Claude Poissant (Courtoisie du TDP/Maryse Boyce)

Théâtre Denise-Pelletier : entre deuil, continuité et transmission

Le décès soudain de Claude Poissant, le 6 juin dernier, a profondément marqué le Théâtre Denise-Pelletier (TDP) et l’ensemble du milieu théâtral québécois. Directeur artistique de l’institution depuis la saison 2015-2016, il a laissé derrière lui une riche programmation, une vision encore très présente et une équipe appelée à poursuivre la mission du théâtre dans un contexte chargé d’émotions. Depuis l’été, le quotidien de l’institution culturelle se construit dans un équilibre délicat entre respect du deuil et nécessité d’avancer.

Pour Stéphanie Laurin, directrice générale du TDP, la formule est simple et revient souvent : Claude Poissant était avant tout « un homme de théâtre ». Formé à l’UQAM, il a consacré toute sa carrière à la création, à l’écriture et à la mise en scène, tout en multipliant les formes et les collaborations. Théâtre, musique, animation, spectacles de remise de prix : sa pratique se distinguait par une grande versatilité, mais toujours avec le théâtre comme point d’ancrage.

Stéphanie Laurin, directrice générale du TDP (LinkedIn)

« Le théâtre a été toute sa vie. Il l’avait tatoué sur le cœur », dit-elle. « C’était quelqu’un de très ouvert, très sensible, avec une grande intelligence artistique et humaine. »

Au fil de sa carrière, Claude Poissant s’est aussi démarqué par son attention constante aux nouvelles générations. Il assistait à tous les spectacles de finissants des écoles de théâtre, embauchait de jeunes artistes tout juste sortis de formation et les faisait travailler aux côtés de créateurs plus expérimentés.

« Claude, c’était un passeur », insiste Stéphanie Laurin. « Quelqu’un qui tendait la main, qui aimait créer des équipes intergénérationnelles et provoquer des rencontres. »

Un virage assumé au Théâtre Denise-Pelletier

À son arrivée à la direction artistique, au milieu des années 2010, Claude Poissant s’inscrit dans l’ADN du TDP, historiquement dédié à l’adolescence et au public scolaire. Il lui fait toutefois prendre un virage important : une plus grande mixité entre les publics adolescents et adultes, tant dans les œuvres choisies que dans les salles.

« Il considérait les adolescents au même titre que le public adulte », explique la directrice générale. « Son idée, c’était de leur présenter les mêmes œuvres, en faisant confiance à leur intelligence, peu importe leur âge ou leur parcours de vie. »

Cette approche s’est concrètement traduite par un rééquilibrage entre les représentations de jour et de soir, et par une cohabitation assumée des publics. « Quand des ados et des adultes se retrouvent ensemble dans la salle, ça ne réagit pas aux mêmes choses, et c’est justement là que c’est riche », observe-t-elle. « Il se passe quelque chose de très vivant, de contagieux. »

Une programmation qui se poursuit

Au théâtre, les saisons se planifient très tôt. Au moment de son décès, Claude Poissant avait déjà consolidé la programmation de la saison 2026-2027, qui sera annoncée ce printemps. « La conjoncture est tristement belle », note Stéphanie Laurin. « Il avait eu le temps de bâtir la suite. »

La saison actuelle aussi demeure celle qu’il a pensée, avec tout ce que cela comporte d’émotions pour l’équipe. Une œuvre, toutefois, a nécessité des décisions particulièrement délicates : la quatrième production de la présente saison, Dracula, devait être mise en scène par M. Poissant.

« C’était un spectacle qui lui tenait énormément à cœur », explique la directrice générale. « Le processus était déjà bien entamé, l’équipe choisie, une première lecture avait eu lieu. On a dû se demander quoi faire avec ce rêve-là. »

Le théâtre a finalement opté pour poursuivre le projet, en confiant la mise en scène à Frédéric Dubois. « Ce ne sera pas une mise en scène à la manière de Claude, et ce n’est pas l’objectif », précise-t-elle. « Ce sera le regard de Frédéric, mais à partir d’un projet imaginé par Claude. »

L’affiche de la pièce Dracula (Courtoisie du TDP/William Daviau et Demande spéciale)

Un moment pour marquer le passage

Le 26 octobre dernier, une cérémonie d’hommage a rassemblé le milieu théâtral et les proches de Claude Poissant au TDP. La salle était pleine, et la diffusion en ligne a permis à plusieurs centaines d’autres personnes d’y assister à distance.

« C’était un moment très beau, très humain », se souvient Stéphanie Laurin. « Recueillant, drôle, touchant, musical, théâtral. »

Mis en cérémonie par Martin Faucher, l’événement a permis de marquer symboliquement une étape. « Comme toute cérémonie, ça permet d’imaginer l’après », ajoute simplement Mme Laurin.

Penser la suite, et transmettre plutôt que figer

Depuis le 10 novembre, le conseil d’administration a lancé un appel de candidatures pour une nouvelle direction artistique. Le processus est en cours et se veut rigoureux, à la hauteur d’une institution qui existe depuis plus de 60 ans.

« Le TDP a une mission qui nous dépasse », rappelle Stéphanie Laurin. « On est tous là pour un temps seulement, pour la porter, comme d’autres l’ont fait avant nous. »

L’annonce de la nouvelle direction artistique est prévue pour le printemps. D’ici là, l’équipe poursuit le travail d’embauche, consciente de la responsabilité de la transition.

Parmi les héritages concrets laissés par Claude Poissant, certains projets continueront de structurer la vie du théâtre. Le prix Françoise-Graton, remis chaque année à une œuvre qui favorise la rencontre entre générations, en fait partie, tout comme le programme de stages rémunérés destiné aux finissants des écoles de théâtre.

« Ce sont des projets qui incarnent vraiment ce passeur qu’était Claude Poissant », souligne Stéphanie Laurin. « Créer des rencontres, donner une chance, tendre la main. »

Et quelques semaines avant son décès, le Théâtre Denise-Pelletier a reçu un prix ESTim lors du gala annuel de la Chambre de commerce de l’Est de Montréal, qui reconnaissait le travail accompli par l’institution et par Claude Poissant. Une distinction reçue collectivement avec joie, qui vient aujourd’hui rappeler, pour la directrice générale, le chemin parcouru, alors que le théâtre poursuit sa mission dans un esprit de continuité et de transmission.