
Une équipe des Marchés engagés à l’oeuvre (courtoisie CRACPP)
3 juillet 2026Les Marchés engagés : transformer les surplus alimentaires en lieux de rencontre
Chaque été, dans plusieurs parcs de La Petite-Patrie, des tables remplies de fruits et légumes réunissent désormais des familles autour d’un barbecue. Derrière ces Marchés engagés se trouve le Centre de ressources et d’action communautaire de la Petite-Patrie (CRACPP), qui transforme des invendus alimentaires en un projet à la fois écologique, social et solidaire.
Les Marchés engagés naissent en 2018, mais leur histoire commence deux ans plus tôt avec La Récolte engagée, un projet pilote lancé en collaboration avec les Marchés publics de Montréal, le RTCPP et Moisson Montréal. L’objectif était simple : récupérer les fruits et légumes encore consommables et destinés à l’enfouissement.
En 2017, le CRACPP reprend entièrement le projet. Rapidement, les volumes récupérés explosent : en seulement un an, ils passent d’environ 9 tonnes à 16 tonnes de denrées récupérées pendant la saison estivale.

Julie Humbert-Brun, coordonnatrice des services alimentaires et responsable de La Récolte engagée (courtoisie CRACPP)
« Je dirais que 80 % des 16 t était encore beau, puis redistribuable directement », explique Julie Humbert-Brun, coordonnatrice des services alimentaires et responsable de La Récolte engagée au sein du CRACPP.
À l’époque, l’organisme, logé dans une ancienne école, ne possède toutefois qu’une petite cuisine. Et après avoir distribué les aliments à ses membres et à une vingtaine d’organismes du quartier, des surplus demeurent. « On s’est dit : faisons-en profiter le reste du quartier, n’importe qui. Puis c’est là que sont nés les Marchés engagés. »
Des aliments à prix libre
Contrairement à la banque alimentaire du CRACPP, dont l’accès est réservé aux résidents de La Petite-Patrie répondant à certains critères de revenu, les Marchés engagés, eux, sont ouverts à tous. « Si un touriste qui habite aux États-Unis passe devant notre marché, il peut prendre tout ce qu’il veut », illustre Mme Humbert-Brun.
Le principe est volontairement simple : les fruits et légumes sont offerts contre une contribution libre. Ainsi, chacun peut repartir avec ce dont il a besoin, qu’il ait les moyens de payer ou non. « Les gens peuvent donner ou juste prendre », résume Julie Humbert-Brun.
Au fil des années, l’organisme a également développé une cuisine professionnelle permettant de transformer les aliments récupérés en confitures et autres produits conservés en petits pots. Ceux-ci sont proposés avec un prix minimum suggéré de 3 $, sans plafond. « Il y a des personnes qui ont déjà acheté un pot à 20 $. Ils veulent ainsi nous encourager, soutenir notre mission. »
L’approvisionnement des Marchés engagés repose presque entièrement sur la récupération alimentaire. « On fonctionne à 99 % de récupération alimentaire », souligne la coordonnatrice. Les équipes sillonnent quotidiennement le quartier pour recueillir les invendus des commerces, auxquels s’ajoutent ceux du marché Jean-Talon, particulièrement abondants en été.
Les aliments sont ensuite triés : les plus beaux sont redistribués directement, ceux qui sont plus abîmés sont transformés en repas congelés, tandis que les derniers résidus sont envoyés au compost.
Après la pandémie, nourrir autrement
Si les Marchés engagés ont longtemps consisté principalement en une distribution de fruits et légumes, les besoins ont évolué depuis la pandémie. « On s’est rendu compte que les gens avaient plus de besoins alimentaires. Ils n’avaient pas envie de juste repartir avec des aubergines à cuisiner, ils voulaient manger. »
L’été 2024 marque ainsi l’arrivée des barbecues gratuits dans certains marchés, une formule jugée plus conviviale et plus efficace que les sandwichs initialement envisagés. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : un marché traditionnel attire généralement entre 30 et 40 personnes, alors que les marchés avec barbecue accueillent entre 100 et 120 participants.
« Et cette formule répond à un besoin qui est plus important », constate Julie Humbert-Brun. En effet, au-delà du repas, ces événements offrent un moment de rencontre avec les citoyens dans un contexte très différent de celui de la distribution alimentaire. « Quand on fait la distribution alimentaire, ça va vite, il y a beaucoup de monde. On n’a pas vraiment de temps de qualité. Là, c’est vraiment du temps qu’on peut passer avec les membres et la communauté. »

Un barbecue lors d’un marché (courtoisie CRACPP)
Un lieu de mixité sociale
Les marchés ne servent pas uniquement à distribuer de la nourriture. Le CRACPP en profite pour y inviter des organismes communautaires afin de créer un véritable espace de vie dans les parcs. Bibliothèque, organismes pour aînés, animations pour enfants : chaque partenaire vient enrichir la programmation et faire connaître les services directement auprès des citoyens.
« J’essaie le plus possible d’inviter des organismes du quartier pour que ce ne soit pas juste un kiosque de fruits et légumes, pour que ce soit vraiment quelque chose de gros et convivial », explique Julie Humbert-Brun. Cette présence facilite également l’accès aux ressources. Plutôt que de simplement orienter une personne vers un organisme, celle-ci peut échanger directement avec ses représentants sur place.
Le parc Montcalm, situé dans l’est du quartier où les besoins sont plus importants, accueille régulièrement ces activités. D’autres Marchés engagés se tiennent aussi dans les parcs De Gaspé, Marquette et Luc-Durand.
Les défis d’un projet sans financement dédié
Malgré leur popularité, les Marchés engagés fonctionnent avec des moyens limités.
Néanmoins, le premier défi est désormais climatique. Les marchés sont parfois annulés non seulement en raison de la pluie, mais aussi des épisodes de chaleur extrême. « On est rendu à annuler des marchés en raison des fortes chaleurs », explique Julie Humbert-Brun. « Nous, on veut d’abord rejoindre les personnes en situation de précarité, et ce sont des gens qui ont aussi une santé un peu plus fragile. »
Le financement constitue l’autre obstacle majeur. « Les marchés ne sont pas financés », affirme-t-elle. « On n’a pas de financement spécifique. » Une grande partie du travail d’organisation est réalisée à l’interne en plus des autres responsabilités de l’équipe, tandis que le budget consacré aux achats alimentaires demeure très modeste. « On a 150 $ pour toute notre saison des marchés, alors il faut se débrouiller avec pas grand-chose. »
Pour l’instant, le CRACPP n’envisage pas d’étendre le modèle à d’autres quartiers. L’organisme préfère consolider son action dans La Petite-Patrie. Si davantage de financement était disponible, Julie Humbert-Brun souhaiterait plutôt prolonger la saison des marchés et consulter les citoyens afin de mieux cerner leurs besoins. « Si je le pouvais, ce que j’aimerais faire, c’est développer d’autres activités qui répondraient encore plus aux besoins et aux souhaits du monde », conclut-elle.






