(Image tirée du second rapport de la Proposition révisée de la délimitation de la CRE du Québec)

Refonte de la carte électorale : confirmée, améliorée et toujours décriée

C’est confirmé : la carte électorale du Québec sera redessinée d’ici les élections provinciales de 2026. La Cour d’appel a récemment autorisé la Commission de la représentation électorale (CRE) à aller de l’avant avec sa refonte, confirmant du même coup la suppression d’une circonscription dans l’est de Montréal.

Plusieurs élus et représentants du territoire demeurent fermement opposés à la perte d’un siège dans l’Est. Ils invoquent principalement la diminution du poids politique du secteur – et plus largement de la métropole – ainsi qu’une incompatibilité entre la décision de la CRE, la croissance démographique anticipée et les réalités socioéconomiques propres à l’est montréalais. Néanmoins, malgré les critiques, les représentants consultés par EST MÉDIA Montréal (EMM) reconnaissent que la version révisée de la CRE comporte certaines améliorations par rapport au projet préliminaire présenté en 2023.

Dans la nouvelle carte proposée, la circonscription de La Fontaine disparaîtrait entièrement. Son territoire serait divisé entre une nouvelle circonscription « Anjou–La Fontaine » et une version élargie de Pointe-aux-Trembles (PAT), renommée « Pointe-aux-Prairies ». L’île de Montréal passerait ainsi de 28 à 27 circonscriptions. Les régions des Laurentides–Lanaudière, de l’Estrie et du Centre-du-Québec gagneraient chacune une circonscription en raison de leurs hausses d’électeurs, tandis que la Gaspésie en perdrait une.

Rappelons que l’objectif de la CRE est d’assurer une représentation équitable des citoyens basée sur le nombre d’électeurs. La carte électorale doit être composée de 125 circonscriptions d’environ 51 000 électeurs chacune. Cette révision tient compte de l’évolution démographique et vise à éviter que certaines circonscriptions soient sur ou sous représentées à l’Assemblée nationale.

La loi 59 : un gel unanime… mais contesté

À la suite de la levée de boucliers provoquée par la proposition préliminaire de la CRE en 2023, le projet de loi 59 — visant l’interruption du processus de délimitation des circonscriptions électorales — a été adopté à l’unanimité par les quatre partis représentés à l’Assemblée nationale. « Il en va de la volonté des 125 élus de garder la configuration de la carte électorale de 2022 telle quelle en prévision des élections de 2026 », rappelle Chantal Rouleau, députée de PAT et ministre responsable de la Métropole et de la région de Montréal, dans une réaction écrite transmise à EMM.

Le Conseil des préfets et des élus de la région des Laurentides (CPERL) a toutefois contesté la loi devant les tribunaux, estimant que sa région était sous-représentée. La Cour supérieure avait d’abord donné tort au CPERL, mais la Cour d’appel a récemment renversé cette décision, déclarant la loi 59 inconstitutionnelle. Le processus de refonte peut donc se poursuivre.

Des améliorations reconnues… mais jugées insuffisantes

Le mouvement transpartisan d’opposition et les nombreuses représentations auprès de la CRE auront tout de même permis certaines modifications de la carte. « La Commission a tenu compte de certaines des préoccupations qu’on avait soulevées lors des consultations publiques », reconnaît Karine Boivin Roy, députée d’Anjou–Louis-Riel. « Il y a eu un travail qui a été fait au niveau du respect des communautés d’appartenance et de l’intégrité de plusieurs territoires municipaux ou d’arrondissements », précise-t-elle.

Malgré ces ajustements, plusieurs représentants de l’est de Montréal continuent de décrier le projet.

Mme Boivin Roy ajoute que le retrait d’une circonscription demeure une « erreur démographique ». De son côté, la ministre Rouleau demande à la CRE « d’écouter les élus et de faire les ajustements nécessaires afin d’assurer la représentativité de l’est de Montréal ».

Le chef du Parti Québécois, Paul St-Pierre Plamondon, député de Camille-Laurin et chef du troisième groupe d’opposition, va dans le même sens : « L’est de Montréal a été historiquement délaissé et négligé par les gouvernements en termes d’investissements et de développement à travers notre histoire, et l’idée d’y diluer encore davantage son pouvoir politique en y abolissant une circonscription est inacceptable. »

La mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, se dit quant à elle « vraiment inquiète de ce qui se passe avec la révision de la carte électorale ». Elle estime que « si des citoyens et des entreprises perdent leur poids politique maintenant, c’est une grosse perte, non seulement pour Montréal, mais aussi pour tout le Québec ».

Pour sa part, le président-directeur général (PDG) de la Chambre de commerce de l’est de Montréal (CCEM), Jean-Denis Charest, estime que cette perte nuirait à « l’ensemble de la métropole » ainsi qu’aux efforts de dynamisation de cette partie de l’île. « C’est un secteur qui a ses propres défis socio-économiques. Réduire son influence et son poids politique, ce n’est pas de cette façon-là qu’on va permettre la revitalisation du territoire », affirme-t-il. Charest rappelle aussi qu’il s’agirait de « la deuxième circonscription que la métropole perd ».

Perspectives démographiques : un désaccord fondamental

Le principal point d’achoppement entre la CRE et les représentants montréalais demeure d’ordre démographique. Alors que la Commission justifie sa décision par une décroissance de la population électorale actuelle et projetée, plusieurs opposants contestent cette lecture.

« Ce n’est pas ce que nous pensons qu’il va arriver sur le terrain », affirme M. Charest. « Lorsqu’on regarde les projets de construction de logements, on s’attend  à ce que la population de l’île de Montréal soit en croissance dans les prochaines années », dit-il. Le PDG de la CCEM cite notamment les 25 000 logements prévus à proximité de la future ligne bleue du métro. « L’île de Montréal va complètement se transformer dans les 25 prochaines années », prédit Jean-Denis Charest.

Mme Boivin Roy partage cette vision : « L’est de Montréal entre dans une période de transformation majeure. » L’élue poursuit en mentionnant que « 100 000 unités de logements y sont projetées », ce qui « représente plus de 200 000 nouveaux résidents […], l’équivalent de trois nouvelles circonscriptions ». La députée évoque également « 137 000 emplois à pourvoir d’ici 2030 dans l’est de Montréal » ainsi qu’une croissance scolaire de « 10 % d’élèves de plus que prévu ».

Charest résume ainsi l’incohérence qu’il perçoit : « Il va y avoir dans les dix prochaines années une accélération de la population de l’est de Montréal. Alors on fait quoi? On enlève une circonscription pour, dans huit ans, en rajouter deux ou trois? »

La question de la densité et de la population totale

Au-delà de la représentation politique, les élus soulèvent la question de la capacité des députés à desservir un territoire caractérisé par une très forte densité. Selon Jean-Denis Charest, « dans le rôle de député, on doit servir aussi la population qu’on représente, non seulement les électeurs ». Il ajoute : « Plusieurs résidents sont immigrants et n’ont pas le droit de vote, mais ils travaillent, paient des taxes, et les députés doivent s’occuper de ces gens-là aussi. Donc, c’est un niveau de service qui est diminué », à son avis.

Dans le même ordre d’idées, Mme Boivin Roy a documenté la proportion importante de résidents non citoyens : « Il y a 13,2 % des résidents de la circonscription qui ne sont pas des citoyens canadiens […], c’est plus du double que la moyenne québécoise. Ça représente 6 375 personnes en âge de voter, mais qui sont exclues du calcul », dit-elle. Cette dernière rappelle que « ce sont des gens qui vivent ici, qui travaillent ici, qui étudient ici, qui paient des impôts ici, qui utilisent les écoles ».

Charest compare cette réalité à celle d’autres régions, comme la Gaspésie : « Je peux concevoir qu’on ait des discussions sur la distance que doivent parcourir certains députés en région […], mais il doit aussi y avoir un argumentaire sur des populations plus marginalisées, comme on le voit d’un point de vue socio-démographique dans l’est de Montréal », conclut-il.