
Le module FriO suspendu installé au parc François-Vaillancourt (courtoisie Ville de Montréal/MOCA)
29 juillet 2025Projet ADOES : Du mobilier urbain pensé pour les adolescentes à PAT
Deux modules de jeux bien particuliers sont apparus en juin dans les parcs Richelieu et François-Vaillancourt, à Pointe-aux-Trembles (PAT). Issus du projet ADOES, mené par l’organisme REsPIRE, ils ont été pensés expressément pour les adolescentes afin d’inciter ces dernières à investir les espaces publics, qu’elles fréquenteraient moins que leurs homologues masculins, selon les plus récentes recherches.

Sarah-Maude Cossette, géographe et chercheuse chez REsPIRE (courtoisie)
Il s’agit d’un constat qui serait largement reconnu dans la recherche urbaine : les femmes, tous âges confondus, seraient moins présentes dans les espaces publics, y passeraient moins de temps et y ressentiraient plus d’inconfort et d’insécurité. « En excluant volontairement la question de la sécurité, notre organisme a souhaité se pencher sur ce que les filles font dans ces espaces, et ce dont elles ont besoin pour y être présentes en nombre et s’y sentir à l’aise », indique Sarah-Maude Cossette, géographe de formation et chercheuse au sein de REsPIRE. « Très peu de recherches croisent les dimensions du genre et de l’âge pour s’intéresser spécifiquement à l’expérience des adolescentes dans l’espace public », ajoute-t-elle. Le projet de recherche ADOES visait donc à identifier les conditions favorables à la présence active et confortable des adolescentes dans les parcs en documentant leur expérience dans l’espace urbain.
Observations terrains
À la suite de plusieurs observations terrains réalisées depuis 2018, REsPIRE a identifié certaines problématiques. Par exemple, l’aménagement des parcs favorise les activités majoritairement masculines, et les installations sportives, telles que les terrains de soccer ou les skateparks, seraient largement occupées par des garçons. « Cette domination masculine est observable dans presque tous les parcs publics », fait remarquer Mme Cossette.

De gauche à droite : Jean-Nicolas Dorion, directeur des ventes et développement de marchés, Jambette; Audrey Ledoux et Dominique Baril de la division Parcs, foresterie et transition écologique, arrondissement de RDP-PAT; Sarah-Maude Cossette, chercheuse, REsPIRE; et Nathalie Boucher, directrice et chercheuse, REsPIRE, tous posant dans le module PlatO (Courtoisie Ville de Montréal/MOCA)
Les adolescentes présentes dans les parcs, quant à elles, sont souvent en petits groupes (de deux à quatre), étant principalement là pour socialiser – marcher, discuter, chercher un endroit où s’asseoir. « Cependant, les lieux assis sont rares ou occupés, notamment par des équipements destinés aux enfants, ce qui oblige les filles à se déplacer lorsqu’une autre clientèle arrive. Cela complique leur appropriation des lieux publics », explique la chercheuse. Elle poursuit : « De plus, d’un point de vue social, leur présence statique est peu valorisée et peut être interprétée de manière péjorative. La simple action de « parler entre filles » est jugée futile ou non légitime, ce qui contribue à leur invisibilisation et à leur marginalisation dans ces espaces. »
Consultations
Par la suite, plusieurs groupes ont été consultés à travers des cohortes successives. Le recrutement des participantes a d’ailleurs fait partie des défis de la recherche menée par REsPIRE. « Plusieurs obstacles ont limité la participation des filles : emploi du temps chargé, restrictions parentales plus importantes que pour les garçons, difficulté d’accès à des lieux dominés par des garçons bruyants… », illustre Sarah-Maude Cossette.
Néanmoins, au fil du temps, la recherche s’est enrichie de groupes de discussion formés à travers deux maisons de jeunes locales. Et pourquoi Pointe-aux-Trembles? Ce choix de REsPIRE s’appuie sur la longue relation de l’organisme avec ce territoire. « C’était une manière de redonner à la communauté, premièrement, et de placer le mobilier à proximité directe des maisons de jeunes partenaires », partage la chercheuse.

Guy Caron, cofondateur et directeur marketing chez Jambette (courtoisie)
L’entrée en jeu de Jambette
C’est en 2022 que Jambette, le concepteur et fabricant de modules, est entré en jeu. Dans le cadre de sa propre réflexion sur le futur des parcs publics, l’entreprise a été sensibilisée à la même problématique : l’absence d’espaces publics adaptés aux adolescentes. « Cette révélation a marqué le point de départ d’une collaboration avec REsPIRE et la Ville de Montréal pour concevoir des modules spécifiquement pensés pour cette clientèle oubliée », révèle Guy Caron, cofondateur et directeur marketing de cette compagnie basée à Lévis.
Le travail de conception des modules s’est fait en étroite collaboration avec le designer de Jambette et un comité de développement, dans un esprit d’essai-erreur. Des prototypes ont d’abord été réalisés à l’usine, puis validés par un groupe d’adolescentes invitées à tester les modules en laboratoire. « C’est cette étape qui a permis d’arriver à une version finale des produits », précise M. Caron.
Le mobilier urbain de la gamme O-ASIS (le PlatO, le FriO et le FriO suspendu) a donc été conçu pour s’adapter aux pratiques sociales spécifiques aux adolescentes. L’une des observations clés de REsPIRE était leur besoin de pouvoir s’asseoir en petits groupes, face à face, pour discuter confortablement. Les modules intègrent donc des formes circulaires qui encouragent l’interaction tout en demeurant accueillantes. Un des modèles répond au besoin d’élévation des filles, leur offrant à la fois une visibilité sur l’environnement (pour le sentiment de sécurité) et une certaine intimité (pour éviter l’exposition directe au regard des autres).
Les trois modules issus de la gamme intègrent des toits, une demande récurrente des adolescentes pour se protéger du soleil et de la pluie. Enfin, les couleurs, choisies en collaboration avec l’arrondissement, évitent les stéréotypes genrés (comme le rose) tout en proposant des teintes qui visent à rompre avec l’esthétique des équipements traditionnels.

Virginie Journeau, conseillère de ville à Pointe-aux-Trembles (Courtoisie)
Des modules « pour les filles » en 2025?
Dans une époque marquée par la déconstruction des genres, la création et l’installation de modules de jeux spécifiquement destinés aux adolescentes dans un espace public comme un parc peut surprendre. Questionnée sur le sujet, Virginie Journeau, conseillère de ville à Pointe-aux-Trembles, avoue avoir elle-même été étonnée au départ.
Avant son élection en 2021, l’élue est directrice d’une maison de jeunes. C’est à ce moment que l’organisme REsPIRE la contacte pour collaborer au projet ADOES. Mme Journeau, également alors entraîneuse d’une équipe féminine de basketball, décide de réunir un groupe de filles pour y participer. « Les premières données récoltées ont vite révélé que, bien que les filles pratiquent le sport, les parcs sont majoritairement occupés par des garçons. Ce constat m’a amenée à porter un regard neuf sur l’usage genré de l’espace public », se remémore la conseillère.
L’initiative de REsPIRE s’est aussi intégrée à des travaux plus larges, comme ceux du Jeune Conseil de Montréal, et à une publication nommée « Chiller à Montréal ». « De telles données de recherche sont essentielles pour appuyer les décisions politiques en matière d’aménagement des espaces publics », conclut l’élue.
Face à une demande croissante pour du mobilier urbain confortable permettant le repos et la discussion, l’arrondissement envisage de reproduire le modèle dans d’autres parcs. Les modules de la gamme O-ASIS sont disponibles à la vente, dans le catalogue en ligne de Jambette, pour tout arrondissement ou municipalité intéressé à les intégrer à ses espaces publics.
Finalement, du côté de REsPIRE, des entrevues sont réalisées à l’heure actuelle afin de recueillir les impressions des usagers au sujet des nouveaux modules. « Jusqu’à présent, tous les commentaires sont positifs », se réjouissent en terminant Sarah-Maude Cossette et son équipe.







