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Salaires dans le milieu communautaire : entre rattrapage, précarité et limites structurelles

La question des salaires dans le milieu communautaire a longtemps été associée à l’idée de « sacrifice au nom de la cause ». La rémunération des travailleuses et travailleurs communautaires est aujourd’hui au cœur de débats plus larges sur le financement, la rétention du personnel et la reconnaissance du rôle social des organismes.

Les témoignages de Daniel Gratton, directeur général du Centre Roussin, et de Jonathan Roy, son homologue à la Corporation de développement communautaire (CDC) de La Pointe, illustrent bien cette tension : le milieu cherche à améliorer ses conditions salariales, mais demeure confronté à des limites structurelles profondes.

Daniel Gratton, directeur général du Centre Roussin (LinkedIn)

Une masse salariale qui absorbe l’essentiel des budgets

Dans les organismes communautaires, la masse salariale constitue de loin la principale dépense. Daniel Gratton rappelle que, dans la majorité des cas, elle représente environ 80 % du financement total. « La majorité du temps, au minimum 80 % de ton financement va dans ta masse salariale », explique-t-il. Cette réalité laisse peu de marge de manœuvre pour absorber les hausses de coûts, notamment dans un contexte d’inflation ou de pénurie de main-d’œuvre.

À cela s’ajoute le fait que le financement public est généralement indexé de façon minimale. « Tu ne peux pas être tout le temps à la merci du 2 % d’indexation que ton financement public te donne par année pour gérer ta masse salariale », souligne le directeur général du Centre Roussin. Selon lui, cette situation oblige les organismes à chercher constamment des sources de revenus complémentaires, notamment par des projets ou des activités d’autofinancement.

Financement à court terme et imprévisibilité chronique

Pour Jonathan Roy, l’un des principaux obstacles à l’amélioration des salaires demeure la précarité et la courte durée des financements. « Comme gestionnaires, on essaie d’avoir une prévision à long terme, mais on n’est pas vraiment capables », dit-il. Il estime pouvoir planifier sur un horizon d’un à trois ans tout au plus.

Cette imprévisibilité a des effets directs sur les politiques salariales. Même lorsque des outils de progression existent, tout peut basculer rapidement. « Ça peut tomber d’un jour à l’autre si je perds un financement ou un projet », affirme-t-il. Les garanties réelles n’existent que lorsque les ententes sont signées et les fonds reçus, parfois pour une période de trois ans.

Malgré cela, le directeur général de la CDC de La Pointe souligne que plusieurs personnes entrent dans le milieu communautaire pour un projet temporaire et y restent beaucoup plus longtemps. « On a des projets d’un an ou deux, puis finalement les gens restent 15 ou 20 ans », précise-t-il, tout en rappelant que cette fidélité se fait sans véritable sécurité financière à long terme.

Jonathan Roy, directeur général de la CDC de La Pointe (LinkedIn)

La fin du « sacrifice salarial »?

Les deux gestionnaires s’entendent pour dire que le milieu communautaire tente progressivement de s’éloigner de la logique du sacrifice salarial. Daniel Gratton, du Centre Roussin, affirme que les organismes reconnaissent désormais leur rôle d’employeur à part entière. « Nous sommes aussi un employeur », dit-il, rappelant que son organisation gère un chiffre d’affaires d’environ 9 M$.

Selon lui, les personnes qui travaillent dans le communautaire le font toujours par adhésion à la mission, mais cela ne justifie plus des conditions indécentes. « Même si c’est pour la cause, il faut que les gens soient capables de vivre, de subvenir à leurs besoins », soutient-il.

Jonathan Roy abonde dans le même sens, tout en nuançant. « Le milieu communautaire tente de s’organiser et de réclamer sa juste part », dit-il, ajoutant que les travailleuses et travailleurs acceptent généralement un salaire inférieur à celui du secteur public ou privé. Toutefois, ce compromis a ses limites.

Des écarts persistants avec le secteur public

Les comparaisons avec le secteur public mettent en lumière des écarts importants. Le directeur général de la CDC de La Pointe évoque des différences salariales allant de 25 % à 40 % pour des postes comparables, comme les agents de développement ou les conseillers en organisation communautaire. Et même lorsque les salaires d’entrée sont similaires, les avantages sociaux creusent rapidement l’écart.

« Les fonds de pension et les assurances collectives du secteur public font une énorme différence », mentionne-t-il. Dans le communautaire, les régimes existent, mais les cotisations demeurent beaucoup plus faibles, limitant la sécurité financière à long terme.

Ces écarts touchent particulièrement les postes de direction. Jonathan Roy n’hésite pas à parler d’écarts « lunaires », soulignant que plusieurs gestionnaires communautaires pourraient gagner beaucoup plus ailleurs, mais choisissent de rester… jusqu’à ce que leur situation personnelle change.

Des enjeux qui dépassent la question salariale

Pour le directeur général de la CDC de La Pointe, réduire le débat à la rémunération serait toutefois une erreur. « Le problème, ce n’est pas seulement le salaire », insiste-t-il. Il pointe plutôt des enjeux systémiques : crise du logement, insécurité alimentaire, locaux communautaires inadéquats, surcharge de demandes.

Il donne l’exemple des files d’attente de plusieurs centaines de personnes pour l’aide alimentaire. « Dans un pays riche comme le nôtre, ça n’a pas d’allure », affirme-t-il. Selon lui, même des augmentations salariales importantes dans le communautaire ne suffiraient pas à sortir les gens de la pauvreté. « Il faut que le gouvernement prenne des décisions publiques et politiques », dit-il.

Jonathan Roy critique donc l’absence de stratégies nationales cohérentes, notamment en matière de logement. « On négocie tout à la pièce, projet par projet », explique-t-il, soulignant que le financement de projets structurants peut prendre cinq à huit ans.

Il cite le développement d’une clinique communautaire à Pointe-aux-Trembles, rendu nécessaire par la fermeture d’une entreprise privée. « Ça va prendre un local, des médecins, de l’équipement », énumère-t-il, rappelant que le communautaire vise la pérennité du service, plutôt que sa rentabilité.

Vers une mobilisation accrue du milieu communautaire

Dans ce contexte, la pression monte. Le directeur général de la CDC de La Pointe mentionne d’ailleurs qu’un mouvement de grève sociale du milieu communautaire est envisagé pour la fin mars ou le début avril. Certains organismes discutent de procéder à la fermeture complète de leurs activités pendant deux semaines afin de dénoncer les conditions de travail et les enjeux sociaux plus larges.

Ce mouvement, connu sous le nom de « Le communautaire à boutte! », s’inscrit dans une volonté de faire entendre le ras-le-bol généralisé. « On a travaillé à améliorer nos conditions, mais les ressources ne suivent pas toujours les ambitions réelles », résume en terminant Jonathan Roy.


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