
Vue aérienne d’une partie du stationnement de la Place Versailles en 1974 (Courtoisie de l’AHMHM/Collection Place Versailles)
11 avril 2026Place Versailles : miroir des transformations urbaines et commerciales de l’Est
L’histoire de Place Versailles s’inscrit dans un contexte bien plus large que celui d’un simple centre commercial. Comme l’explique l’historien Olivier Dufresne, directeur de l’Atelier d’histoire Mercier–Hochelaga-Maisonneuve (AHMHM), sa création reflète directement les bouleversements urbains et sociaux qui marquent Montréal après la Seconde Guerre mondiale.

Olivier Dufresne, historien et directeur de l’AHMHM (courtoisie)
« Ce n’est pas précisément la création de Place Versailles qui retient l’attention, mais plutôt l’apparition de centres commerciaux sur le territoire montréalais en général », précise-t-il. Ce phénomène prend racine dans une crise majeure du logement. Avant même la guerre, la Grande Dépression ralentit considérablement la construction résidentielle. Puis, durant le conflit, les ressources se réorientent vers l’effort militaire, laissant peu de place au développement urbain.
Résultat : à la fin des années 1940, Montréal fait face à une pénurie de logements aggravée par l’arrivée massive de travailleurs venus soutenir l’industrie. « La crise du logement à Montréal s’accentue, et après la Deuxième Guerre mondiale, ça devient vraiment un problème », souligne Dufresne.
L’essor des banlieues et de l’automobile
Pour répondre à cette crise, les gouvernements encouragent la construction de nouveaux quartiers en périphérie. C’est la naissance des banlieues d’après-guerre, composées de maisons unifamiliales modernes, pensées pour une nouvelle classe moyenne.
Ce modèle urbain repose sur un élément clé : l’automobile. « La voiture va s’imposer après la Deuxième Guerre mondiale comme la manière dont on va vouloir construire les voies de transport », explique l’historien.
Dans ces nouveaux quartiers éloignés des centres-villes, les besoins changent. Les résidents doivent avoir accès à des commerces facilement accessibles en voiture. C’est dans ce contexte que les centres commerciaux apparaissent comme une solution idéale : « Ce sont des espaces qui rassemblent plusieurs magasins, avec du stationnement, et qui sont adaptés aux banlieues. »
1963 : la naissance de Place Versailles
Place Versailles ouvre donc ses portes dans ce contexte, en 1963, dans le quartier Mercier, à une époque où le secteur est encore en grande partie composé de terrains non urbanisés. Ce choix n’est pas anodin. « Il y a des grands espaces qui sont encore des champs », rappelle Dufresne, ce qui en fait un lieu propice au développement de nouvelles infrastructures.
Le projet est porté par la compagnie Lanabar Realty, qui voit une opportunité stratégique dans un terrain situé hors des limites administratives de Montréal, dans la municipalité de Saint-Jean-de-Dieu à l’époque. Ce statut particulier permet aux promoteurs de contourner temporairement certains règlements municipaux. « Ils voient une manière d’acheter un terrain sans se soumettre aux règlements de la Ville de Montréal tout de suite », explique l’historien. Mais cette stratégie provoque rapidement des tensions avec l’administration municipale, dirigée à l’époque par le maire Jean Drapeau.
Une controverse éclate lorsque les promoteurs demandent l’annexion du terrain à Montréal après avoir commencé les travaux. « Vous avez construit sans respecter la vision que Montréal avait pour ce territoire-là », leur reproche la Ville. Un compromis est finalement trouvé, et le secteur est intégré à Montréal, entraînant par la suite des ajustements réglementaires pour éviter ce type de situation.
Un emplacement stratégique tourné vers l’avenir
L’un des principaux atouts de Place Versailles réside dans son emplacement. Dès le début des années 1960, les promoteurs anticipent la construction d’infrastructures majeures, notamment le pont-tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine, inauguré en 1967.
« Dès 1963, ils savent qu’il va y avoir le pont-tunnel », souligne l’historien. Une telle connexion permettra au centre commercial de desservir non seulement l’est de Montréal, mais aussi la Rive-Sud en pleine expansion.
Le site devient ainsi un carrefour stratégique, renforcé par la proximité de la route Transcanadienne. Cette vision se révèle payante : la clientèle potentielle passe rapidement de 175 000 à plus de 260 000 personnes, selon les estimations de l’époque.
Cette attractivité ne passe pas inaperçue. Juste à côté, les Galeries d’Anjou voient le jour en 1968. « Il y avait d’autres personnes qui étaient d’accord pour dire : “Voici un superbe emplacement pour un grand centre commercial” », note l’historien.
Un centre commercial emblématique de son époque
Place Versailles se distingue notamment comme étant le premier centre commercial couvert de Montréal. Dans les décennies suivantes, elle connaît une croissance soutenue. Au début des années 1980, un nouvel étage est ajouté, ainsi qu’une soixantaine de magasins. Malgré la proximité des Galeries d’Anjou, les deux complexes coexistent sans difficulté. « Il y avait assez de place dans le marché pour deux gros centres commerciaux », explique Dufresne.
Place Versailles comprend momentanément un cinéma, initialement composé de deux salles – la salle bleue et la salle rouge – diffusant respectivement des films en français et en anglais.
Puis, l’arrivée de la station de métro Radisson, en 1976, à l’occasion des Jeux olympiques, ne transforme pas fondamentalement Place Versailles. Un projet de tunnel reliant directement le centre au métro est envisagé, mais abandonné faute d’entente financière.
Le déclin des centres commerciaux traditionnels
À partir des années 1980, puis surtout dans les années 2000, le modèle du grand centre commercial régional commence à s’essouffler. De nouveaux formats émergent, notamment les centres commerciaux urbains et les complexes de type « big box », comme le Marché Central.
Parallèlement, le commerce en ligne commence à transformer en profondeur les habitudes de consommation. « Les consommateurs sont moins intéressés d’aller dans un grand centre commercial », observe Dufresne.
Cette évolution force les propriétaires à repenser leurs stratégies. « Ils se disent : “Peut-être qu’on peut transformer cet espace-là pour être capables de faire de meilleurs profits” », explique M. Dufresne.
Place Versailles n’échappe donc pas à la tendance : comme plusieurs centres similaires, il fait l’objet de projets de requalification. « Ailleurs aussi, ils ont le même problème d’affluence », souligne l’historien. Selon ce dernier, une dizaine de projets comparables seraient en cours ailleurs, preuve pour lui d’un phénomène généralisé.
Un lieu de mémoire pour l’Est de Montréal
Au-delà de sa fonction commerciale, le centre fameux d’achats de l’Est occupe une place particulière dans l’imaginaire collectif. Pour de nombreux résidents de l’Est de Montréal, il s’agit d’un lieu chargé de souvenirs. « Ça a été un espace où beaucoup de personnes ont été magasiner, ont eu leur première date », raconte Dufresne. Cette dimension affective contribue à lui conférer une certaine valeur patrimoniale.
Mais qu’est-ce que le patrimoine? « C’est une qualité qu’on peut donner à une trace du passé », explique l’historien. Cette reconnaissance peut venir des institutions, mais aussi des citoyens eux-mêmes. Ainsi, Place Versailles peut être considérée comme patrimoniale pour ceux qui y sont attachés, même si cette reconnaissance n’est pas universelle.







