Une manifestation devant le manoir Louisiane en janvier 2025 (Emmanuel Delacour/Archives EMM)

Des « studios » à la location dans l’ancien Manoir Louisiane 

La résidence privée pour aînés (RPA) Manoir Louisiane a fermé ses portes en juillet dernier. Depuis, des travaux de rénovation ont été entrepris et on y propose désormais des « studios » à la location. L’établissement est classé comme une maison de chambres et ne peut pas être transformé en un autre type de résidence.

Invoquant un manque de ressources financières, la propriétaire Rosaria Renzo avait forcé le départ de ses 70 locataires âgés de plus de 65 ans, qui avaient tous quitté les lieux en janvier 2025.

Ces derniers ont été redirigés vers d’autres établissements de l’île de Montréal, tous situés en dehors de l’arrondissement de Mercier−Hochelaga-Maisonneuve (MHM), selon Un toit pour tous·tes, un organisme de défense des droits des locataires. « Toutes ces personnes ont été expulsées du quartier, alors que certaines y avaient passé toute leur vie », rapporte Val Campanelli, qui coordonne les projets de l’organisme et suit le dossier du Manoir Louisiane.

Selon la mairie de MHM, certains locataires ont accepté un dédommagement financier pour quitter.

Des « studios » rénovés

À la suite de la fermeture du Manoir Louisiane, la propriétaire a « effectué une extermination complète de l’immeuble en raison d’une problématique persistante de punaises de lit, puis a ensuite entrepris des travaux de réfection du bâtiment », explique la mairie.

Un permis de transformation a en effet été accordé par l’arrondissement, permettant la rénovation de certaines pièces de la maison de chambres, qui comprend 123 chambres selon les documents de la Ville.

Dès juillet 2025, date de fermeture officielle de la RPA, des chambres du Manoir Louisiane étaient disponibles à la location sur plusieurs sites immobiliers. Les annonces présentent des « studios » au « design moderne et fonctionnel », comprenant une salle de bain et une « cuisinette », soit un réfrigérateur et un micro-ondes. Sur certaines annonces, il est indiqué qu’une cuisine partagée et équipée est disponible dans les espaces communs.

Un des studios proposés à la location sur Facebook (Image tirée de la page Facebook de Jeny Ocaranza)

Les chambres sont affichées à des loyers qui varient entre 990 $ et 1 090 $ par mois, selon leur taille. Plusieurs dizaines d’unités semblent avoir été aménagées, voire rénovées pour la location, selon la vidéo d’une visite des lieux réalisée en avril dernier par Un toit pour tous·tes.

Une maison de chambres protégée

Le Manoir Louisiane est classé comme une maison de chambres et doit le rester. En effet, la réglementation de l’arrondissement interdit la reconversion des maisons de chambres en un autre type de résidence. Initiée en 2020 par Projet Montréal et en vigueur dans huit arrondissements, cette mesure a pour but de conserver l’abordabilité et la vocation sociale des maisons de chambres.

Ce statut permet au Manoir Louisiane de louer des chambres individuelles uniquement et qui comprennent deux commodités sur trois parmi celles-ci : une douche, une toilette et une cuisine.

Or, selon les annonces, les chambres disponibles à la location comprennent toutes une douche, une toilette et une « cuisinette », ce qui fait s’interroger sur le respect de la réglementation. De plus, selon Un toit pour tous·tes, certaines chambres disposent de plaques de cuisson électriques ou même de cuisines entièrement équipées (avec four, réfrigérateur et micro-ondes), en plus de la toilette et de la douche. 

Pour Sandrine Aimée Tsélikémé, coordonnatrice au Comité BAILS, l’établissement ne respecte pas les normes en vigueur pour une maison de chambres. « La RPA a été transformée en studios », estime-t-elle.

Dans le même temps, les « studios » présentés n’en sont pas vraiment, estiment les responsables communautaires rencontrées. « Quand on parle d’un studio réel, on parle d’un appartement avec une chambre, une salle de bain et une cuisine », selon Val Campanelli. Or, selon les vidéos des visites réalisées sur place par ses collègues, certaines chambres disposent seulement d’une cuisinette, voire pas du tout, les seuls équipements disponibles se trouvant alors dans la cuisine commune.

De son côté, la mairie d’arrondissement a indiqué avoir réalisé une visite d’inspection en mai dernier et avoir jugé les travaux « conformes ». Une inspection finale aura lieu le 19 février prochain, a indiqué la mairie.

Une vocation sociale effacée

À l’origine, « les maisons de chambres ont une vocation communautaire, les personnes vivent ensemble […] et bénéficient d’un loyer moins coûteux que celui d’un studio », soutient Sandrine Aimée Tsélikémé. 

Malgré l’interdiction de conversion des maisons de chambres, rien n’empêche toutefois les propriétaires de rendre leur établissement plus lucratif. « À part faire des plaintes, il n’y a pas vraiment de mécanisme pour éviter ce genre de glissement, d’après Val Campanelli. La propriétaire a expulsé des locataires hyper vulnérables sans subir aucune sanction et s’est rempli les poches entre-temps. »

Un toit pour tous·tes travaille ainsi à « faire avancer une réforme du droit encadrant la fermeture des RPA », pour garantir la conservation des logements sociaux.

En outre, Rosaria Renzo, propriétaire du Manoir Louisiane au moment de sa fermeture, ne détient plus l’édifice. Elle n’a toutefois pas vendu l’immeuble directement, mais plutôt la société qui le détenait, selon le rôle foncier et le Registre des entreprises que nous avons consultés. « Cette stratégie lui a permis de contourner le droit de préemption de la Ville de Montréal [qui aurait eu le droit d’acheter l’immeuble], puisqu’aucune vente immobilière n’a été formellement enregistrée », selon Val Campanelli.

Jointe par écrit, la mairesse de l’arrondissement, Chantal Gagnon, a assuré que l’accès au logement était une priorité et qu’en « augmentant l’offre de logements, [elle souhaitait] répondre concrètement aux besoins de la population ».

Les nouveaux propriétaires de l’immeuble n’ont pas répondu à notre demande d’entrevue.