
Lisa Miniaci, directrice de la conservation et de la numérisation du site Rosemont de la Grande Bibliothèque dans la salle où des affiches sont entreposées (EMM/Marie-Hélène Chartrand)
3 septembre 2025Le site Rosemont de la Bibliothèque nationale : centre névralgique de la conservation
En plein cœur du quartier Rosemont, sur la rue Holt, se trouve une véritable caverne d’Alibaba patrimoniale : le site Rosemont de la Bibliothèque nationale. Ce maillon du réseau de douze édifices de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) conserve près de trois millions de documents : des collections imprimées, sonores et visuelles, en passant par les affiches et les livres anciens. Sur place, plus d’une centaine d’employés assurent la préservation, la restauration et la diffusion de ce patrimoine. EST MÉDIA Montréal s’est rendu dans les coulisses de ce lieu bien particulier.
« Dans les exemplaires de conservation, mon équipe classe environ 40 000 différents types de documents par année », souligne Lisa Miniaci, directrice de la conservation et de la numérisation. Cette dernière précise le point commun des items conservés : « Des documents qui sont publiés, qui sont québécois, qui parlent ou qui sont relatifs au Québec. »
La constitution de ce patrimoine a été rendue possible grâce à l’instauration, en 1968, d’un règlement garantissant la conservation pour les générations futures de toutes les œuvres publiées au Québec : le dépôt légal. Ce dernier impose aux éditeurs québécois de remettre deux exemplaires de chaque publication produite dans la province à BAnQ. Depuis 2022, cette obligation s’applique aussi aux publications numériques, comme la musique, les périodiques en ligne ou les monographies numériques.

(EMM/Marie-Hélène Chartrand)
Un site prédestiné
Le bâtiment du 2275 rue Holt avait d’ores et déjà plusieurs atouts pour répondre aux besoins d’un centre de conservation documentaire lorsque la Bibliothèque nationale y a aménagé en 1997. « Le bâtiment était industriel. (…) À l’origine, c’était un fabricant de cigares. Alors, les planchers, qui sont d’origine ici, sont très, très solides. C’est fait en béton armé. Alors, tout ce qu’on voit ici, le rayonnage dense est très lourd. Le papier est très lourd. Le bâtiment était assez solide pour accueillir des grandes, grandes collections », explique Lisa Miniaci.
Elle souligne également que l’emplacement excentré de l’édifice constitue une autre raison. « L’idée, c’était vraiment d’avoir une place plus à l’écart, plus sécuritaire pour les documents. Alors, on ne voulait pas être au centre de l’action du centre-ville. Aussi, le terrain est assez grand. Alors, on voyait qu’on pouvait éventuellement faire une expansion sur le terrain », précise-t-elle.
L’absence de fenêtres sur certains étages a aussi joué en sa faveur, ajoute Mme Miniaci. « On voulait un genre de bunker (…) parce qu’on ne veut pas que la lumière affecte les documents », indique-t-elle. Cette dernière précise que la condamnation des fenêtres a été effectuée non pas pour la fabrication de cigares, mais par une entreprise d’impression de billets de loto.
Une visite guidée à travers les collections
Le parcours d’EST MÉDIA Montréal a débuté dans la salle où sont conservées des affiches, des programmes de spectacles et des cartes géographiques. Ces supports sont préservés de façon « muséologique », explique Mme Miniaci. « Tous nos produits sont sans acide. Et pour les estampes en particulier, parce qu’il y a des médiums qui sont un peu fragiles, on va intercaler chaque estampe avec aussi un papier sans acide pour le protéger », dit-elle.
La visite s’est poursuivie par la découverte des collections musicales. « Ici, c’est très intéressant parce que c’est toute la musique du Québec », s’exclame la directrice. Outre des CD, on y retrouve également une collection de disques vinyles uniquement consultables une fois numérisés. « On trouve aussi des CD, généralement, dans les (autres) bibliothèques. Mais (ici) on a des collections aussi de 78 tours, de 33 tours, 45 tours », indique Mme Miniaci.
Un arrêt a également permis d’observer la collection de livres anciens, constituée de plus de 11 000 ouvrages publiés entre le XVᵉ siècle et 1850. La collection de livres anciens tout comme les affiches, les cartes géographiques, les cartes postales et les estampes font partie des dix collections spécialisées qu’on retrouve uniquement au site Rosemont.

Lisa Miniaci, directrice de la conservation et de la numérisation du site Rosemont de la Grande Bibliothèque. (EMM/ Marie-Hélène Chartrand)
Par la suite, le parcours d’EST MÉDIA Montréal a traversé des documents de toutes sortes : des magazines aux publications gouvernementales, en passant par les collections de journaux.
L’entièreté de cette documentation reste accessible au public, mais sous certaines conditions. Il est nécessaire de prendre un rendez-vous pour être admis dans la salle de consultation prévue à cet effet.
Un document témoin de l’expansion urbaine vers l’est de Montréal
Lors de notre passage, il a été possible de consulter un document lié au développement urbain de l’est de Montréal. Il s’agit d’une affiche publicitaire annonçant la mise en vente de près de 5 000 lots.

(EMM/Marie-Hélène Chartrand)
Inscrit en gros caractères sur l’affiche, on peut lire : « L’expansion naturelle de la métropole se dirige maintenant vers Montréal-Est. En y achetant des lots, vous quintuplerez votre argent avant dix ans. » En dessous, des informations manuscrites en rouge indiquent que « tous les lots de 520$ et plus sont payables 1$ par semaine ».
Cet exemple illustre comment les documents conservés au site Rosemont permettent de retracer l’histoire de la ville et de mieux la comprendre.
Préserver et restaurer
Le site Rosemont de la Bibliothèque nationale est reconnu comme étant un lieu par excellence pour la préservation, la restauration et la numérisation des documents. Si d’autres édifices du réseau effectuent aussi ce travail, c’est ici que se concentrent la majorité des ateliers et des équipements spécialisés.
Le premier atelier visité fabrique des contenants sur mesure pour protéger les œuvres et ainsi mieux les préserver. Sylviane Cossette, technicienne en muséologie, y tient un rôle important. « Je m’occupe de la mise en réserve des documents. Je les installe dans des contenants adaptés, sans acide, pour m’assurer qu’ils soient préservés dans les meilleures conditions possibles », explique-t-elle.

Sylviane Cossette, technicienne en muséologie (EMM/Marie-Hélène Chartrand)
Par la suite, EST MÉDIA Montréal a rencontré la restauratrice Andréa Criollo. Celle-ci explique la complexité de son mandat : « On travaille avec des papiers japonais et des colles adaptées, qui changent selon le type d’encre ou de support. Chaque document demande une approche particulière. » Ces interventions garantissent la stabilité des documents avant leur mise à disposition ou leur numérisation.

Andréa Criollo, restauratrice (EMM/Marie-Hélène Chartrand)
La numérisation, un pilier
La numérisation est au cœur de la mission du site Rosemont, avec une moyenne récente de deux millions de pages numérisées par année, indique Lisa Miniaci.
Les ateliers de numérisation sont parmi les plus développés du réseau. « On peut numériser des formats très grands ou en trois dimensions. Certains livres reliés ou objets d’art doivent être photographiés plutôt que scannés pour éviter tout dommage », explique Michel Legendre, photographe et technicien principal à la direction de la numérisation. Les documents ainsi numérisés sont mis en ligne gratuitement, sauf lorsqu’ils sont soumis à des restrictions de droits.

Michel Legendre, photographe et technicien principal à la direction de la numérisation (EMM/Marie-Hélène Chartrand)
L’apport de l’intelligence artificielle
L’usage de l’intelligence artificielle (IA) pour faciliter certaines tâches de la BAnQ est actuellement en phase exploratoire, nous apprend-on. « On a utilisé l’IA pour classer des journaux (…) mais il faut nourrir la machine, ça veut dire qu’on doit lui montrer beaucoup d’images et dire : “Voici comment vous allez interpréter ces images-là” », explique Lisa Miniaci.
Un récent projet pilote a porté sur les écrits de l’artiste multidisciplinaire Clémence Desrochers. « Les personnes doivent lire chaque phrase et s’assurer que l’intelligence artificielle a bien décodé les mots. C’est énormément d’investissement de temps, mais ça crée un terrain de vérité pour que l’intelligence artificielle continue à bien interpréter l’écriture », souligne-t-elle.
Ces initiatives, qui visent à développer des modèles francophones adaptés aux archives québécoises, restent encore à être peaufinées.







