
L’ancien restaurant Kentucky de la rue Masson (EMM/Marie-Hélène Chartrand)
5 février 2026Locaux vacants : entre droits privés et besoins collectifs
Vacant depuis plus d’une décennie, l’ancien restaurant Kentucky de la rue Masson illustre les défis posés par les locaux commerciaux inoccupés. Entre impacts sur la vitalité des quartiers et pouvoirs municipaux limités, ce dossier met en lumière les tensions entre les droits que confèrent la propriété privée et l’intérêt collectif.
En pleine crise du logement et alors que le commerce en ligne mène la vie dure aux commerçants locaux, la présence de bâtiments vacants suscite de plus en plus de questionnements quant aux pouvoirs des autorités publiques, mais aussi quant aux motivations des propriétaires à maintenir le statu quo.
Les artères commerciales jouent un rôle central dans la vie économique et sociale des quartiers. En ce sens, la Société de développement commerciale (SDC) Promenade Masson dénonce les conséquences de la présence de ce bâtiment vacant et muré.

Kheir Eddine Djaghri, directeur général de la SDC Promenade Masson (LinkedIn)
« Une artère commerciale, on y revient pour plusieurs raisons. La première raison, c’est l’offre commerciale existante. Mais la deuxième raison, c’est la qualité de l’environnement. Avec un environnement de qualité, une personne va fréquenter une artère commerciale, même si elle ne va pas y magasiner, pour sa qualité d’accueil », souligne Kheir Eddine Djaghri, directeur général de la SDC Promenade Masson. En ce sens, ce dernier estime que la présence de bâtiments abandonnés « nuit à l’expérience des usagers ».
Les personnes interrogées sur le sujet à proximité du lieu abondent dans le même sens. Mais plusieurs d’entre elles ont tenu à nuancer leurs propos en faisant remarquer que l’ancien restaurant Kentucky se trouve sur une partie « moins développée » de la Promenade Masson. « Ici, c’est un bout un peu moins vivant de la rue parce qu’il y a moins de commerces », remarque Marie-Josée, résidente du secteur. « Particulièrement à l’est de Saint-Michel, ce n’est pas un cas isolé, il y a plusieurs terrains vacants », affirme pour sa part Marie-Pierre, gérante du café MAESMI.
Par ailleurs, le directeur général de la SDC locale mentionne qu’au-delà de l’aspect visuel, les locaux vacants entraînent des conséquences financières. Les commerçants actifs contribuent au financement des activités de la SDC par le biais de cotisations. Lorsqu’un bâtiment demeure vacant, aucune cotisation n’est perçue, alors que les dépenses liées à l’entretien, à l’animation et à la sécurité de l’artère demeurent.
« C’est une perte financière pour la revitalisation de l’artère et c’est une perte en termes d’amélioration de l’expérience des usagers sur l’artère ou de l’expérience client sur l’artère », résume-t-il. Néanmoins, ce dernier affirme que l’inutilisation du bâtiment n’a pas eu d’impacts concrets sur l’offre commerciale. « Il n’y a pas eu de départs ni de plaintes de commerçants », affirme Kheir Eddine Djaghri.
Des pouvoirs municipaux limités

François Limoges, maire de RPP (Courtoisie Projet Montréal)
Du côté de l’arrondissement, les marges de manœuvre sont restreintes. Le maire de Rosemont–La Petite-Patrie (RPP), François Limoges, rappelle que les municipalités ne disposent pas de pouvoirs pour contraindre un propriétaire privé à développer ou à transformer un terrain : « La loi des cités et villes, le Code civil, la loi canadienne sur la propriété, la loi québécoise sur les municipalités, sont très clairs : un terrain privé, c’est un terrain privé. Posséder un terrain au Canada, c’est comme posséder une voiture ou un grille-pain, vous pouvez en faire ce que vous voulez », affirme-t-il .
Les interventions possibles se limitent essentiellement aux questions de sécurité et de salubrité. « Des bâtiments ne peuvent pas être laissés dans un état de dangerosité pour le public », indique l’élu.
Dans le cas de l’ancien restaurant Kentucky, des inspections sont réalisées de façon régulière et des avis ont été transmis au propriétaire au fil des ans pour corriger certaines situations, notamment en lien avec des fenêtres brisées, des portes ouvertes ou des enjeux de squattage. « On est très proactifs en matière de salubrité et de sécurité. Mais ce sont les seuls pouvoirs que nous avons », précise François Limoges.
Ce dernier affirme que les corrections nécessaires ont été effectuées par le propriétaire. De plus, du côté du Service de sécurité incendie de Montréal, on affirme n’avoir rien à signaler en ce qui concerne ce bâtiment depuis les cinq dernières années.
En ce qui concerne la possibilité d’acquérir le terrain, la ville-centre possède un droit de préemption lui permettant d’intervenir lors d’une transaction pour devenir acquéreur au prix courant. Quant à l’expropriation, « c’est un processus qui est extrêmement long, qui est judiciarisé, qui est coûteux, et il faut avoir de très bonnes raisons. »

L’ancien restaurant Kentucky de la rue Masson (EMM/Marie-Hélène Chartrand)
Mise sur pied d’un registre
Depuis le 1er janvier 2026, les propriétaires de bâtiments vacants doivent obligatoirement les enregistrer auprès de la Ville de Montréal.
En décembre dernier, un avis à ce sujet a été transmis au propriétaire du terrain de la rue Masson. « L’enregistrement du bâtiment doit être effectué (…) au plus tard le 28 février », précise François Limoges.
Bien que ce nouveau registre permettra d’avoir une meilleure idée de l’ampleur du phénomène, il n’accorde toutefois pas de nouveaux pouvoirs aux arrondissements pour intervenir. « Ça ne change pas la taille de notre carré de sable en matière d’intervention, mais ça permet au moins d’avoir un répertoire », déclare le maire.
Le point de vue du propriétaire : une accumulation d’obstacles

Le complexe funéraire J.A. Guilbault inc. (EMM/Marie-Hélène Chartrand)
La propriété appartient à J.A. Guilbault inc., entreprise familiale détenue à parts égales par les frères Angelo et Mario Guilbault. Leur salon funéraire, situé sur le boulevard Saint-Michel adjacent, utilise le terrain comme stationnement pour sa clientèle. « L’objectif du terrain, initialement, c’était le stationnement », indique Angelo Guilbault.
Ce dernier affirme d’ailleurs qu’avoir un espace où les voitures peuvent se stationner est indispensable au bon fonctionnement de son salon funéraire.
Angelo Guilbault affirme également toujours avoir eu l’intention de développer quelque chose sur ce terrain, mais invoque une série d’obstacles s’étant opposés à son souhait au fil des années.
Ces derniers temps, des raisons personnelles ont empêché M. Guilbault d’aller de l’avant : « Ma vie est en pause depuis cinq ans », dit-il. Le copropriétaire explique être un aidant naturel pour son père et dit lui-même souffrir de maux physiques : « En 2020, on m’a diagnostiqué de la scoliose sévère. J’ai une sténose spinale. Ma vie a été complètement chambardée », dit-il.
Ce dernier poursuit en rappelant l’objectif premier de l’achat, le stationnement, mais rappelle que plusieurs projets de développement ont existé. « J’ai eu la SAQ. J’ai eu Tim Hortons. J’ai eu Postes Canada. Il n’y a rien que je n’ai pas eu », énumère le propriétaire. Aucun n’a abouti pour diverses raisons. Pour Tim Hortons : « Je ne voulais pas vendre le terrain. Je voulais le louer. Je voulais avoir une franchise. Ils n’ont pas voulu », dit-il. Pour Postes Canada, « le bail était signé », mais une clause permettait à l’entreprise de partir après cinq ans, ce qui a mis un terme au projet.
Angelo Guilbault dit vouloir développer le terrain, mais à ses conditions. Il affirme avoir refusé plusieurs offres, notamment dans le domaine de la restauration. Parmi les projets éventuels évoqués par ce dernier, celui de construire des logements locatifs semble être un des favoris.
En attendant, les coûts s’accumulent : « Ça me coûte autour de 60 000 $ en taxes, en assurances et en entretien. Je paie mes taxes. Je n’ai pas de rabais parce qu’une partie du terrain est vacante », fait-il remarquer. Après vérification sur le Rôle d’évaluation foncière de la Ville de Montréal, le propriétaire de l’immeuble et du terrain évalués à 1,9 M$ devait payer 53 099,09$ en taxes auprès de la Ville. « Ça me coûte de l’argent. Ça me coûte des taxes. Ça me coûte cher », conclut-il.







