
(EMM)
19 novembre 2025Les incinérateurs de Montréal, legs de l’époque industrielle
Ils ponctuent le ciel de Montréal avec leurs grandes cheminées, qui n’ont pourtant pas été allumées depuis des décennies. Les anciens incinérateurs de Montréal sont le legs d’une époque durant laquelle les déchets étaient gérés d’une autre manière. Aujourd’hui leur existence est questionnée. Devrait-on les conserver en tant que bâtiments patrimoniaux ou sont-ils voués à être démolis afin d’assurer la sécurité publique?
Aujourd’hui, deux anciens incinérateurs demeurent érigés dans Rosemont—La Petite-Patrie (RPP) et Mercier—Hochelaga-Maisonneuve (MHM), respectivement sur la rue des Carrières et sur la rue Dickson. Pour comprendre pourquoi ceux-ci sont encore présents sur le territoire, malgré le fait qu’ils n’aient pas été en activité depuis des années, il faut d’abord examiner l’histoire de la gestion des déchets en milieu urbain.
Historiquement, il y avait deux manières de traiter les déchets : l’enfouissement et l’incinération, explique Clarence Hatton-Proulx, docteur en études urbaines et en histoire à l’Institut national de la recherche scientifique et Sorbonne Université.
« Les sites d’enfouissement, c’est une manière classique qui a été utilisée beaucoup à Montréal. Il y a plusieurs parcs aujourd’hui qui sont d’anciennes carrières vidées de leur matière puis remplies (dans le passé) de déchets, comme c’est le cas au parc Père-Marquette, met en relief le chercheur. L’autre manière, c’est de brûler les déchets. Un des avantages, c’est qu’on sauve de l’espace, parce que quand on brûle les déchets, il demeure une cendre d’incinération qui n’équivaut qu’à 10 % du volume initial. »
De plus, à la fin du 19e siècle, l’idée qu’on purifie les déchets parce qu’ils sont associés à ce qui est insalubre pour la santé publique est commune. Ce n’est pas une époque où la pollution de l’air est vue comme un sujet important, souligne le chercheur.
Dans ce contexte, toutes les grandes villes se dotent donc d’incinérateurs au début du siècle dernier. Le premier à Montréal est construit au début du 20e siècle, à Pointe-Saint-Charles. Le second est édifié en 1929 près de la rue des Carrières, à proximité d’écuries municipales.
Puis dans les années 1950, les incinérateurs de la rue Dickson, toujours présents aujourd’hui dans MHM, ainsi que celui de Royalmount, qui n’existe plus de nos jours, sont inaugurés à leur tour.
« Puis au courant des années 1960, les incinérateurs existants ne suffisent plus à répondre à la demande de traitement des déchets, toujours en augmentation en raison de l’explosion de la société de consommation après la Deuxième Guerre mondiale », indique M. Hatton-Proulx.
Un projet d’envergure
À l’époque de l’administration du maire Jean Drapeau, où les grands projets d’infrastructures foisonnent, la Ville décide de construire un plus gros incinérateur, pour remplacer celui sur le site de la rue des Carrières. Avec ses deux cheminées de 78 m de hauteur, celui-ci est alors capable de traiter 300 000 t de déchets ménagers par an.
À la fin des années 1970, les incinérateurs de la rue Dickson et Royalmount cessent leurs activités, étant désuets et ayant été remplacés par celui de la rue des Carrières. Dans le cas de celui sur la rue Dickson, sa fermeture est entre autres motivée par les citoyens environnementalistes, qui présagent le sort qui sera réservé à l’incinérateur des Carrières une quinzaine d’années plus tard.

L’incinérateur des Carrière en 1974 (Rhéal Benny, Archives de la Ville de Montréal (AVM), 94-B156-001)
En effet, ce dernier aura une vie plutôt courte, car il est fermé en 1993, un peu plus de vingt ans après sa mise en service. « Au départ, l’incinérateur des Carrières était présenté sans pollution, voire antipollution. Puis évidemment, cette image s’est renversée, parce qu’une des raisons pour lesquelles il a finalement été fermé, c’est à cause de critiques concernant la pollution de l’air qu’il émettait », raconte le chercheur.
Durant les années 1990, des études démontrent que l’incinération des déchets engendre des dioxines et des furanes, composantes chimiques qui posent des risques pour la santé. « C’est une question de pollution, mais aussi de politique municipale, parce qu’à cette époque, le parti qui arrive au pouvoir, c’est le RCM [Rassemblement des citoyens de Montréal] après 26 ans d’administration Drapeau. Ce nouveau parti représente une nouvelle génération de politiciens avec de nouvelles priorités, à savoir un meilleur environnement urbain et une meilleure qualité de vie. Les jeunes professionnels qui se sont installés [dans les quartiers] autour de l’incinérateur font alors pression pour le fermer. Et c’est ce qui va se produire éventuellement », expose M. Hatton-Proulx.
Démolir ou reconvertir?
Ces bâtiments presque inutilisés aujourd’hui restent en place dans la trame urbaine pour plusieurs raisons, notamment monétaires, selon l’historien.
« Selon des rapports datant de 2010, en ce qui concerne l’incinérateur des Carrières, la décontamination a été chiffrée à 50 M$ et la démolition à 15 M$. Ce sont des coûts contraignants », affirme l’historien.
Pourtant, la Ville a déjà pensé à reconvertir cet édifice. Il fut en effet envisagé d’y installer le TAZ, ce skatepark intérieur qui s’est finalement établi en bordure du parc Frédéric-Back, plus au nord. L’idée d’y créer un studio de tournage fut aussi dans les cartons, mais sans jamais se concrétiser.
Il est cependant possible de transformer de tels lieux, puisque cela s’est déjà produit ailleurs. Par exemple, la centrale thermique Bankside, à Londres, fermée en 1994, a été convertie en lieu public, lorsque le musée d’art moderne Tate y a ouvert ses portes en 2000.
D’ailleurs, l’organisme qui promeut la conservation du patrimoine urbain, Héritage Montréal, avait lancé à l’automne 2024 un concours d’idéation afin de reconvertir les incinérateurs des Carrières et Dickson. A été proposée entre autres la création d’un centre de formation en traitement des déchets, ainsi que des lieux d’exploration et de réflexion architecturales.
Pour M. Hatton-Proulx, la conservation de ces lieux est à privilégier, car ils comportent sans conteste une valeur patrimoniale. La Ville de Montréal a justement déposé des énoncés d’intérêt patrimonial pour les incinérateurs des Carrières et Dickson, car ils témoignent de l’époque industrielle de Montréal.
« C’est une manière de se rappeler qu’on traitait autrement les déchets dans le passé. Du point de vue esthétique, c’est très clivant. J’ai tendance à dire qu’ils comportent une valeur esthétique industrielle, tandis que d’autres vous diront qu’ils sont laids. Ça dépend à qui vous parlez », souligne-t-il.
Il serait d’autant plus important de requalifier ces lieux afin d’assurer la sécurité publique, expose ce dernier. En effet, leur état de vétusté avancée, mais aussi les intrusions à répétition de personnes pratiquant l’exploration urbaine de bâtiments désuets, font en sorte qu’ils posent un risque. Effectivement, à plusieurs reprises, des personnes ont même accroché des objets sur les cheminées de l’incinérateur des Carrières. Cette semaine encore, un pareil acte fut répété, alors que des panneaux de signalisation urbaine ont été suspendus entre les deux structures.
Cet été, la Ville confirmait à La Presse vouloir démolir la rampe d’accès pour les camions adjacente à l’incinérateur des Carrières, car sa structure serait jugée dangereuse.
Au moment d’écrire ces lignes, la Ville n’avait pas répondu aux questions d’EST MÉDIA Montréal sur ses intentions pour les deux anciens incinérateurs.







