L’Oasis des enfants de Rosemont (Image tirée de la page Facebook)

L’Oasis des enfants de Rosemont : un modèle communautaire à contre-courant

Dans un quartier de l’est de Montréal confronté, comme ailleurs, à la montée de la précarité et à la complexification des besoins sociaux, l’Oasis des enfants de Rosemont occupe une place singulière. Organisme communautaire dédié aux enfants de 0 à 12 ans et à leurs familles, il se définit à la fois comme un lieu d’accueil, d’accompagnement et de vie communautaire. Sans programmation formelle ni hiérarchie traditionnelle, l’organisme revendique plutôt une approche fondée sur la relation, la participation et l’adaptation constante aux besoins exprimés par les familles.

Un lieu d’accueil ancré dans la communauté

Geneviève Bouchard, coordonnatrice générale de l’Oasis (Image tirée de Facebook)

« L’Oasis, c’est un lieu unique à Montréal », explique Geneviève Bouchard, coordonnatrice générale depuis six ans. Arrivée d’abord comme parent membre, puis administratrice, cette dernière connait l’organisme de l’intérieur et l’a accompagné à travers plusieurs périodes de crise et de transformation. Elle le décrit comme « une espèce de poche de résistance », et un espace où les valeurs de bienveillance, d’inclusion et de vivre-ensemble servent de repères communs.

Bien qu’il soit dédié aux enfants et aux familles, l’Oasis est pensé comme un espace appartenant à la communauté, que les personnes peuvent s’approprier. Cette ouverture contribue à ce que l’organisme attire des profils variés, tant du côté des participants que de celui des partenaires ou des donateurs.

Une approche sans programmation fixe

L’une de ses particularités réside dans son refus d’une programmation structurée à l’avance. Ici, il n’y a pas de calendrier d’activités ni de système d’inscription formel. Les activités émergent plutôt des besoins exprimés par les personnes présentes.

« On n’est pas dans une optique de programmation. Les personnes qui viennent ici cocréent l’ensemble des activités », précise la coordonnatrice.

Ainsi, des activités comme le yoga, des espaces de discussion ou des projets pour enfants ne sont pas conçus comme des services à consommer, mais comme des réponses collectives à des besoins nommés. Cette approche place donc la relation humaine au centre, avant l’activité elle-même.

Une gouvernance participative et non hiérarchique

Cette philosophie se reflète également dans la gestion interne de l’organisme. L’Oasis fonctionne selon un modèle participatif, non hiérarchique et non coercitif. Il n’y a pas de patron au sens classique du terme, ni de mécanismes disciplinaires traditionnels.

« Ici, s’il y a un patron, c’est la maison elle-même! », résume à la blague Geneviève Bouchard, « on est un peu tributaire de ses humeurs », faisant référence au maintien des lieux et aux réparations nécessaires dans le temps.

Les décisions se prennent donc toujours par consensus, ce qui demande du temps, mais favorise l’adhésion collective. Puis une fois les orientations établies, les personnes responsables de leur mise en œuvre disposent d’une grande autonomie.

Le conseil d’administration (CA) reflète cette logique. Il est composé presque entièrement de parents membres utilisateurs, ce qui assure une continuité entre la gouvernance, l’équipe de travail et les familles fréquentant le lieu.

Une organisation marquée par les crises

L’histoire récente de l’Oasis, qui a fêté récemment ses 30 ans, est jalonnée de crises qui ont profondément influencé son évolution. Une a d’abord éclaté en 2018, lorsque la direction de l’époque a annoncé abruptement la fermeture de l’organisme, sans consultation des membres et en contradiction avec les règlements généraux. Cette décision a révélé un profond déséquilibre dans la gouvernance : absence de politiques internes, gestion financière et administrative déficiente, roulement constant du personnel et dépendance aux subventions salariales. « Il n’y avait pas de politique, pas de mode de gestion. Il n’y avait rien », se souvient Geneviève Bouchard.

Face à cette situation jugée inacceptable par certains parents usagers, ces derniers se sont mobilisés, ont dissous le CA en place et ont mis sur pied un CA de sauvetage composé de parents et de grands-parents membres. Celui-ci a instauré progressivement un cadre de gestion plus structuré, sans renoncer à l’esprit communautaire, afin de redresser l’organisme.

Une seconde crise, liée à la pandémie de COVID-19, a agi comme un accélérateur de transformations. Déclaré service essentiel, l’Oasis est resté ouvert et a dû répondre à une explosion des besoins sociaux, alimentaires et matériels. « La COVID-19 a été une épreuve, mais aussi un bienfait, parce que ça nous a permis de redresser la mission de l’organisme en deux mois », affirme la coordonnatrice.

Plusieurs initiatives ont émergé durant cette période, dont le répit-poussette pour des mères isolées à la maison, le renforcement du soutien alimentaire et le développement du programme de « répit-nature », une halte-garderie extérieure axée sur la pédagogie par la nature. Cette innovation permettait à l’époque d’accueillir plus d’enfants, comme le nombre de personnes dans un espace fermé était restreint durant la pandémie.

Une pièce de l’Oasis (Image tirée de la page Facebook)

Des besoins de plus en plus complexes chez les familles

Aujourd’hui, l’Oasis dessert directement entre 400 et 600 personnes par année à travers ses activités régulières, auxquelles s’ajoutent des centaines d’enfants rejoints par des opérations ponctuelles comme les distributions de sacs à dos avant le début de l’année scolaire ou des paniers de Noël dans le temps des Fêtes. Néanmoins, les besoins observés chez les familles se sont considérablement complexifiés.

« La crise du logement, c’est terrifiant. On est dans du multifactoriel extrême », constate Geneviève Bouchard. Loyers exorbitants, logements insalubres, insécurité alimentaire, difficultés d’accès au système de santé et lourdeurs administratives s’additionnent, touchant même des travailleurs de l’organisme.

La coordonnatrice générale souligne que l’accompagnement ne concerne plus seulement des situations de grande pauvreté, mais aussi des familles en emploi, fragilisées comme les autres par le contexte économique et institutionnel actuel. « Aujourd’hui, elles ont besoin d’accompagnement juste pour des formalités administratives de base », ajoute Mme Bouchard.

Choisir la qualité plutôt que la quantité

Face à cette pression constante sur ses services, l’Oasis n’a eu d’autre choix que de poser des limites. L’organisme maintient des listes d’attente et refuse de devenir une simple banque alimentaire. « Nous, ce qu’on souhaite, c’est faire de l’accueil de qualité. On ne veut pas devenir une usine », affirme la coordonnatrice. Par exemple, le soutien alimentaire est systématiquement accompagné d’un suivi psychosocial ou d’un accompagnement par des intervenantes, dans une optique du respect de la dignité et de la création de liens.

Cette posture implique parfois de rejoindre moins de personnes, mais de manière plus approfondie. « On doit accepter qu’on ne pourra pas aider tout le monde. Mais ce qu’on fait, on le fait bien », résume-t-elle.

Pour limiter les barrières à l’accès à ses services, l’Oasis mise sur des procédures simples et directes. Il n’y a pas de plateformes d’inscription complexes ni de formulaires invasifs. Les questions posées sont toujours réduites au strict minimum, et aucune information sur le statut migratoire ou administratif n’est demandée aux familles. L’organisme adhère aux valeurs de « Montréal, ville refuge », et cherche ainsi à offrir un espace sécurisant et sans discrimination.

Malgré une stabilité administrative retrouvée, l’Oasis reste confronté à des défis importants, notamment à la lourdeur croissante de la reddition de comptes et au désengagement de l’État. « Faire de l’action communautaire en 2025, c’est rendu un sport de haut niveau », résume Geneviève Bouchard. Interrogée sur ses souhaits pour l’avenir, la coordonnatrice générale formule une réponse paradoxale : « Notre vrai souhait, ce serait qu’on ne soit plus nécessaire. » D’ici là, l’Oasis continue d’exister, espérant demeurer un lieu d’accueil et façonné par les crises, ses limites, mais aussi la solidarité.