Le marché Jean-Talon en 1979. BAnQ. E6,S7,SS1,D790872-790875

LE MARCHÉ JEAN-TALON BIENTÔT CENTENAIRE

Inauguré en 1933, le marché Jean-Talon file vers son centenaire. Autrefois appelé « marché du Nord », implanté sur un ancien terrain de crosse en plein cœur d’une Petite-Italie naissante, il conserve le charme suranné de son environnement Art déco et de ses étals en plein air. Mais ce n’est pas sans avoir subi quelques cures de rajeunissement. Coup d’œil sur l’histoire du navire amiral des marchés publics montréalais.

Un ancien terrain de crosse

À la fin du XIXe siècle, la crosse est un sport extrêmement populaire au Canada, avant que le hockey ne le devienne. En 1891, le redoutable club irlandais de crosse des Shamrocks, qui loue un terrain dans Westmount, achète un nouveau site dans Saint-Louis-du-Mile-End. Le club espère ainsi construire un nouveau stade sur son propre terrain, en plus de participer à la spéculation immobilière qui commence à chauffer dans le secteur. Il fait du même coup tout en son pouvoir pour accélérer la mise en service de tramways pouvant amener les supporters au nouveau stade, dont la construction débute en 1893. Le premier match se joue le 6 juillet 1895, devant une foule de plus de 6 000 spectateurs. Les deux lignes de tramway qui amènent au site sont bondées.

L’accessibilité par tramway est primordiale, car ici on se trouve pratiquement en plein champ. Une carte de 1907 montre l’emplacement du nouveau stade, encadré par les rues Isabeau (maintenant Jean-Talon), Saint-Dominique, Erin (Mozart) et Cowan (Drolet). Il n’y a encore que de rares habitations sur les nombreux lots à bâtir.

Atlas of the island and city of Montreal and Ile Bizard, A.R. Pinsoneault, 1907

Le terrain de crosse est probablement le meilleur en Amérique du Nord, dit-on. Il peut accueillir jusqu’à 15 500 spectateurs : 6 000 personnes assises et 1 500 debout dans la grande estrade, 3 000 dans l’estrade est et 4 000 dans l’estrade ouest, plus 1 000 personnes sur le parterre de l’élégant chalet (club house) situé au bout de l’avenue Shamrock. Des matchs de crosse se joueront au terrain des Shamrocks jusqu’en 1923, mais le site servira également pour le soccer et le baseball.

Carte postale du Club Shamrock, 1908. BAnQ

La Grande Dépression et les « travaux de chômage »

En 1931, la Ville exproprie toutefois le terrain ainsi que les lots nécessaires au prolongement des rues Casgrain et Henri-Julien et de l’avenue Shamrock. C’est là qu’elle prévoit en effet établir le très attendu « marché du Nord ». Déjà en 1915, l’administration municipale avait envisagé ce lieu pour le marché public réclamé depuis longtemps par les citoyens de ce secteur en expansion et mal desservi par les marchés existants. En fait, la Ville hésitait en 1915 entre cet emplacement et un autre situé plus au sud, entre la rue de Bellechasse et le chemin de fer du Canadien Pacifique, mais n’était jamais passée aux actes.

La Presse, 27 mai 1933

La Grande Dépression lui en donnera l’occasion grâce aux programmes de travaux de chômage. De concert avec les autres ordres de gouvernement, la Ville se lance en effet dans différents chantiers pour lutter contre le chômage à la suite du krach boursier de 1929. Les travaux subventionnés sont nombreux à Montréal : Jardin botanique, chalet du Mont-Royal, bains publics, réfection de parcs, réaménagement de l’île Sainte-Hélène, construction de casernes de pompiers, d’urinoirs publics – surnommés « camilliennes » en l’honneur du maire Camillien Houde -, viaducs, etc. Et ils conduisent notamment à la rénovation de marchés publics, tels les marchés Maisonneuve, Saint-Jacques, Saint-Jean-Baptiste et Saint-Laurent, et à la construction des marchés Atwater et du Nord.

Les travaux au marché du Nord sont réalisés sous la supervision de l’architecte Charles-Aimé Reeves, qui a notamment conçu quelques bâtiments scolaires à Montréal. Le contrat de construction du chalet est confié en mars 1932 à Frenette et Frères pour 53 200$. Le marché est inauguré par le maire Camillien Houde dès le 27 mai 1933. Des travaux se poursuivront toutefois ultérieurement puisqu’en juin 1934 l’entreprise C. Perluzzi Construction obtient un contrat de 33 800$ pour divers aménagements. Le marché comprend à l’origine six structures couvertes pour les étals des marchands et son chalet s’inscrit dans le courant de l’architecture Art déco, comme la Caserne 31 et la Clinique de l’inspection des viandes érigées tout près pratiquement au même moment. Contrairement à d’autres marchés de Montréal, le marché du Nord est conçu essentiellement pour la vente à l’extérieur.

Pendant ce temps, dans la Petite-Italie…

Pendant que les Irlandais jouent à la crosse sur leur nouveau terrain et avant que le marché public ne s’implante, la Petite-Italie prend forme. C’est en effet au tournant du XXe siècle que les immigrants italiens, d’abord établis dans le sud-est de Montréal, commencent à migrer vers le nord. D’abord autour de la station de chemin de fer du Mile-End, près des rues Saint-Laurent et Bernard. Ensuite plus loin, entre les rues Saint-Zotique et Jean-Talon. La venue du tramway permet l’accès au secteur, qui bénéficie encore de nombreux terrains disponibles et assez grands pour l’entretien de petits potagers. Avant que le projet de marché du Nord ne se concrétise, la rue Jean-Talon (alors Isabeau) est d’ailleurs déjà utilisée informellement par les Italiens pour la vente de légumes et de viande.

L’église Notre-Dame-de-la-Défense en 1963. Archives de la Ville de Montréal, VM94-A0102-001

Rapidement, la population italienne devient suffisamment importante pour justifier la fondation en 1910 de la paroisse Notre-Dame-de-la-Défense (Madonna della Difesa). Une première église, qui sert également d’école, est construite mais s’avère trop petite. Une seconde, plus majestueuse, est inaugurée en 1919 à l’angle des rues Dante et Henri-Julien. L’église Notre-Dame-de-la-Défense deviendra le cœur de la Petite-Italie. Une école du même nom sera aussi construite en 1933.

L’évolution du marché

Parachuté en quelque sorte en 1933 dans une Petite-Italie en devenir, le marché du Nord s’enrichit de la présence de la communauté italienne et vice versa. Sans la communauté italienne du quartier, on estime que le marché n’aurait pas survécu. Le marché du Nord prendra officiellement le nom de marché Jean-Talon en 1982, quoique ce nom était déjà largement utilisé depuis plusieurs années.

Le début des années 1960 sera particulièrement dur pour les marchés publics montréalais, auxquels les nouveaux supermarchés livrent une vive concurrence, sans compter la vétusté des bâtiments. Coup sur coup, on assiste à la réaffectation du marché Saint-Jacques (angle Amherst et Ontario) en 1961, à la démolition du marché Saint-Laurent (angle Saint-Laurent et Dorchester) en 1963 et à celle du marché Saint-Jean-Baptiste (angle Saint-Laurent et Rachel) en 1966. Le marché Bonsecours du Vieux-Montréal est entretemps fermé, en 1963, déjà remplacé par le Marché central métropolitain ouvert en 1960 au nord de la ville. À vrai dire, à l’époque on ne donne pas cher de la peau des vieux marchés publics, comme le marché Jean-Talon. Place au progrès!

Or, le marché survivra. Assez longtemps pour pouvoir profiter au début des années 1980 d’un nouvel engouement des consommateurs pour les produits frais de la ferme québécoise et pour les marchés publics. Au sortir d’une crise, la population renoue en effet avec le plaisir du magasinage dans les marchés publics, qu’avaient fréquentés assidument leurs grands-parents.

Vue aérienne du marché Jean-Talon en 1977. Archives de la ville de Montréal, VM94-B224-075

Au fil du temps, le marché Jean-Talon saura donc tirer son épingle du jeu, malgré les difficultés. Non sans avoir à procéder à des transformations et non sans quelques grincements de dents. D’abord, son chalet se cherchera une vocation. Il sert de terminus d’autobus pour Laval de 1944 à 1961. Puis il loge jusqu’en 1983 la Bibliothèque Shamrock avant son déménagement au Patro Le Prévost sur l’avenue Christophe-Colomb. (De 1947 à 1961, la bibliothèque Shamrock, première bibliothèque de quartier à Montréal, se situait au 3e étage de la Caserne 31.) Le chalet est aujourd’hui occupé par une boulangerie.

Ensuite, en réaction à des plaintes émanant de la Société de prévention contre la cruauté envers les animaux (SPCA) et pour des raisons d’hygiène publique, la Ville décide en 1971 d’interdire la vente d’animaux vivants dans les marchés Atwater et Jean-Talon. On pouvait auparavant trouver au marché des poules, des lapins ou des agneaux vivants, par exemple, ce qui plaisait notamment à la communauté italienne. « À Rome on peut bien vivre en Romain, mais à Montréal on vit en Montréalais » répond Gérard Niding, président du comité exécutif de Montréal, en réaction aux doléances des Italiens. La Clinique de l’inspection des viandes est ainsi fermée et le petit bâtiment accueille temporairement des services sociaux. Il est à l’abandon depuis 2005 et attend toujours une décision de l’administration municipale sur son avenir.

Plusieurs autres modifications suivront. En 1983, afin de permettre l’ouverture du marché en hiver, on procède à la construction d’un mail intérieur fait de cloisons amovibles. En 1993, dans le but d’améliorer la gestion des marchés publics, la Ville cède l’administration du marché à la Corporation des Marchés publics de Montréal, qui se nomme aujourd’hui la Société des Marchés publics de Montréal, un organisme à but non lucratif dirigé par des marchands et des résidents et composé de membres commerçants. En 2004, en vue de solutionner un problème chronique de stationnement, la Corporation prend les grands moyens en construisant un stationnement souterrain de 360 places surmonté d’un bâtiment de deux étages, ce qui permet l’ajout d’une vingtaine de boutiques et une trentaine de nouveaux étals. En 2015 est ajouté un nouveau bâtiment qui comprend une succursale de la Société des alcools du Québec (SAQ). En 2018, on complète le réaménagement de l’avenue Shamrock en vue d’augmenter la surface piétonne.

L’intérieur du marché Jean-Talon en 2016 (photo : ShRPP)

Bientôt centenaire, le marché Jean-Talon n’a pas fini de se transformer, comme la société. Le manque de relève chez les agriculteurs, les espaces inoccupés, la faible affluence durant la semaine et la diversification de l’offre vers le prêt-à-manger sont parmi les défis qui interpellent maintenant le navire amiral des marchés publics montréalais. Saura-t-il garder son âme? On s’en reparle en 2033!


Ce texte de la Série Desjardins Histoire et Patrimoine de l’est III a été rendu possible grâce à la contribution financière de la Caisse Desjardins du Cœur-de-l’Île.
Recherche et rédaction : Louis Delagrave, membre de la  Société d’histoire Rosemont-Petite-Patrie.