
Rêveries d’un routier solitaire (courtoisie Figure 55 et Hubblo)
3 mai 2026Rêveries d’un routier solitaire : sur les traces de Serge Bouchard, Patrick Bossé filme l’horizon
Originaire de Pointe-aux-Trembles, le réalisateur et scénariste Patrick Bossé n’a jamais vraiment quitté l’est de Montréal dans son imaginaire. Même si ses projets l’amènent à explorer de lointains et vastes territoires, son regard reste profondément ancré dans ce coin de l’île où cohabitent industries, quartiers résidentiels et espaces naturels.
« Je pense qu’il y a une façon de penser et de regarder le monde qui est influencée par où on a grandi », confie-t-il d’entrée de jeu. Cette influence se ressent autant dans le choix de ses sujets que dans sa manière de raconter. Déjà, son précédent film immersif s’intéressait à l’artiste René Derouin, lui aussi lié à l’est de Montréal. Aujourd’hui, c’est à travers Rêverie d’un routier solitaire qu’il poursuit cette réflexion sur le territoire et le lègue de Serge Bouchard.

Le documentariste Patrick Bossé (courtoisie)
Donner une voix immersive à Serge Bouchard et montrer le territoire
Avec ce nouveau film présenté en dôme immersif, Patrick Bossé s’attaque à une figure marquante : l’anthropologue et écrivain Serge Bouchard. Plutôt que de proposer un portrait classique, le réalisateur a choisi de plonger le spectateur dans un voyage sensoriel porté uniquement par la voix de Bouchard, tirée d’archives radiophoniques.
« Moi, ce qui m’intéressait dès le départ, c’était sa voix », explique-t-il. « Quand il parle, tu as l’impression qu’il te parle personnellement… jamais au grand public. »
Ce choix trouve donc un écho naturel dans le dispositif du dôme, ajoute-t-il, qui combine immensité visuelle et proximité intime. Le spectateur, allongé sous l’écran, est invité à entrer dans une expérience enveloppante où la parole devient le fil conducteur.
Au cœur du film, le territoire n’est pas abordé de manière abstraite, mais à travers les routes parcourues par Serge Bouchard lorsqu’il était camionneur. Ce point de vue concret permet d’ancrer les réflexions dans le vécu. « Quand il parle de territoire et de la nature, c’est à travers des histoires de routes… des endroits où il repassait souvent. Ça l’amenait à se questionner sur notre rapport à la nature », souligne Bossé.
Les transformations du paysage, comme la disparition des orignaux ou encore les coupes forestières drastiques, deviennent ainsi des observations sensibles, liées à l’expérience du déplacement. Ainsi, le film adopte la forme d’un road trip où le spectateur accompagne Bouchard dans ses réflexions, entre souvenirs et observations.
Un regard sensible sur les communautés autochtones
Les rencontres entre Bouchard et les communautés autochtones, notamment innues, s’inscrivent également dans cette logique de déplacement. Les longs trajets vers la Côte-Nord deviennent des moments de méditation. « C’est cette espèce de très long aller-retour qui lui permettait de réfléchir… à ses peines et à ses joies, de les retrouver », explique le réalisateur.
Plutôt que de traiter ces enjeux de manière théorique, le film privilégie une approche incarnée, fidèle à l’expérience de Bouchard, où les relations humaines se construisent dans le temps et la distance.
Et la structure du film repose sur un mouvement constant entre différentes échelles. À partir d’une expérience personnelle — celle d’un routier sur la route — le récit s’élargit progressivement vers des réflexions universelles. « On part de son expérience personnelle… puis on se ramasse au fin fond de la voie lactée. Pour finalement revenir à quelque chose de super intime », résume Bossé.
Ce va-et-vient entre le proche et le lointain reflète la pensée même de Serge Bouchard, capable de passer de l’image d’un moineau à l’immensité du cosmos. Le film devient ainsi une méditation sur la place de l’humain dans le monde, soutient le réalisateur.
Camion et émerveillement
Dans cette traversée, un élément revient constamment : le camion rouge de Bouchard. Plus qu’un simple objet, il devient une présence narrative. « Le camion devenait son extension. C’est le camion qu’on suit, de la même façon qu’on suivrait Serge. »
Au-delà du propos, le réalisateur souhaite susciter des émotions précises chez le public. L’émerveillement est central, rendu possible par l’immersion visuelle, mais aussi une forme d’apaisement. « J’ai l’impression, quand je l’écoute, que ça me “ground” », dit-il. « Dans le contexte actuel… ça crée cette espèce de sensation d’apaisement. »
Le film invite à ralentir, à contempler et à se reconnecter. « Avoir une espèce d’envie profonde de reconnecter avec notre territoire, avec la nature », résume-t-il.

Tournage du documentaire Une ville de rêve (courtoisie)
L’est de Montréal, entre clichés et vitalité
Ce rapport au territoire trouve un écho particulier dans l’est de Montréal, souvent réduit à son passé industriel. Une perception que Patrick Bossé, qui vient de Pointe-aux-Trembles, tout comme Serge Bouchard d’ailleurs, souhaite nuancer.
« Les gens connectent avec ces lieux-là en passant sur les axes routiers principaux… tu vois des industries, mais tu ne vois pas les cœurs citoyens », observe-t-il.
Son propre regard sur l’Est a évolué au fil de ses recherches. « Je pensais qu’il y avait une forme de résignation… Là, c’est complètement l’inverse. » Il décrit une mobilisation citoyenne forte et des habitants engagés dans les transformations de leur milieu.
En parallèle de Rêverie d’un routier solitaire, Bossé développe justement un long métrage documentaire consacré à Montréal-Est : Une ville de rêve (titre de travail). Après avoir rencontré plus de 75 intervenants, il souhaite suivre sur plusieurs années les efforts de transformation du territoire. « Ce qui motive les gens, ce n’était pas tant le passé industriel… mais beaucoup plus l’avenir », explique-t-il.
Son projet s’intéresse notamment à la revalorisation des friches industrielles et aux défis politiques liés à ces transformations. « Est-ce que c’est vraiment possible de changer le monde… en dedans d’un seul mandat politique? » C’est la question à laquelle son prochain film tentera de répondre.
Car le réalisateur, entre les cheminées industrielles et les rives du fleuve, voit dans l’Est un territoire complexe, mais riche de possibilités. « Au-delà des stigmates du passé, il y a vraiment de l’espoir, celui de créer un espace rafraîchissant et plein de vie », termine-t-il.
Le film Rêveries d’un routier solitaire est présenté à la Société des arts technologiques (SAT) de Montréal jusqu’au 3 juin et dans le dôme Statera, à Sorel, à partir du 2 mai.
Pour voir la bande-annonce, cliquez JUSTE ICI.






