
(Photo: Alexandre Vaillancourt)
27 juin 2026Un café avec… Koriass
À l’occasion de la sortie de son septième album, Sept ans de malheur (titre temporaire), Koriass a accepté de répondre aux questions d’EST MÉDIA Montréal. Figure majeure du rap québécois, l’artiste revient sur ses racines, son rapport à Montréal, la paternité, la sobriété et les collaborations qui traversent ce nouveau disque.
Après plus de deux décennies de carrière, des débuts sur scène avant même l’âge adulte aux prix remportés à l’ADISQ, à la SOCAN et au GAMIQ, Koriass signe un album qui explore le rapport au temps, au contrôle et au lâcher-prise. Une idée traverse la conversation comme le disque : tout finit par passer, même ce qu’on croyait permanent.
EST MÉDIA Montréal (EMM) : Avant de parler de ton nouvel album, j’aimerais qu’on parle un peu de ton lien avec Montréal. Actuellement, tu habites à Québec, tu as grandi à Saint-Eustache, mais tu es né à Montréal-Nord. Dans tes textes, on sent que ce quartier a compté. J’aimerais comprendre comment s’est fait le passage de Montréal-Nord à Saint-Eustache.
Koriass : Je suis déménagé parce que ma mère a rencontré quelqu’un quand j’avais environ deux ou trois ans, quelqu’un qui est devenu comme mon père adoptif. Il venait de Saint-Eustache, donc on est parti de Montréal-Nord quand j’avais quatre ou cinq ans, pour aller habiter à Saint-Eustache et c’est là-bas que j’ai commencé mon primaire. Nous sommes retournés une année à Montréal-Nord quand j’avais huit ans, donc j’ai aussi vécu une année de primaire là-bas, mais on est revenus à Saint-Eustache après. J’étais un peu entre les deux, mais mon patelin, ça a surtout été Saint-Eustache. Cela dit, toute ma famille vient de Montréal-Nord.
EMM : Justement, Montréal-Nord semble t’avoir marqué. Il y a d’aileurs une de tes chansons qui porte ce titre. Montréal-Nord, pour toi, ça évoque quoi?
Koriass : C’est sûr que ça évoque les inégalités de classe, les quartiers défavorisés, la pauvreté héréditaire. C’est de ça que parle Montréal-Nord. C’est un peu là-dedans que je suis né. Ma famille vient de ce milieu-là. Ma mère, elle m’a un peu sorti de ça. Même mon grand-père est décédé à Montréal-Nord, endetté dans son 3 ½. Ma famille vient d’un lieu comme ça. Il y a plusieurs personnes qui sont parties de là, mais je viens quand même de ce milieu-là.
Mon rapport à Montréal-Nord, ou plutôt la façon dont je l’aborde dans mes textes, c’est ma manière de parler de cet enjeu de société.
EMM : Quand tu dis que ta mère t’a sorti de ça, tu veux dire qu’elle est sortie de la pauvreté?
Koriass : Oui, absolument. Elle m’a eu à 18 ans, sans étude, elle habitait chez sa mère et faisait des petits boulots. Puis elle a rencontré quelqu’un qui venait complètement d’un autre milieu. Elle n’avait pas envie de rester là et de rester dans le même engrenage, alors elle est partie.
Le fait de déménager à Saint-Eustache lui a permis d’avoir d’autres opportunités, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Partir de l’endroit d’où on vient, de là où on est enraciné, ce n’est pas toujours évident. C’est plus facile à dire qu’à faire.
Elle a eu l’occasion de le faire, et c’est pour ça que j’ai eu moi-même d’autres opportunités. Je n’ai pas eu la vie que j’aurais eue si j’étais resté là-bas (à Montréal-Nord).
EMM : Quand on parle de Montréal, chaque personne a son propre Montréal, c’est-à-dire que chaque personne fréquente, en général, assidûment que quelques arrondissements. Par exemple, pour ma part, je vais très rarement à Westmount, ce quartier ne fait donc pas partie de mon Montréal. Dans les faits, lorsque je pense à Montréal, je fait référence à trois ou quatre quartiers que je fréquente souvent. Donc, je me demandais quels quartiers constituent ton Montréal?
Koriass : Mon Montréal à moi, je dirais que maintenant, je me sens à la maison quand je suis dans le centre-ville. Aujourd’hui, comme adulte et avec mon métier, mes beaux souvenirs de Montréal, ce sont vraiment les spectacles que j’ai faits, par exemple aux Francos, au Club Soda, les locaux de répétitions, mes amis qui habitent dans ce coin-là.
Je dirais que mon appartenance à Montréal est surtout culturelle. Je n’ai jamais habité à Montréal dans ma vie adulte. J’ai habité sur la Rive-Nord, dans les agglomérations autour, mais jamais dans la ville de Montréal comme telle. Mon attachement à Montréal est vraiment lié à la culture et à la musique.
EMM : Concernant le titre de ton album, spontanément, j’y ai vu une référence à la sobriété, mais il y a aussi une question de temporalité, de rapport au temps. Est-ce que c’est exact?
Koriass : Oui. Ça a quand même un rapport avec la sobriété, parce qu’il y a toujours une question de temps avec l’abstinence : 24h (de sobriété) à la fois. Les heures, le temps: c’est omniprésent là-dedans. Ceux qui savent, savent; ils comprennent de quoi je parle.
Mais il y a aussi le temporaire et le permanent. C’est un constat : c’est moi qui ai le contrôle là-dessus, personne d’autre. C’est une observation et une exploration de tous ces thèmes que j’aborde sur l’album.
EMM : En écoutant ton nouvel album, et notamment la chanson Le party est fini (une collaboration avec la rappeuse Calamine et la slameuse Marjolaine Beauchamp ), on parle d’un fêtard qui ne voit pas ses journées passer parce qu’il se lève trop tard, donc, je me demandais : toi, maintenant, tu te lèves à quelle heure environ?
Koriass : Ce matin, je me suis levé à 8 h. Mais, j’ai des enfants aussi, donc ça ajoute évidemment une certaine discipline. Je ne les ai pas à temps plein, je les ai en garde partagée, mais ça amène quand même une structure.
À la base, je suis un oiseau de nuit. J’ai besoin d’une routine, parce que ça me fait du bien. Si je me laissais aller et que je faisais ce que je voulais, c’est sûr que je me coucherais toujours à 4 h du matin. C’est là que je suis le plus actif créativement, mais ce n’est pas viable comme rythme de vie. J’arrive quand même à avoir une routine de sommeil qui a de l’allure.
EMM : Mais tes filles ne sont plus toutes petites aujourd’hui? Je te pose la question parce qu’on associe souvent les enfants aux nuits courtes des premières années.
Koriass : Non, pas du tout. Ma plus jeune a 11 ans, et ma plus vieille va avoir 15 ans la semaine prochaine. On entre dans l’adolescence.
Je ne suis plus du tout dans la petite enfance. J’ai une petite nostalgie de cette période-là. Moi, j’ai vraiment aimé ces années-là.
Mais toutes les étapes sont l’ fun, et chacune vient avec ses défis. C’est agréable d’être davantage sur le même niveau dans les conversations avec mes filles. Je trouve aussi que le fait d’être père permet de guérir certaines choses de mon enfance, de ne pas reproduire certaines erreurs que ma mère a pu faire, de me réajuster. Ça m’aide à grandir comme personne.
EMM : Tu fais référence à quoi quand tu parles de ces erreurs?
Koriass : Je ne veux pas soulever les erreurs de ma mère pour la juger. Elle a fait avec ce qu’elle pouvait. Elle m’a eu très jeune et elle m’a élevé avec les moyens du bord, du mieux qu’elle pouvait. Mais elle a peut-être manqué d’autorité à certains moments. J’ai manqué un peu d’outils quand je suis parti du nid familial. Je ne referais pas ça de la même manière avec mes filles.
EMM : Quand tu parles d’outils, tu parles de limites?
Koriass : Je parle de savoir comment me débrouiller comme adulte en volant de mes propres ailes. J’ai manqué un peu d’outils, et grâce à ça, je sais aussi ce que je veux faire autrement avec mes enfants.
EMM : Par exemple?
Koriass : Au niveau académique, par exemple. Moi, je suis impliqué dans leurs études. J’ai lâché l’école en secondaire 4. Ce n’est même pas une option que mes enfants lâchent l’école; ça ne passerait pas.
Ma mère m’a laissé une grande liberté, peut-être un peu trop. Je pense qu’il y a un juste milieu à trouver. C’est bien de laisser de la liberté à ses enfants, de ne pas les mettre dans un carcan, mais il faut aussi être là pour les guider jusqu’à ce qu’ils soient autonomes.
EMM : Concernant tes collaborations avec Souldia et Loud qu’on retrouve sur l’album, je ne suis pas une spécialiste du rap québécois au sens strict, mais en fonction de mes connaissances, je me serais attendu à ce que le titre sur lequel tu collabores avec Loud soit davantage pop et inversement pour le duo avec Souldia. Est-ce que dans les faits ces attentes étaient justifiées ou est-ce une lecture trop simple de leurs styles musicaux?
Koriass : Non, c’est quand même une observation intéressante. Je pense que tous ceux que tu as nommés ont un registre qui se prête à un peu tout. Loud a commencé en faisant du rap plutôt grimy, ça veut dire un peu plus rough, un peu l’inverse de « pop », mettons. Quand il était avec Loud Lary Ajust, ce n’était pas du tout pop. C’est surtout quand il a commencé sa carrière solo qu’il a exploré des rythmes plus pop. Mais, même dans ses chansons solos, il fait des trucs plus hard rap, parce que c’est ça son essence. C’est un rappeur à la base; il vient du rap battle. Même chose pour Souldia, qui a commencé un peu de la même façon et qui a ensuite intégré une certaine musicalité à ce qu’il fait. C’est rendu beaucoup plus mélodique.
Je n’avais pas nécessairement d’intention précise, je me voyais simplement collaborer avec ces personnes-là sur certaines chansons que j’avais entamées, et ça fonctionnait.
EMM : Donc, c’est normal que je sois surprise par le fait que la collaboration avec Souldia soit beaucoup plus pop comparativement à celle avec Loud sur l’album.
Koriass : Je trouve justement que c’est quelque chose d’étonnant sur l’album. On s’attend à une chose, et c’est le fun de surprendre. Ça n’a pas été l’intention de départ, mais je trouve ça l’ fun, au final, que ce soit le résultat.
EMM : Il y a plusieurs collaborations sur ce nouvel dont une à laquelle on ne se serait de prime abord pas attendu : celle avec Daniel Bélanger. Comment est-elle arrivée?
Koriass : C’est arrivé grâce à Internet. Tout s’est fait pas mal à distance. On a commencé à se parler sur Instagram. J’ai vu qu’il manifestait de l’intérêt pour ce que je faisais dans mes publications, alors je lui ai envoyé un DM (message privé) pour savoir s’il était intéressé à faire une collaboration.
J’avais quand même l’espoir qu’il dise oui, parce que je sais que c’est un artiste ouvert d’esprit. Par la suite, je lui ai proposé un processus créatif par courriel : je lui ai demandé de composer quelque chose à partir d’une seule phrase. Il était en vacances à ce moment-là et m’a dit qu’il me reviendrait plus tard. Quelques semaines après, j’ai reçu une proposition de sa part : juste lui, sa guitare et sa voix.
Je lui ai donné quelques petites notes pour qu’il change certaines choses, puis il m’a renvoyé quelque chose qui ressemblait beaucoup à ce qu’on entend sur l’album. Ensuite, nous l’avons repris et un peu échantillonné : on a repris ce qu’il avait fait, on a pris ses voix et on les a mélangées à mon univers.
EMM : Est-ce que tu écoutais beaucoup Daniel Bélanger avant cette collaboration?
Koriass : Oui. C’est sûr que Daniel Bélanger fait partie de mes artistes préférés au Québec; depuis toujours, depuis que je suis jeune. Ça a commencé chez nous : ma mère l’écoutait beaucoup. Je me suis imprégné de sa musique et de sa poésie.
À ce jour, sur la route, il m’arrive encore d’écouter ses albums. Il y a un moment spécial pour ça. Quand tu grandis avec la musique de quelqu’un, avec son histoire, sa poésie, ses mots, et que sa musique te parle, qu’elle te rentre dedans, c’est marquant.
La première fois qu’il s’est présenté en répétition, j’étais un peu starstruck (impressionné). Ça ne m’arrive pas souvent; d’habitude je suis plus détaché dans ce genre de circonstances, mais j’étais vraiment impressionné qu’il soit là, et heureux de collaborer avec lui. Je l’ai vu comme un bel accomplissement dans ma carrière.







