Vue de l’arrondissement de Saint-Léonard (Courtoisie)

Saint-Léonard dispose-t-il de suffisamment d’espaces « positifs » pour les jeunes?

Une étude intitulée « Être jeunes au bon endroit? Cartographie critique des espaces négatifs pour les jeunes à Saint-Léonard », menée par des chercheurs de l’UQAM et des organismes locaux, vient de paraître. EST MÉDIA Montréal a rencontré les instigateurs de cette recherche pour en saisir les grandes lignes, ainsi que l’arrondissement, afin de savoir si celui-ci envisage de s’en inspirer dans ses projets d’urbanisation à venir.

Cette récente publication est une initiative de DOD Basketball, un organisme qui œuvre auprès des jeunes, organisant des activités sportives et sociales afin de les occuper et de les éloigner de la rue. Constatant un manque d’espaces pour eux et une incompréhension de leurs réalités, et ayant remarqué des tensions entre les jeunes du secteur et les aînés issus entre autres de la communauté italienne, l’organisme, qui devait documenter ces réalités sociales de manière scientifique afin de leur donner du poids, a eu l’idée de solliciter l’aide de la Chaire de recherche du Canada sur les petites et moyennes villes en transformation. « Cela découle de notre programme « Les Ambassadeurs du Vivre-Ensemble » (AVE), destiné à donner la parole aux nouveaux arrivants et aux jeunes sur leur vécu dans le quartier », précise Beverley Jacques, cofondateur et directeur exécutif de DOD Basketball.

Beverley Jacques, cofondateur et directeur exécutif de DOD Basketball (Courtoisie)

Menée par la professeure Hiên Pham, la chaire a ensuite approché REsPIRE, un organisme offrant des services de recherche qualitative dans une approche organisationnelle afin de réaliser l’enquête avec elle. « Notre contribution a été de compléter l’approche spatiale, géographique et statistique de la chaire universitaire par des méthodes qualitatives comme des entrevues, des groupes de discussion et des observations », explique Nathalie Boucher, anthropologue, détentrice d’un doctorat en études urbaines et directrice générale de REsPIRE.

Méthodologie

L’équipe de recherche a commencé par procéder à des observations dans les lieux identifiés comme sensibles par DOD Basketball et souvent partagés entre jeunes et aînés.

Puis, les participants qui allaient se prêter à la recherche ont été trouvés par des partenaires des organismes, tels que l’École secondaire Saint-Exupéry par exemple, afin de mener des groupes de discussion : deux avec les jeunes et trois avec les aînés. La méthode utilisée a été celle de la photo-voix : les jeunes devaient apporter des photos de lieux publics qu’ils fréquentent, qu’ils aiment ou non, pour en discuter collectivement. « Ces photos ne devaient pas être artistiques, ni contenir de personnes identifiables sans consentement. Elles servaient surtout de déclencheur de conversation », précise Mme Boucher. Projetées au mur, elles ont généré des échanges riches entre les participants. Les aînés ont été sondés de la même manière.

Par la suite, les chercheurs ont mis côte à côte les photos des jeunes et des aînés pour un même lieu, révélant ainsi des différences marquées de perception. « L’idée d’« espace négatif » a émergé de cette analyse. Initialement emprunté au vocabulaire artistique, ce concept désigne ici les lieux autour des espaces traditionnellement considérés comme pertinents pour les jeunes, comme l’école. Les espaces périphériques — souvent négligés — sont devenus centraux dans notre analyse, révélant leur importance dans le vécu quotidien des adolescents », illustre l’anthropologue. Et les espaces négatifs ne sont pas ceux où les jeunes dérangent, mais ce sont plutôt ceux où ils ne se sentent pas les bienvenus.

Nathalie Boucher, directrice générale de REsPIRE (Courtoisie)

Exemples et constats

Le secteur de l’École secondaire Saint-Exupéry a été un point focal du projet, étant l’un des établissements du genre les plus fréquentés du Québec avec plus de 3 000 élèves. Le parc en face de l’école est jugé peu accessible à cause de la circulation routière et de son aménagement peu attrayant. D’autres éléments, comme l’absence d’abris d’autobus et de bancs aux arrêts, l’abondance de grandes zones de stationnement, la rareté des passages piétons et la distance entre les intersections, rendent la circulation difficile pour les jeunes, qui se déplacent souvent à pied ou à vélo.

Un autre exemple marquant de ce phénomène d’« espace négatif » soulevé par la recherche est celui de la bibliothèque locale. « Depuis la pandémie, les jeunes sont parfois refoulés à l’entrée, voire interdits d’accès. Cela illustre comment certains lieux publics, censés être inclusifs, deviennent en réalité des espaces d’exclusion pour les adolescents », soutient la directrice générale de REsPIRE.

À l’inverse, des commerces comme Pita & Pizza ou Radikal Dezzertz, qui manifestent une ouverture envers les jeunes, deviennent pour eux des îlots de bienveillance, selon la recherche. Toutefois, dès que les jeunes débordent dans le stationnement ou deviennent trop visibles, la tension monte et la police peut être appelée.

« On dit que  » les jeunes devraient faire leurs affaires de jeunes dans des endroits pour les jeunes « , ce à quoi s’oppose une réalité simple : ces endroits n’existent pas », réitère Nathalie Boucher. « Il est nécessaire de reconnaître que les jeunes, avec toutes leurs différences, font partie intégrante du quartier », ajoute Beverley Jacques. « Les entretiens ont montré que les jeunes de Saint-Léonard se sentent rejetés, incompris, méprisés, ce qui les pousse parfois à adopter des comportements destructeurs ou antisociaux. » Néanmoins, plutôt que de résister, la plupart des jeunes s’adaptent silencieusement à cette réalité, souvent sans élaborer de véritables stratégies de contournement.

Les constats fondamentaux de l’étude sont donc clairs : il existe un manque criant d’espaces pour les jeunes. « Ce manque n’est pas une question de mixité sociale ni culturelle, mais bien de génération. Les jeunes n’ont pas de lieux qui leur ressemblent ni où ils se sentent légitimes. Et la croissance démographique récente [observée dans le secteur] n’a pas été suivie d’un aménagement adéquat », croient Nathalie Boucher et son équipe de travail.

La vision de la Ville

Questionnée au sujet de la publication et des constats tirés, l’arrondissement de Saint-Léonard apporte ses précisions : « Nous avons pris connaissance des résultats de la recherche qui sont fort intéressants et pertinents et qui recoupent certaines observations que nous avons déjà faites. La situation bouge tellement vite chaque année que nous remarquons un décalage entre les constats de la recherche faits en 2021-2022 sur le terrain et la parution de l’article en 2025, car nous avons déjà pris acte de certaines lacunes et mis en place de nombreuses initiatives depuis 3 ans », nous indique-t-on par courriel.

L’instance municipale donne des exemples de certaines de ses démarches en ce sens : elle a déposé en 2023 et continue de mettre à jour un plan d’action en développement social qui dirige ses interventions et où les espaces extérieurs inclusifs sont prioritaires. Elle a mis en place le projet VIRÉE à la bibliothèque, qui a amené, dit-elle, un changement de philosophie pour les jeunes et la fin du cartage à l’entrée. Elle a aussi élaboré en 2024 une planification stratégique en sécurité urbaine, « où la cohabitation sociale et la mixité sont des valeurs essentielles ».

Deux exemples de photos prises par des participants (aînés à gauche et jeunes à droite) (Courtoisie)

La suite

La recherche a été bien reçue par les organismes communautaires et le public lors de tournées de présentation, notamment à l’UQAM, à l’INRS et à la Table de concertation jeunesse de Saint-Léonard. Si elle a confirmé des réalités que beaucoup pressentaient, l’objectif de DOD Basketball, avec cette publication, est maintenant de faire bouger l’arrondissement, en partant d’un premier pas fondamental : accepter la réalité telle qu’elle est.

Le directeur exécutif de DOD Basketball évoque déjà des changements concrets depuis la parution de la recherche, comme le projet Barbershop, qui offrira des coupes de cheveux gratuites aux jeunes et pour lequel l’organisme léonardois a obtenu le droit d’occuper momentanément un chalet de parc. De plus, DOD Basketball a reçu une subvention du Développement économique Canada, ce qui constitue une reconnaissance significative. « Cette recherche a donné une crédibilité nouvelle à notre discours, car les données parlent d’elles-mêmes », indique M. Jacques.

En effet, l’initiative a permis de matérialiser visuellement les divergences de perception et de sensibiliser les autorités locales à la réalité vécue par les jeunes. Et ses recommandations visent principalement à adapter les infrastructures urbaines — comme les abribus ou les parcs — et à légitimer la présence des jeunes dans l’espace public par des activités structurées.

Interrogée en terminant sur les limites de l’étude, la chercheuse reconnaît que la période de pandémie (COVID-19) a restreint les possibilités d’observation directe. De plus, la méthode qui a été utilisée est qualitative, donc centrée sur des groupes de discussion en petit nombre, ce qui ne permet pas de généraliser les résultats à tout l’arrondissement.

Néanmoins, cette approche a offert une profondeur d’analyse permettant de mettre en lumière des vécus, des perceptions et des tensions parfois invisibilisées par les approches dites quantitatives. « L’objectif était d’ouvrir un dialogue sur la transformation des espaces urbains à partir des récits de ces jeunes. Et l’espoir est que ce travail cartographique puisse influencer les politiques d’aménagement de l’arrondissement », termine Nathalie Boucher. « L’effet cumulatif de la recherche et de nos actions quotidiennes sur le terrain est de rendre la réalité du quartier impossible à ignorer », conclut quant à lui Beverley Jacques.

De son côté, l’arrondissement indique qu’il compte continuer à mettre en place des actions amorcées « qui sont déjà en cohérence avec plusieurs constats de l’étude. La cartographie [lui] permettra également d’être plus précis géographiquement dans [ses] actions ciblées. » Il mise aussi beaucoup sur la collaboration avec ses partenaires, dont DOD Basketball, afin de « mieux coordonner [ses] actions pour le vivre-ensemble à Saint-Léonard ».