Une partie de la régie du studio A chez Piccolo (courtoisie)

Studio Piccolo : 50 ans de musique et de passion pour le « Abbey Road » canadien

Saviez-vous que dans Mercier existe l’un des plus importants studios d’enregistrement au Canada? Il s’agit du réputé studio Piccolo, rue Lepailleur, propriété de Dominique Messier, star de la batterie, et Denis Savage, un sonorisateur perçu par ses pairs comme une sommité dans le milieu musical nord-américain. Le premier est notamment le « drummer » de Céline Dion depuis 1995, alors que le second est le sonorisateur en chef de la diva québécoise.

EST MÉDIA Montréal a pu échanger pendant deux heures avec Dominique, le fondateur du studio, dans le cadre d’une entrevue portant sur le 50e anniversaire de l’entreprise devenue une véritable institution culturelle. Compte rendu d’une visite privilégiée des installations, et d’une rencontre riche en histoires en compagnie d’un véritable bâtisseur de l’industrie musicale québécoise.

La première impression lorsqu’on arrive aux abords du studio, c’est que justement rien ne laisse présager que l’on s’apprête à entrer dans un tel univers. Rue semi-industrielle, semi-résidentielle, le grand studio est en fait situé dans une ancienne usine de fabrication de meubles des années 1950. Pas de grande affiche, on fait plutôt dans la discrétion ici. Mais dès qu’on y entre, les murs tapissés de souvenirs, disques d’or, platine, d’une quantité phénoménale d’artistes, en majorité québécois, ne laissent aucun doute : le studio Piccolo est un lieu mythique de la culture musicale québécoise des dernières décennies.

Daniel Bélanger y a enregistré son premier album. Comme plusieurs grandes pointures d’Audiogram à l’époque. Les Leloup, Pierre Lapointe, Rivard, Séguin, Ima, Marie Carmen, Piché et compagnie y ont tous mis les pieds, à l’instar d’à peu près toute la communauté musicale des années 1980 à aujourd’hui, pour un projet ou un autre.

Du sous-sol familial au studio à la fine pointe

Tout commence dans la maison familiale, juste en face du studio actuel d’ailleurs, explique Dominique Messier. « L’usine, on la voyait de notre cours, rue St-Juste. Mais avant d’acheter ça, tout a commencé avec mon frère François, qui jouait de la basse et de la guitare à l’époque. C’était un musicien qui faisait sa place dans le milieu artistique québécois. Il jouait avec Sylvain Lelièvre, les deux animaient l’atelier d’écriture de chansons au Collège de Maisonneuve, et ils côtoyaient pas mal d’artistes, dont Fabienne Thibault, entre autres. Ils pratiquaient dans le sous-sol et on a monté tranquillement un petit studio rudimentaire, aussi avec l’aide de mon oncle Pierre, un trippeux d’électronique. On avait deux machines deux pistes, ensuite un quatre tracks, puis une console huit pistes… On faisait déjà des préproductions d’albums. »

Dominique Messier, propriétaire fondateur du studio Piccolo, musicien et réalisateur (photo André Bérubé/EMM)

Ainsi, de 1976 jusqu’au début des années 1990, Piccolo se développera tranquillement dans ce même sous-sol, parfois au grand dam de certains voisins avouera son propriétaire. C’était un peu une urgence de trouver un endroit approprié, puisque l’activité et le nombre d’enregistrements s’intensifient. « On commençait à avoir du très bon équipement, on prenait une expérience de plus en plus reconnue dans le milieu, et ça amenait beaucoup de monde au studio. C’est à cet endroit qu’est né le premier de disque de Daniel Bélanger, des chansons phares de Leloup, et autres bons coups qui ont propulsé le studio », affirme Dominique.

En parallèle à sa passion pour le studio, la carrière de musicien de Dominique Messier bat aussi son plein. Émissions de télé (Épopée Rock, Benezra, Le grand blond, etc.), tournées avec de grands noms de la chanson québécoise, contrats de studio, tout s’enchaîne à une vitesse folle. « Je faisais un dollar avec ma carrière de musicien, et j’en mettais deux dans le studio. C’est pour ça que Piccolo n’a cessé de prendre de l’ampleur. Ce n’était pas une question de business, c’était une affaire de passion », exprime le batteur, mais aussi réalisateur d’albums.

Donc, alors que le besoin de trouver un endroit propice devient de plus en plus grand, l’usine de meubles est mise en vente. « Je n’avais pas les moyens à l’époque, c’était un peu fou mon affaire car c’est tout de même un grand bâtiment. Mais avec l’aide de la Caisse Desjardins du coin, qui croyait au projet, et mon oncle, j’ai réussi à mettre la main là-dessus. C’est là que j’ai pu monter trois studios. Un très grand (le A) qui peut même accueillir un orchestre symphonique au complet, le studio B, un plus petit, et le studio C. On était ailleurs là…», explique-t-il.

Le grand studio A avec son magnifique piano Steinway (courtoisie)

C’est au début du nouveau studio que Dominique et Denis Savage décideront de s’associer. Le sonorisateur de Céline Dion loue alors régulièrement le studio B pour les besoins de ses clients, et avec un autre partenaire qui utilise régulièrement le studio C (Daniel Baron, responsable des moniteurs aussi pour Céline Dion), ils partiront une nouvelle mouture du studio Piccolo. « On savait ce que l’on voulait développer, ce que l’on voulait acquérir comme équipement de pointe, et surtout on voulait faire du studio l’un des meilleurs sinon le meilleur au pays. Nous voulions offrir le service le plus professionnel qui soit et c’est devenu la signature de Piccolo par la suite », soutien Dominique.

La régie du studio B chez Piccolo (courtoisie)

Les années Céline Dion

De 1995 à 2009, Dominique et ses associés sont plutôt aspirés dans le tourbillon des spectacles de Céline Dion, plusieurs années en permanence à Las Vegas, et par la suite lors de différentes tournées et événements. Mais s’ils sont moins présents physiquement, Piccolo connait malgré tout ses meilleures années. La réputation de l’entreprise et de son équipe attire beaucoup d’artistes, même internationaux, et c’est une époque ou les budgets consacrés à la production de disques sont plus élevés que jamais. « Mais on a jamais chargé cher, on faisait travailler notre monde et on faisait des beaux projets. L’argent entrait, mais on le réinvestissait toujours. C’est grâce à nos carrières de musiciens et de techniciens que nous pouvions vivre décemment, mes associés et moi », déclare Dominique.

Des investissements, ça en prenait pour acquérir la console du studio A, qui vaut 250 000 $. Ou plusieurs micros à 25 000 $ et plus, dont un des cinq Telefunken dans le monde conçus uniquement pour Céline Dion. Ou encore le magnifique piano Steinway, toujours dans le studio A, et la multitude d’équipements et d’instruments qui composent un studio de calibre international. « Un studio comme ça, ce n’est pas une occasion d’affaire, c’est une affaire de passionnés, je le répète », clame Dominique.

Le « petit » studio C de Piccolo (photo André Bérubé/EMM)

S’adapter à une nouvelle réalité

Malgré l’évidente humilité de Dominique Messier, il n’en demeure pas moins que le studio Piccolo est réellement une entreprise, et que ses deux actionnaires aujourd’hui (Daniel Baron a vendu ses parts), ont l’entrepreneurship ancré dans leur ADN. Ils ont d’ailleurs fait l’acquisition au fil du temps du fameux Lab Mastering à Montréal (l’étape finale de la production musicale visant à optimiser et finaliser un morceau avant sa diffusion), reconnu mondialement, et créé la division Piccolo Mobile, des camions équipés pour enregistrer des captations en direct lors de différents événements comme Star Académie, La Voix, les prix Juno, les spectacles de la Saint-Jean, etc.

Si tout cela est encore en opération actuellement, la donne a par contre considérablement changé avec l’ère numérique. Comme on le sait, la production de disques se fait de plus en plus rare, et il existe maintenant une multitude de possibilités pour l’enregistrement sonore à partir d’un ordinateur personnel. Et même si on ajoute quelques appareils technologiques, ils sont offerts à une fraction du prix comparativement à la décennie précédente.

Alors quel est le marché actuellement? « C’est vraiment difficile. Des studios comme nous, il en existe aujourd’hui très peu au Canada. On ne peut plus charger 200 $ l’heure comme dans les bonnes années, alors qu’un budget de production de disque pouvait facilement dépasser les 100 000 $ au Québec. Maintenant, si un artiste a 25 000 $ de budget, c’est déjà bon… », explique le co-propriétaire.

Si le studio Piccolo réussi à garder la tête au-dessus de l’eau en ce moment, c’est parce qu’il peut diversifier son offre. « On a la chance d’avoir un grand studio, beaucoup d’équipements de pointe, presque pas de dettes, et une expertise inégalée au Québec, donc le téléphone sonne encore, même s’il faut toujours s’adapter aux budgets des clients. Je dirais que l’on fait souvent beaucoup avec peu. Ce qui nous sauve également, c’est une offre parallèle, comme la captation en direct dans le studio A, des tournages télé, cinéma, des partys privés, de l’accompagnement pour les artistes amateurs qui veulent vivre l’expérience d’un vrai studio d’enregistrement, etc. On répond à plusieurs besoins en termes d’enregistrement sonore », affirme Dominique. Ce dernier invite d’ailleurs ceux qui ont un projet à communiquer avec le studio : « ils seront certainement surpris de constater que les prix sont plus abordables qu’ils ne le pensent, c’est souvent le cas. »

Tous les murs chez Piccolo sont tapissés de souvenirs et de récompenses provenant des artistes qui ont enregistré sur place (photo André Bérubé/EMM)

L’avenir

Est-ce que le studio Piccolo a encore un avenir devant lui, après un demi-siècle à propulser le talent des artisans musicaux d’ici et d’ailleurs? Cela dépendra d’une aide extérieure selon Dominique Messier.

« Nous n’avons jamais eu de subvention. Aujourd’hui on se dit que ce serait une bonne chose, ou bien que des mécènes se manifestent. Que ça prenne la forme d’un OBNL ou non, ça n’a pas d’importance. Ce que je souhaite, c’est que ce qui a été mis en place depuis 50 ans par et pour les artistes et musiciens d’ici, un studio de calibre international, un savoir faire extraordinaire, et bien qu’on en assure sa pérennité. À 66 ans aujourd’hui, je dirais que c’est mon plus grand enjeu. Bien organisé, bien géré, c’est tout à fait possible de continuer l’aventure », exprime le musicien et réalisateur.

La préservation et la mise en valeur du patrimoine touche aussi le milieu culturel, rappelons-le… D’autant plus que l’est de Montréal n’est pas riche d’exemples exceptionnels du genre.


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