
La révision de la carte électorale supprime une circonscription dans l’est de Montréal en vue des élections provinciales prévues à l’automne 2026 (Courtoisie Élection Québec)
3 février 2026Refonte de la carte électorale : inquiétudes, critiques et judiciarisation au menu
Face à la confirmation de la suppression d’une circonscription de l’est de Montréal dans le cadre de la révision de la carte électorale effectuée par la Commission de la représentation électorale (CRÉ), les inquiétudes et les critiques sont toujours aussi vives. Et bien que la nouvelle configuration de la carte aie été confirmée le 14 janvier dernier, le dossier n’est pas clos pour autant, puisque le gouvernement québécois a demandé en décembre dernier à la Cour suprême de se pencher sur le dossier.
Tout comme l’est montréalais, la Gaspésie aussi perd une circonscription afin de créer deux nouveaux sièges dans les Laurentides–Lanaudière et l’Estrie–Centre-du-Québec.
Une décision fondée sur l’évolution démographique
La CRÉ invoque des motifs démographiques pour justifier les changements apportés à la carte en vue des prochaines élections provinciales prévues le 5 octobre prochain. En ce sens, elle souligne des disparités importantes dans la croissance démographique entre les régions du Québec. Par exemple, entre le 30 novembre 2014 et le 30 avril 2023, la population électorale du Québec a crû de 4,8 % alors que celle de Montréal a diminué de 0,4 %.
La région de Montréal comptait 1 301 195 électeurs le 30 avril 2023, soit 5 070 électeurs de moins qu’en novembre 2014. Cette décroissance contraste fortement avec la croissance observée dans d’autres régions : les Laurentides–Lanaudière ont enregistré une hausse de 11,6 %, l’Estrie–Centre-du-Québec 8,8 % et la Montérégie 6,5 %.
Le poids électoral de la région de l’Île-de-Montréal s’établit désormais à 25,7 circonscriptions, alors qu’elle en compte actuellement 27, ce qui la place en situation de surreprésentation électorale. À l’inverse, les Laurentides–Lanaudière et l’Estrie–Centre-du-Québec sont sous-représentées par rapport à leur population.
Parmi les 27 circonscriptions montréalaises, 18 ont vu leur nombre d’électeurs diminuer depuis 2014. Les circonscriptions qui disparaissent dans la nouvelle configuration, soit Pointe-aux-Trembles (PAT) et Anjou–Louis-Riel (ALR), comptaient respectivement 40 632 et 41 964 électeurs en avril 2023, ce qui représente des écarts de -19,8 % et -17,2% % par rapport à la moyenne provinciale de 50 700 électeurs par circonscription.
La Loi électorale permet des écarts allant jusqu’à 25 % au-dessus ou en dessous de cette moyenne, mais vise à maintenir un équilibre pour que le vote de chaque électeur ait sensiblement la même influence sur les résultats électoraux.
« Cette nouvelle carte électorale assure une représentation plus juste et équitable de l’ensemble des électrices et des électeurs, puisqu’elle tient compte de leur évolution sur le territoire », a déclaré le président de la CRÉ et directeur général des élections, Jean-François Blanchet. « Le retrait d’une circonscription fait toujours beaucoup réagir, mais c’est démocratique que le vote d’un électeur, d’une circonscription à l’autre, ait sensiblement la même influence sur les résultats d’une élection », a-t-il ajouté.
Un dossier devant les tribunaux
Le redécoupage de la carte électorale s’inscrit dans une bataille juridique appelée à se poursuivre au-delà du scrutin prévu le 5 octobre 2026. En mars 2024, les quatre partis représentés à l’Assemblée nationale – la Coalition avenir Québec (CAQ), le Parti libéral du Québec (PLQ), Québec solidaire (QS) et le Parti Québécois (PQ) – ont adopté un projet de loi visant à interrompre le processus de redécoupage et à maintenir la carte actuelle. Toutefois, cette décision a été contestée devant les tribunaux par le Conseil des préfets et des élus de la région des Laurentides (CPERL), des citoyens et plusieurs organisations de la région.
Après avoir essuyé un revers en première instance, les opposants au projet de loi ont eu gain de cause en Cour d’appel le 1er décembre 2025. Cette décision a permis à la CRÉ de compléter son processus et de publier la nouvelle carte. Le gouvernement québécois a déposé le 19 décembre une demande d’autorisation d’appel devant la Cour suprême, réclamant que l’affaire soit jugée d’ici le 15 avril. Il s’agit d’un délai serré considérant que le plus haut tribunal du pays prend normalement de quatre à six mois uniquement pour répondre à une demande d’autorisation.
La solution du « plus deux » défendue
Alexandre Leduc, député de QS dans Hochelaga-Maisonneuve et dont la circonscription sera modifiée par le redécoupage, plaide pour une solution transpartisane qui permettrait d’augmenter le nombre de sièges à l’Assemblée nationale.

Alexandre Leduc, député solidaire d’Hochelaga-Maisonneuve (Courtoisie QS)
« Si on augmente le nombre de sièges à 127 plutôt que de le maintenir à 125, ça permet de maintenir les 2 circonscriptions qui ont été supprimées, celle de Montréal et de la Gaspésie, et ça permet d’ajouter les 2 sièges prévus dans les Laurentides et dans le Centre-du-Québec », explique-t-il.
Leduc souligne que le PQ a emboîté le pas avec la proposition du « plus deux ». « Il reste à voir si nos amis de la CAQ et du PLQ sont prêts à jouer dans ce phénomène », ajoute-t-il, tout en insistant sur l’urgence d’agir : « Le directeur des élections a besoin de clarté pour embaucher des nouvelles personnes, il a besoin de définir la carte définitive, donc on ne peut pas trop se permettre d’attendre des mois et des mois », fait remarquer le député solidaire.
Des communautés distinctes réunies
La nouvelle carte électorale crée la circonscriptions de Pointe-aux-Prairies (en fusionnant une partie des circonscriptions actuelles de PAT et de LaFontaine) et celle d’Anjou-LaFontaine (en unissant une partie des circonscriptions actuelles d’ALR et de LaFontaine), LaFontaine comprenant une partie de Rivière-des-Prairies (RDP).
Jocelyn Desjardins, ex-candidat du PQ dans PAT, conteste la logique sociologique derrière cette fusion. Il rappelle que le regroupement administratif de ces deux secteurs (PAT et RDP) remonte à l’époque des fusions municipales.
Selon lui, les deux communautés présentent des différences marquées. « Notre population est en moyenne un peu plus âgée. L’âge médian est autour de 45 ans dans PAT. Dans RDP, il y a plus de nouveaux ménages. Le développement s’est fait d’une manière différente », précise-t-il.
Il souligne également les obstacles physiques qui séparent les deux secteurs : « Il y a seulement quatre points de passage routiers qui relient ces territoires : au-dessus de la 40 et en dessous de la 40. On peut le traverser à pied ou à vélo, mais les camions passent à 100 à l’heure à tes côtés. Donc, ce n’est pas des communautés qui ont un lien naturel », dit-il.
Un enjeu d’investissements publics
Au-delà de la question démographique et sociologique, les deux intervenants soulèvent l’impact du retrait d’une circonscription sur les investissements publics dans l’est de Montréal.

Jocelyn Desjardins, ex-candidat du Parti Québécois dans PAT (Courtoisie PQ)
« On a desservi l’Est en matière d’investissements publics au fil des ans avec les gouvernements successifs. Puis là, on se retrouve ici avec une sorte de développement qui s’essouffle par rapport à ailleurs, dans le pourtour montréalais et sur l’île de Montréal », affirme Desjardins. « Ça fait un député de moins pour revendiquer des investissements publics. »
L’ex-candidat péquiste soulève également la possibilité de créer des exceptions pour les zones urbaines en revitalisation, à l’image de celle qui existe pour les Îles-de-la-Madeleine. « On se retrouve dans une situation où c’est cette population-là qui a été moins favorisée par les pouvoirs publics qui se retrouve à payer par son poids politique moindre », déplore-t-il.
Une procédure critiquée
Alexandre Leduc propose également qu’une réflexion soit menée sur les critères utilisés pour délimiter les circonscriptions : « Il y a un critère qui n’est pas présent dans la liste, c’est la question de la population générale. Parce que dans un groupe de députés, bien sûr, on sert tout le monde, les gens qui sont électeurs ou pas, qui ont la citoyenneté ou pas », affirme-t-il.
Le député solidaire souligne que ce critère serait particulièrement pertinent pour Montréal, où une proportion importante de résidents ne sont pas encore citoyens canadiens. « Il y a beaucoup, beaucoup de gens qui viennent nous voir, qui ont des problèmes d’immigration, des problèmes de logement ou autres, puis qui ne sont pas des citoyens canadiens encore, ou qui sont peut-être juste des résidents permanents », illustre ce dernier.
Une incertitude qui persiste
Alors que les partis politiques se préparent pour l’élection d’octobre prochain, l’incertitude demeure quant à la carte qui sera finalement utilisée. « On ne sait pas tout à fait encore sur quel pied danser », confie Alexandre Leduc.
Plusieurs représentants de l’est de Montréal espèrent que les partis politiques pourront s’entendre rapidement sur une solution. « Je sais que les partis vont devoir se parler bientôt pour échanger sur la manière appropriée de procéder dans les circonstances », indique le député solidaire.
En attendant une décision de la Cour suprême ou un éventuel consensus transpartisan, c’est la nouvelle carte qui demeure officiellement en vigueur pour le scrutin du 5 octobre 2026.






