
Vieux-Pointe-aux-Trembles (courtoisie Société de développement Angus)
14 mars 2026PAT : un projet de clinique communautaire pour repenser la santé
La fermeture du groupe de médecine familiale (GMF) de Pointe-aux-Trembles (PAT), à l’été 2024, a provoqué un choc dans l’est de Montréal. Plus de 6 500 patients se sont retrouvés sans point de service local, dans un territoire déjà fragilisé par un accès limité aux soins. De cette crise est toutefois née une mobilisation citoyenne et communautaire qui pourrait transformer la manière d’aborder la santé dans le quartier.
Un territoire déjà fragilisé
Si la fermeture du GMF a provoqué une onde de choc, elle a surtout mis en lumière des fragilités déjà présentes dans l’est de l’île.
PAT connaît un vieillissement rapide de sa population. Entre 2016 et 2021, la proportion de personnes âgées est passée de 16 % à 19 %, et elle devrait atteindre près de 25 % d’ici 2041, indique la CDC de la Pointe.
Parallèlement, plusieurs problèmes de santé y sont plus répandus que dans le reste de Montréal. « On observe plus de maladies chroniques que dans la moyenne montréalaise », souligne Nicole Tremblay, agente de développement social à la CDC de la Pointe. « On parle de diabète, d’hypertension, de maladies pulmonaires respiratoires ou de cardiopathies. »
La situation est aussi marquée par une présence plus importante de personnes vivant avec des troubles de santé mentale.
Lorsque la clinique a fermé, plusieurs médecins ont été relocalisés ailleurs dans la ville, parfois loin du quartier. Une réalité qui complique l’accès aux soins pour une population déjà vulnérable. « On a entendu des personnes qui allaient chaque mois au GMF pour des prises de sang ou des injections. Là, il y avait beaucoup moins de facilité à se rendre. Pour les personnes âgées ou celles avec des enjeux de santé mentale, ça peut créer une rupture de services et par conséquent détériorer leur état de santé. », dit Mme Tremblay.
Pour Johanne Côté-Galarneau, citoyenne de PAT et membre du conseil d’administration provisoire du projet de clinique communautaire, cette situation s’inscrivait aussi dans un contexte plus large de tensions dans le réseau de santé de l’est de Montréal, notamment autour de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont. À ses yeux, la fermeture du GMF a agi comme un déclencheur : « Ça a été comme un point de rupture sur le territoire, qui a généré une urgence de mobilisation auprès des gens. »
Comprendre la santé autrement
Rapidement, les discussions entre citoyens, organismes et partenaires institutionnels ont mené à un constat : la santé dans le quartier ne pouvait pas être abordée uniquement sous l’angle des soins médicaux.

Maxime Barrette, agent de développement à la CDC de la Pointe (courtoisie)
« La prise de conscience s’est faite assez rapidement », explique Maxime Barrette, agent de développement à la CDC de la Pointe. « Les difficultés vécues par les populations ne pouvaient pas simplement s’expliquer par l’absence d’un point de service médical. »
Le comité de travail, à travers l’analyse des données locales, a mis en lumière plusieurs facteurs influençant la santé : la mobilité, l’accès à l’alimentation, les conditions de logement, l’isolement social ou encore l’environnement.
Dans certains secteurs de PAT, les infrastructures urbaines elles-mêmes compliquent les déplacements. « Ici, il y a beaucoup de secteurs qui n’ont même pas de trottoirs », souligne Maxime Barrette. Cette réalité contribue à un taux de « marchabilité » parmi les plus faibles de Montréal et à une forte dépendance à l’automobile, souligne l’équipe de la CDC de la Pointe. Près des deux tiers des déplacements se font en voiture.
Et pour les personnes qui n’en possèdent pas, la situation peut devenir un facteur d’isolement. « Le fait de devoir se déplacer en auto pour faire l’épicerie ou pour les loisirs a un impact sur le niveau d’activité physique », explique Nicole Tremblay. « Et si tu n’as pas de voiture, tu peux rester plus isolé, surtout quand on parle de personnes âgées ou à mobilité réduite. »
Les enjeux de logement contribuent également aux pressions sur la santé. « Chez les personnes âgées, ce sont elles qui doivent assumer le plus grand taux d’effort pour leur logement », ajoute-t-elle. « Ça crée un stress financier important, qui peut avoir un impact sur la santé mentale. »
Les limites du modèle traditionnel
Pour les acteurs du projet de clinique communautaire, ces constats montrent aussi les limites d’un système de santé principalement orienté vers le traitement des maladies.
« Le modèle traditionnel est historiquement centré sur une vision curative de la santé », explique M. Barrette. « Or, les données montrent des défis autour des habitudes de vie de la population de l’Est : une consommation plus élevée de boissons sucrées, moins d’activité physique, une proportion plus élevée de surpoids comparativement à la moyenne montréalaise. »
Il mentionne que des recherches démontrent que la majorité des facteurs qui influencent la santé se trouvent en dehors du système de soins. « Jusqu’à 80 % de l’état de santé d’un individu est déterminé par des facteurs autres que les soins médicaux. Agir seulement quand la maladie est installée coûte plus cher et donne souvent des résultats moins durables que d’agir en amont sur les conditions de vie. »
Une mobilisation communautaire
C’est dans ce contexte que la mobilisation a commencé à s’organiser.
Après la fermeture du GMF en juillet 2024, la CDC de la Pointe a consulté ses membres et les organismes du territoire pour comprendre les impacts sur le terrain. La question a ensuite été discutée lors d’« Agoras », des rencontres régulières réunissant citoyens, organismes et partenaires institutionnels.
En décembre 2024, M. Jean-Pierre Girard — expert-conseil international en entreprise collective et chargé de cours à l’ESG UQAM — est venu présenter différents modèles alternatifs de cliniques. L’idée d’une structure collective a suscité un fort intérêt. « Les gens ont réalisé qu’il y avait d’autres choses possibles que le modèle traditionnel de clinique privée », raconte Nicole Tremblay.
C’est ainsi qu’un comité s’est formé, réunissant citoyens, représentants d’organismes communautaires et partenaires institutionnels. Pendant toute l’année 2025, le groupe a exploré différentes options. Les membres ont visité des coopératives de santé et des cliniques communautaires ailleurs au Québec, tout en réalisant un portrait détaillé de la population de PAT et des ressources du territoire.
Cette démarche a mené, en décembre 2025, à la création d’un organisme à but non lucratif (OBNL) qui portera le projet de clinique communautaire.

De gauche à droite : Jean-Pierre Girard, expert-conseil international en entreprise collective et chargé de cours à l’ESG UQAM; Johanne Côté-Galarneau, citoyenne de PAT et membre du CA provisoire du projet de clinique; Marie-Claude Vachon, directrice générale de la Coopérative de santé Robert-Cliche; Jonathan Roy, directeur général de la CDC de la Pointe; et Nicole Tremblay, agente de développement social à la CDC de la Pointe (Courtoisie)
Un modèle ancré dans l’économie sociale et solidaire (ÉSS)
Le choix d’un modèle d’ÉSS repose aussi sur des considérations de gouvernance et de pérennité. « Les recherches montrent que les entreprises d’économie sociale ont des taux de survie plus élevés que les entreprises traditionnelles », explique Maxime Barrette. « Et leur gouvernance démocratique facilite la participation des membres aux décisions concernant leur avenir collectif et donc de répondre aux besoins de la collectivité en réinvestissant les profits dans les services et dans la communauté. »
La clinique envisagée ne serait donc pas seulement un lieu de consultation médicale, mais un espace intégré dans l’écosystème local. « Elle s’inscrirait dans un environnement où les enjeux de logement, de mobilité, d’alimentation ou de développement social sont reconnus comme des facteurs qui influencent la santé », précise-t-il.
Un levier pour le développement du territoire
Pour les promoteurs de l’initiative, la future clinique pourrait aussi devenir un levier de développement plus large pour PAT. « Je vois une opportunité extraordinaire pour une autre forme de développement économique ou d’innovation sur le territoire », affirme Johanne Côté-Galarneau. Elle évoque notamment la possibilité d’attirer des projets en éducation ou de créer des emplois liés au secteur de la santé, le quartier ne comptant actuellement aucun établissement d’enseignement supérieur majeur.
« Est-ce que c’est possible de penser à des emplois dans certains domaines pour les gens du quartier? De développer l’employabilité? », lance-t-elle, enthousiaste. Selon elle, la proximité de grandes entreprises à Montréal-Est pourrait aussi ouvrir la porte à de nouvelles collaborations.
Car la fermeture du GMF a soulevé une question plus profonde encore : celle de l’attractivité du territoire pour les professionnels de la santé. « La désirabilité de PAT laisse à désirer », reconnaît-elle. « On entend souvent que c’est loin, pourtant il y a énormément de possibilités, ici. »
Les acteurs impliqués espèrent que l’initiative pourra éventuellement servir d’exemple ailleurs au Québec. « On veut que ce soit quelque chose d’original et d’innovant, dont les gens de PAT puissent être fiers », affirme la citoyenne et membre du CA provisoire.
Pour y parvenir, le projet devra toutefois rassembler un large éventail d’acteurs. « Nous lançons un appel à la mobilisation à l’ensemble de la société civile de PAT, Montréal-Est et au-delà, pour soutenir ces transformations », conclut Maxime Barrette. Les élus, la Ville de Montréal, le CIUSSS, le milieu universitaire, ainsi que les partenaires institutionnels et communautaires doivent être autour de la table, dans une logique de coconstruction et de responsabilité partagée. « Les réponses aux enjeux de santé doivent dépasser le seul système de soins et impliquer toute la société. »
Pour l’équipe derrière la future clinique, les grandes orientations en santé publique et en aménagement du territoire reconnaissent déjà l’importance de cette approche. Les moyens doivent suivre les intentions. Et leur réussite repose sur la capacité à travailler ensemble, à reconnaître l’expertise du terrain et à bâtir des réponses cohérentes, solidaires et pérennes, ancrées dans les besoins réels des communautés.











