà. Les deux se concilient, des fois, dans les projets de logements sociaux. Comparativement au logement privé, on ne voit pas la différence, on voit que c’est la même qualité. Ça se fond dans l’ensemble du quartier, et ça n’a pas une étiquette sociale ou abordable.

EMM : Comment intégrez-vous vos valeurs sociales ou communautaires dans vos conceptions architecturales?

RR : C’est en travaillant de concert avec les organismes, et pas juste les organismes qui réalisent les projets. Des fois, dans le quartier où on est impliqué, il y a toutes sortes d’autres enjeux, que ce soient les questions des finances, de santé, de santé mentale. C’est d’abord connaître le quartier, connaître l’organisme et ses besoins, vraiment l’accompagner, mais dans un sens très approfondi. Pas juste se rencontrer et discuter, mais vraiment suivre le cheminement d’un projet en fonction de ses besoins, depuis le début de l’idée même de faire ce projet. Je pense que c’est ça, arriver à concilier les valeurs sociales et à être sensible aux problèmes sociaux aussi. À mon avis, c’est assez important.

L’architecte Ron Rayside et son équipe travaillent devant leurs locaux, dans Hochelaga-Maisonneuve (Image tirée de la page Facebook de la firme Rayside Labossière)

EMM : Comment voyez-vous évoluer le rôle de l’architecte dans les enjeux sociaux et environnementaux à venir?

RR : L’architecte, évidemment avec les bonnes intentions, peut mettre du concret autour des enjeux sociaux. Ça a du sens de dire que notre milieu de vie doit s’améliorer. C’est de dire qu’il faut qu’on ait les services de proximité, les services collectifs dans notre quartier. À la base, il manque d’écoles, il manque d’écoles de qualité, il manque de centres de la petite enfance, il manque de logements abordables. Mais je pense que l’architecte a le potentiel d’être au courant de l’ensemble des enjeux, et non pas juste de ceux du projet sur lequel il travaille. Il doit connaître un peu le contexte autour et être sensible à tous ces enjeux-là. Évidemment, c’est une chose de les connaître, c’en est une autre d’y être sensible. Ça doit devenir un travail sur la base de l’empathie et de la complicité avec le milieu, et non pas juste un projet usiné.

EMM : Est-ce que vous avez des pistes ou des solutions concrètes pour améliorer l’abordabilité du logement sans compromettre la qualité du cadre de vie?

RR : La clé, c’est d’être capable de faire les projets même s’ils sont abordables, et ce, même si ce n’est pas abordable au début, mais ça le devient à long terme. Des fois, il y a la solution de l’acquisition, ce qu’on avait fait avec la corporation Mainbourg. On a travaillé avec eux autour de l’acquisition de 720 logements il y a quelques années. Il y a moyen de faire de plus en plus de place aux logements abordables, même si ça met énormément de pression sur les finances de l’État. Il faut absolument le faire, sinon on éloigne une partie de la population de ses droits au logement. Il faut aussi réduire les coûts de construction et avoir une variété de modèles financiers pour faire de l’acquisition. Les villes doivent être proactives dans l’acquisition de terrains pour rendre possibles les projets ou rendre plus facile la réalisation de projets de logements abordables avec une notion de propriété collective.

EMM : Qu’est-ce qui vous a poussé d’abord à devenir architecte, puis à fonder votre propre firme?

RR : C’est difficile à expliquer quand c’est la première idée qu’on a eue! Mais je pense que c’était de travailler autour de quelque chose qui implique de la créativité, mais aussi de la réalisation concrète. C’est une des parties fondamentales du travail de l’architecte. Ce n’est pas juste une technique de construction, c’est un art. Et ça devient une manière d’améliorer la vie des gens dans les villes en général ou dans les quartiers ou dans les maisons. C’est toujours, depuis les années 70, cette idée-là. Aussi celle de marier l’architecture au développement social. Ça faisait partie de ce que j’avais en tête depuis le début des années 70.

J’ai travaillé au début pour un architecte que j’admirais beaucoup. Sur de très grands projets, j’ai travaillé lors de la phase de construction de la ville de Fermont. C’est une ville complète où j’ai travaillé. Puis c’était très formateur. C’est une petite ville dans son ensemble, ce n’est pas juste un bâtiment. Après, c’est une série d’événements qui ont mené à la création d’une firme avec d’autres, et éventuellement à la création de ma propre firme depuis les années 2000.

EMM : Est-ce qu’il y a un architecte ou un projet qui vous a particulièrement inspiré durant votre carrière?

RR : Au début, j’avais beaucoup d’admiration pour un architecte qui travaillait à Montréal et qui enseignait, il s’appelait Norbert Schoenauer. C’est quelqu’un d’origine hongroise qui travaillait ici, qui était un mélange d’ébéniste et d’architecte. C’est lui qui a conçu la ville de Fermont. J’avais beaucoup d’admiration pour lui, pour sa vision d’ensemble sur le développement architectural et l’architecture. Lui-même a été inspiré par un architecte suédois, Ralph Erskine, qui avait un peu cette même vision-là.

EMM : Quel serait votre projet de rêve dans l’est de Montréal si vous aviez carte blanche?

RR : Pour l’est, ce serait un projet de transport structurant, des tramways, un peu partout, pour rendre le secteur accessible. C’est une notion de démocratie et d’équité pour donner au monde de l’est un accès au transport en commun, améliorer ce qu’il y a actuellement. Et autour de ça, la possibilité de créer, de consolider les quartiers existants, puis peut-être de nouveaux quartiers dans les zones en transition, autour des futures stations de transport. Pour que ça fasse sens, pas juste le développement pour le développement, mais qu’il y ait une cohésion dans la planification de l’ensemble.

EMM : En terminant, quel conseil donneriez-vous à un jeune architecte ou à une jeune firme qui souhaite aussi avoir un impact social dans son travail?

RR : Ce n’est pas dans mes cordes de donner des leçons à d’autres, mais pour les architectes qui veulent avoir un impact, peut-être une des qualités, c’est d’avoir de l’humilité. Ce n’est pas juste toi qui as les idées, il faut savoir s’impliquer socialement. Et ce n’est pas juste faire avancer tes propres idées, mais c’est comprendre les préoccupations des gens, les préoccupations des quartiers, les dilemmes sociaux dans lesquels on est ou ceux qu’une partie de la population vit. C’est donc d’être humble et de commencer à s’impliquer avant que ça ne devienne seulement une plateforme pour nos propres idées. Comme toutes les professions, c’est de savoir créer avec empathie et complicité. Ce sont les qualités premières, je pense, pour l’implication sociale.