
La Troupe des Artistes anonymes (Photo : Annick Fleury)
25 mai 2025LA MÉDIATION CULTURELLE AU SERVICE DE LA SANTÉ MENTALE
Le 12 juin prochain, la Maison de la culture Mercier prêtera son plateau à Point de départ, création collective de la Troupe des Artistes anonymes. Onze interprètes amateurs vivant avec un trouble psychotique présenteront une création collective. Au-delà du spectacle, c’est une démarche de médiation culturelle et de déstigmatisation qui se joue à chaque répétition.
L’initiative est supervisée par Saolie Dubois, ergothérapeute-psychiatrique à la Clinique externe des troubles psychotiques de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. « J’utilise le théâtre comme modalité thérapeutique pour soutenir les objectifs de rétablissement de mes usagers », explique-t-elle. Les patients traités par l’ergothérapeute présentent divers troubles psychotiques. « Ça regroupe différents diagnostics, par exemple la schizophrénie, le trouble schizo-affectif, les troubles délirants (…). Je peux expliquer brièvement ces symptômes psychotiques comme étant une altération des perceptions, des pensées, des croyances qui entraînent des difficultés sur le plan fonctionnel », précise l’ergothérapeute-psychiatrique.

Saolie Dubois, ergothérapeute-psychiatrique à la Clinique externe des troubles psychotiques de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (Photo : Annick Fleury)
Le jeu scénique agit d’abord sur les symptômes. Certains participants, rapporte l’ergothérapeute, « entendent des voix tous les jours », mais « l’activité en soi (…) les aide à prendre une distance par rapport à leurs hallucinations ». Les bénéfices de l’activité sont multiples : ils permettent aux participants de mieux gérer leur anxiété, de diminuer leur stress, pour ne nommer que ceux-là. « C’est vraiment l’effet d’un tremplin thérapeutique. Ils reprennent confiance en eux, ça les aide à se voir comme une personne à part entière et pas seulement comme un diagnostic », explique l’intervenante. Au fil des saisons, d’anciens participants sont retournés aux études, d’autres sur le marché du travail et certains ont franchi le pas d’emménager dans un logement autonome.
Suite à la pièce Point de départ, présentée par la Maison de la culture Mercier en juin, un vernissage photo dévoilera huit mois de coulisses et permettra au public d’échanger avec les interprètes. « C’est toujours intéressant d’avoir des personnes qui n’avaient jamais entendu parler du projet, puis de faire tomber les préjugés, se réjouit Saolie Dubois. Il y a beaucoup, beaucoup d’échanges. Ce qui est vraiment touchant aussi, c’est que les usagers sont hyperfiers. »
Troupe des artistes Anonymes : un exemple de médiation culturelle
Cette initiative illustre, très concrètement, ce qu’on appelle la médiation culturelle, concept encore méconnu, mais que la Ville de Montréal place désormais au cœur de sa politique culturelle.

Marie-Laure Robitaille, commissaire à la médiation culturelle par intérim à la Ville de Montréal (Ville de Montréal)
Marie-Laure Robitaille, commissaire à la médiation culturelle par intérim à la Ville de Montréal, se méfie des définitions universelles de ce concept. « Souvent, on refuse une définition rigide, parce que les pratiques sont très diverses », précise-t-elle.
Mme Robitaille préfère revenir à un principe fondateur : la rencontre. « On met en présence des citoyens souvent tenus à distance de l’offre artistique, un créateur ou un objet culturel, puis on accompagne le dialogue pour que chacun devienne partie prenante du processus. » Concrètement, on ouvre les coulisses, on invite le public à influencer le contenu, on valorise les histoires et les savoir-faire du quartier : la création ne se fait plus pour un public, mais avec lui.
Dans le cas de la Troupe des artistes Anonymes, la rencontre se joue d’emblée à la première répétition, hors des murs hospitaliers. Tous les jeudis, comédiens et intervenants se retrouvent dans une salle du Pavillon d’éducation communautaire d’Hochelaga-Maisonneuve. « On ne vient pas consulter, on vient répéter », insiste Saolie Dubois. Et ce simple déplacement modifie la dynamique. « On se réunit à l’extérieur de l’Institut parce que c’était important pour nous, dans l’idée de réinsertion dans la communauté. » L’espace neutre gomme la frontière entre soignants et soignés ; chacun devient artiste en devenir.
Tous sur un pied d’égalité
En plus de miser sur la rencontre, la médiation culturelle met aussi de l’avant l’égalité entre les participants. « Ce qui est très présent dans beaucoup de projets de médiation culturelle, c’est qu’une fois qu’on rentre dans un projet, les participants ont tous le même niveau, la même importance, fait remarquer Marie-Laure Robitaille. Surtout dans la Troupe des artistes Anonymes, il y a autant de soignants que de patients dans cette troupe-là, mais ils ont la même importance dans le processus créatif », ajoute-t-elle.
En ce sens, Saolie Dubois participe à toutes les étapes de création, que ce soit la mise en scène ou l’écriture scénique, et va même jusqu’à monter sur scène avec les interprètes. Cette implication lui permet d’observer en direct l’évolution de chaque participant et de faire le pont avec les équipes traitantes. « C’est vraiment intéressant et c’est vraiment très riche en matière d’intervention parce que j’ai accès à beaucoup plus de choses que si je voyais une personne en individuel dans mon bureau, en institut, car je participe à un groupe, je suis dans l’activité avec eux », précise la professionnelle.
En somme, la Troupe des artistes Anonymes permet à la fois de sensibiliser le public et de faire cheminer ses participants. « Ça passe par le théâtre, par l’écriture, par la création d’une œuvre, mais on vient vraiment sensibiliser, on vient vraiment parler d’un sujet qui est important pour cette communauté, par les arts, par la culture », conclut Marie-Laure Robitaille.














