
La plage de l’Est (EMM/Marie-Hélène Chartrand)
29 août 2025Plage de l’Est : une saison sans baignade, une résolution encore incertaine
Les amateurs de nage ont dû remiser leur maillot de bain encore une fois cet été, la plage de l’Est — projet d’une première plage urbaine dans l’est de l’île de Montréal, à Pointe-aux-Trembles — n’ayant toujours pas concrétisé ses aménagements pour permettre la baignade dans le fleuve. Bien qu’aucune observation directe du poisson menacé chevalier cuivré n’ait été faite, la zone a été identifiée comme un « garde-manger potentiel » après la découverte d’un inventaire de mollusques, source d’alimentation de l’espèce protégée.
En octobre 2020, la plage de l’Est complétait la deuxième phase de ses travaux d’aménagement, une étape jugée « concrète et significative dans la réalisation de ce projet d’envergure dans l’arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles (RDP-PAT) ». En juin 2021, l’espace vert et bleu était finalement inauguré, sans possibilité toutefois de baignade pour les visiteurs.
Plus de quatre ans après le dévoilement, la baignade n’est toujours pas autorisée sur cette plage urbaine située à la jonction de la rivière des Prairies. Cette situation s’explique par la présence dans les eaux du secteur d’un habitat essentiel du poisson chevalier cuivré, une espèce en voie de disparition. Ce poisson, endémique au Québec et en déclin depuis de nombreuses années, fait l’objet d’une protection particulière et d’une préservation de son habitat.
Le site de la plage de l’Est est protégé par le ministère fédéral Pêches et Océans Canada (MPO). Selon la Loi sur les espèces en péril (paragraphe 58(1)), « il est interdit de détruire un élément de l’habitat essentiel d’une espèce sauvage inscrite comme espèce en voie de disparition ou menacée – ou comme espèce disparue du pays dont un programme de rétablissement a recommandé la réinsertion à l’état sauvage au Canada », explique le MPO.
Comme l’avait rapporté EST MÉDIA Montréal l’été dernier, en vertu de cette loi et de la présence potentielle du poisson, l’arrondissement n’a donc pas été en mesure d’aménager un quai flottant ni de décontaminer le littoral de la plage, des étapes essentielles pour permettre enfin la baignade.

Le chevalier cuivré (Photo : ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP))
Présence d’un herbier de mollusques confirmée
L’an dernier, l’arrondissement de RDP-PAT a cherché à vérifier la présence de mollusques dans les herbiers des eaux de la plage, estimant que si cette source de nourriture du chevalier cuivré était absente, cela pourrait ouvrir la voie à des discussions avec le MPO pour obtenir les permis nécessaires à la décontamination du site.
Caroline Bourgeois, mairesse de l’arrondissement de RDP-PAT (Courtoisie)
Une étude commandée et réalisée par des experts du Biodôme de Montréal (Espace pour la Vie) a finalement conclu récemment que, bien que le poisson n’ait pas été directement observé, la zone demeure identifiée comme un approvisionnement alimentaire possible pour l’espèce. Des données scientifiques « qui compliquent quand même les choses pour la suite » et qui démontrent « qu’il faut travailler autrement », constate la mairesse de RDP-PAT, Caroline Bourgeois.
« Je vous dirais que l’idée, ce serait d’aller voir assez rapidement Pêches et Océans Canada, qu’on maintienne un dialogue. Je souhaite qu’on puisse regarder la situation ensemble, parce que comme je l’ai dit l’année dernière, on est dans la même situation où il y a des limites à ce que l’arrondissement peut financer pour permettre d’avancer. Je comprends très bien l’importance de la protection des espèces menacées. Mais je pense que c’est un travail en collaboration, ça ne peut pas être le fardeau de la preuve uniquement sur nos épaules », partage Mme Bourgeois.
L’avancement du projet baigne dans l’incertitude
Face à cette découverte, pourra-t-on tout de même aller de l’avant avec le projet de baignade? Du moins, à moyen terme?
Pour que des activités de natation soient permises, la décontamination est essentielle, et pour que cette dernière soit autorisée, « d’autres études (sur l’habitat) doivent être menées, d’autres projets de compensation doivent être abordés », indique la mairesse.
« Je ne veux pas démontrer de la fermeture, mais c’est parce que pour arriver à ça, il faut financer d’autres avenues. Donc je pense qu’on arrive à un point où le gouvernement fédéral devra trancher. Est-ce que oui ou non, on peut envisager la baignade sur le site en collaboration avec les différentes instances. Parce que sinon, il va falloir trouver d’autres solutions. »

Alain Branchaud, biologiste et directeur général de la SNAP Québec (Courtoisie)
Alain Branchaud, biologiste et directeur général de la Société pour la nature et les parcs (SNAP Québec), voit la plage de l’Est comme « un projet très positif », mais précise toutefois « qu’on est dans les derniers retranchements de l’espèce au monde », et qu’il faut donc, « s’assurer de protéger ces habitats-là ».
Ce dernier croit que la solution réside dans le fait de prendre des moyens plus larges pour rétablir l’espèce. « On a la science pour faire ça, on a les connaissances pour faire ça, on a la capacité de le faire. Il faut juste investir les ressources avec sérieux », indique-t-il.
Le biologiste estime qu’une protection concertée et élargie des habitats du chevalier cuivré favoriserait la croissance de l’espèce, ce qui permettrait par la suite de retirer plus aisément certains milieux « gênants », comme celui de la plage de l’Est, sans compromettre sa survie globale. « Tous les partenaires, la Ville de Montréal, le gouvernement du Québec, le gouvernement du Canada, ceux du secteur privé, s’ils se mettent d’accord ensemble sur un plan, on pourrait raisonnablement penser que dans 10-15 ans, on aurait remonté les populations », explique M. Branchaud, qui souligne le grand potentiel reproducteur de cette espèce « unique à la grande région de Montréal, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs ».
« Le message principal, c’est qu’au lieu d’essayer de contourner la loi, au lieu d’essayer de contourner les obstacles liés au chevalier cuivré, construisons-lui plutôt un avenir et ça va nous permettre de réaliser des projets comme celui de la plage et de la baignade », conclut Alain Branchaud, tout en soulignant qu’il ne croit toutefois pas que cela se produira à court terme.
Questionné sur la faisabilité du projet de baignade, Pêches et Océans Canada a indiqué par courriel que, dans le cadre du processus règlementaire, « un promoteur peut proposer un plan compensatoire visant à contrebalancer les impacts négatifs du projet sur l’espèce en péril ».
« Les suivis doivent permettre de démontrer que tous les objectifs visés par l’aménagement compensatoire sont atteints ou dépassés. Il revient au promoteur de faire la démonstration que l’activité ne mettra pas en péril la survie ou le rétablissement de l’espèce », poursuit le courriel.
Le MPO affirme qu’en date du 21 août 2025, aucune demande d’examen ou d’autorisation n’a été déposée à Pêches et Océans Canada par le promoteur du projet. « Dans ce contexte, le MPO ne peut statuer sur la possibilité d’autoriser le projet », conclut le ministère dans son message.
La plage de l’Est, plus que juste la baignade
La mairesse de RDP–PAT souligne que, bien avant la découverte du chevalier cuivré, elle était consciente de la complexité du dossier et s’était ainsi abstenue d’annoncer une date éventuelle pour l’ouverture à la baignade. « Parce que décontaminer une zone comme celle-là, en milieu urbain, avec tout le passif environnemental qu’on avait dans l’est, c’était déjà un pari audacieux, c’était une vision extraordinaire. La baignade, ça a toujours été un souhait sur du très long terme, avec beaucoup d’étapes. Moi, je ne suis pas prête à lancer la serviette, mais avant de mettre de l’argent, on va voir si d’autres partenaires aussi sont prêts à travailler avec nous là-dessus. »
Caroline Bourgeois espère que l’on ne gardera tout de même pas l’idée que « parce qu’il n’y a pas la baignade, le projet ne fonctionne pas ».
« Je peux comprendre qu’il peut y avoir de la déception de ne pas pouvoir se baigner, mais en même temps, il y a quand même une utilisation qu’on est capable de pouvoir faire. Il y a des embarcations légères, on a des collaborations pour du prêt d’équipement. Les gens peuvent utiliser la plage de sable, la passerelle, la jetée sur le fleuve, les terrains de volleyball. C’est un lieu qui fait vraiment partie du quartier maintenant », assure-t-elle.







