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Productivité manufacturière : l’est de Montréal sous pression

Dans un contexte économique marqué par les tensions commerciales et l’imposition de tarifs américains, les entreprises manufacturières sont aux premières loges. Pour plusieurs d’entre elles, en particulier les PME, la question de la productivité est devenue un enjeu de survie, selon Louis J. Duhamel, stratège d’affaires, président de LJD Conseils inc. et chroniqueur au magazine Les Affaires.

Le secteur manufacturier occupe une place de premier plan dans l’économie québécoise. En 2024, il représentait 12,4 % du produit intérieur brut (PIB) du Québec, employait plus de 502 000 personnes et était responsable de près de 87 % des exportations provinciales.

La région administrative de Montréal demeure le principal territoire manufacturier du Québec en matière de PIB manufacturier, avec 19 milliards de dollars générés annuellement — soit environ 34 % du total provincial. L’est de Montréal y contribue largement, notamment avec ses activités dans les secteurs de l’agroalimentaire, la pétrochimie et la transformation de métaux.

La métropole comptait par ailleurs 108 600 emplois manufacturiers en 2024, ce qui lui vaut le deuxième rang provincial à ce chapitre. Elle regroupe également le plus grand nombre d’établissements de 250 employés et plus parmi toutes les régions du Québec.

Louis J. Duhamel, qui sillonne le Québec depuis une quinzaine d’années pour sensibiliser les milieux d’affaires à l’avenir du secteur, estime que ce poids économique demeure largement méconnu du grand public. « Le secteur manufacturier est absolument critique à l’avenir du Québec. Sans les exportations, Québec et Montréal s’appauvrissent très rapidement. Pour chaque dollar de revenu, il y a presque 50 sous qui viennent du secteur manufacturier », soutient-il.

Un retard de productivité qui persiste

Néanmoins, le Québec accuse un retard persistant sur le plan de la productivité manufacturière. Selon un rapport de l’Institut du Québec publié en 2023, la province figure parmi les dernières de classe au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en matière de productivité du travail dans le secteur manufacturier. Pour situer l’écart : si l’on attribue au Québec un indice de 100, les États-Unis atteignent 200 et le Danemark, 228. L’Ontario dépasse aussi la province, avec un indice de 114.

(Image tirée du Rapport de l’Institut du Québec paru en 2023 concernant les enjeux du secteur manufacturier. Sources : Statistiques Canada (tableau 36-10-0480-01), OCDE Stats et calculs de l’IDQ).

Plusieurs facteurs expliquent cette situation, selon M. Duhamel : la taille généralement modeste des entreprises; des séries de production plus courtes; la pénurie de main-d’œuvre; et un investissement insuffisant dans les procédés et les technologies, notamment. « Les entreprises n’ont pas vu d’intérêt économique à investir pour accroître leur productivité, puisqu’elles s’en sont bien tirées jusqu’à maintenant », remarque-t-il.

Louis J. Duhamel, stratège d’affaires, président de LJD Conseils inc. et chroniqueur au magazine Les Affaires (Photo / Courtoisie)

Le vieillissement des dirigeants représente un défi supplémentaire. Selon un sondage mené auprès de 250 entreprises manufacturières québécoises dans le cadre de la tournée Impératif productivité — une initiative de la firme Talan —, près du quart des travailleurs du secteur ont plus de 55 ans, et 44 % des entreprises prévoient un transfert de propriété dans les cinq prochaines années. « Quand tu penses quitter dans deux ou trois ans, vas-tu investir dans ton entreprise? », résume le stratège.

La faiblesse du dollar : un avantage menacé

Louis J. Duhamel pointe un autre facteur qui a longtemps contribué à maintenir le statu quo : la faiblesse du dollar canadien. Selon lui, bon nombre d’exportateurs québécois ont pu demeurer compétitifs sur les marchés étrangers, notamment aux États-Unis, sans avoir à investir dans leur efficacité, grâce à l’avantage que leur procurait le taux de change. « Il y a danger de recul notamment pour nos exportateurs qui n’ont pas investi dans leur productivité et se sont contentés de surfer sur la devise canadienne avantageuse », avertit-il.

La politique commerciale de l’administration Trump est venue bousculer cet équilibre précaire. Tarifs douaniers, pression sur les échanges bilatéraux : les règles du jeu ont changé, et certaines entreprises ne disposent pas de la marge nécessaire pour encaisser ces nouvelles contraintes. « Si tu n’es pas capable de subir un 15 % de tarif, tu n’as pas fait l’exercice avant », illustre M. Duhamel. « Maintenant, la donne a complètement changé », ajoute-t-il.

Les PME davantage exposées

Les grandes entreprises manufacturières disposent généralement de plus de ressources pour investir par exemple dans leurs équipements, leurs systèmes informatiques et leurs projets d’automatisation. Le défi touche surtout les PME, qui représentent la grande majorité des établissements du secteur — 93 % comptaient moins de 100 employés en 2022, selon les données compilées lors de la tournée Impératif productivité.

« Dépendant de quel type d’entreprise manufacturière vous êtes, les solutions ne seront pas les mêmes », précise le consultant. Certaines devront miser sur l’automatisation avancée ou la robotisation; d’autres auront d’abord à retravailler leurs processus internes, leur gestion ou leur organisation du travail.

Parmi les obstacles les plus souvent cités par les entreprises figurent le recrutement de personnel qualifié, la formation, le financement des projets de modernisation et la gestion du changement. Malgré ces défis, 79 % des répondants au sondage d’Impératif productivité reconnaissent que la productivité représente un enjeu important pour leur organisation. « S’il y a un moment où c’est dangereux de ne pas augmenter sa productivité, c’est maintenant », insiste le stratège d’affaires.

Vision 2036 : une transformation nécessaire

Pour que l’est de Montréal conserve son rôle de pôle industriel, le virage doit s’accélérer, selon Louis J. Duhamel. Interrogé sur ce que pourrait être le secteur dans dix ans, il formule une vision en sept points : une hausse du PIB manufacturier local pour rejoindre la moyenne québécoise de 12,4 %; davantage d’investissements privés; de meilleures performances de productivité dans les PME de moins de 250 employés; une main-d’œuvre plus nombreuse et mieux formée; des exportations maintenues ou en croissance; et une industrie plus durable. « Une baisse de l’empreinte climatique des entreprises dans une logique d’Industrie 5.0 — c’est bon pour l’entreprise, bon pour la planète et bon pour l’humain », résume-t-il.

Quant au septième objectif, plus immatériel mais jugé tout aussi essentiel par M. Duhamel : il s’agit d’amener une meilleure compréhension, par la population, du rôle économique du secteur manufacturier et de son impact sur la prospérité collective. Pour y arriver, il faudra une mobilisation de tous les acteurs concernés — entreprises, organismes de soutien et décideurs publics. « Il faut créer un mouvement », conclut-il.


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