
L’extérieur de la Cinémathèque québécoise (Courtoisie)
10 août 2025La Cinémathèque québécoise : divertir, conserver et durer
Ayant pignon sur rue au cœur du Quartier Latin, la Cinémathèque québécoise est un lieu phare du septième art au Québec. En plus de ses deux salles de projection, de son café-bar et de sa salle d’exposition, elle compte des archives renfermant des milliers de films. Rencontre avec le directeur de la programmation, de la diffusion et des publications de cette institution qui a su évoluer au fil des années et poursuivre sa mission de conservation et de mise en valeur des œuvres cinématographiques.
Née de l’initiative de professionnels du cinéma, de cinéphiles et de membres de la communauté culturelle (notamment liés à Radio-Canada et à l’Office national du film (ONF)), la Cinémathèque québécoise est fondée en 1963. « Elle s’est développée autour d’une mission patrimoniale forte : diffuser des films, valoriser l’histoire du cinéma au Québec et au Canada, et surtout conserver le patrimoine cinématographique québécois », explique Guillaume Lafleur, directeur de la programmation, de la diffusion et des publications. Agissant à la fois comme musée et centre de diffusion et d’archivage, la Cinémathèque détient également une collection internationale importante, notamment en cinéma d’animation, mais aussi en fiction et documentaire à portée mondiale.

Guillaume Lafleur, directeur de la programmation, de la diffusion et des publications à la Cinémathèque québécoise (Courtoisie/Vivien Gaumand)
Si sa mission fondamentale est restée stable au fil du temps, elle a néanmoins pris de l’ampleur. « Initialement chargée de combler un vide institutionnel en matière de conservation du cinéma québécois, la Cinémathèque a vu son rôle s’élargir, notamment par l’ajout du dépôt légal des films en 2008 », rappelle Guillaume Lafleur. En vertu de cette législation, tout film financé par le gouvernement du Québec doit être conservé à la Cinémathèque. Ce mandat, réalisé en collaboration avec Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), renforce son rôle dans la préservation de la production cinématographique locale.
La Cinémathèque et ses spécialités
Alors que les salles commerciales projettent principalement des nouveautés, la Cinémathèque propose, quant à elle, des rétrospectives, des cycles thématiques et des films rarement accessibles ailleurs.
Cet automne, par exemple, elle présentera des rétrospectives consacrées à l’actrice et réalisatrice Micheline Lanctôt, au cinéma ukrainien et au réalisateur et scénariste britannique Terry Gilliam. « Ça démontre la grande richesse et la diversité de notre programmation », souligne M. Lafleur. À Montréal, seule la Cinémathèque est en mesure d’offrir ce type d’expérience en continu, et elle fait partie d’un très petit nombre d’institutions au Canada à pouvoir le faire, aux côtés du TIFF, à Toronto, ajoute-t-il.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la fréquentation en salle a connu une croissance constante depuis la pandémie, indique le directeur de la programmation, de la diffusion et des publications. « Le cinéma reste une forme d’art très accessible, surtout si on le compare à d’autres disciplines culturelles comme les arts vivants, où les coûts des billets peuvent être très élevés. Cette accessibilité a été un avantage notable pour nous après la pandémie. » Une conséquence directe a été l’augmentation importante du nombre d’abonnés à son programme d’abonnement. Il s’agit d’une formule vendue à environ 100 $ par an qui permet un accès illimité à la programmation régulière de la Cinémathèque.
L’équipe a aussi noté un certain rajeunissement chez le public, une bonne nouvelle pour l’institution. Pour attirer les plus jeunes, la Cinémathèque a investi davantage dans les réseaux sociaux, notamment Instagram, en plus d’avoir développé des campagnes ciblant spécifiquement les étudiants. Au-delà de l’âge, une attention particulière a été portée à la diversité culturelle. « Par exemple, nous concevons des programmes autour de l’histoire du cinéma réalisée par des cinéastes afrodescendants, en collaboration avec des programmateurs issus de ces communautés, notamment via des partenariats avec le Festival international du film black », illustre M. Lafleur. D’autres initiatives visent aussi des publics marginalisés, comme la communauté malentendante avec le projet Perspectives sourdes.
Le numérique
Interrogé sur l’impact de l’explosion du numérique sur les salles de cinéma, Guillaume Lafleur insiste sur le fait qu’il s’agit d’une composante incontournable du cinéma contemporain. « Bien que la Cinémathèque continue de projeter des films sur pellicule, la majorité des œuvres est maintenant diffusée en format numérique, ce qui exige de nouvelles compétences techniques au sein de l’équipe, ce qui nous a demandé de donner des formations ou de procéder à des embauches. » De plus, il demeure important pour la Cinémathèque de s’ouvrir aux autres types de créations artistiques. Par exemple, des expositions intégrant des installations, du cinéma élargi ou des dispositifs sonores alternatifs s’y déroulent.
Le lieu de diffusion du Quartier latin offre lui-même du contenu en ligne, principalement en complément de ses activités en salle. « L’expérience en salle reste essentielle, elle constitue l’essence même de la mission d’un cinéma. Cependant, la mise en valeur du patrimoine québécois passe aussi par la diffusion en ligne, notamment de films restaurés. »
L’institution travaille à créer un catalogue numérique de restaurations, un projet à long terme amorcé lorsqu’elle a obtenu un financement spécifique pour ce projet, au milieu des années 2010.
Financement et partenariat
Organisme à but non lucratif (OBNL) subventionné par le Conseil des arts du Canada et par le ministère de la Culture et des Communications du Québec, la Cinémathèque génère aussi des revenus autonomes importants grâce à la location de ses espaces, notamment à l’INIS et, jusqu’à récemment, à l’UQAM.
Elle travaille d’ailleurs régulièrement avec d’autres institutions culturelles et éducatives, collaborant par exemple avec l’UQAM et l’INIS, justement, mais aussi avec BAnQ dans le cadre du congrès de la Fédération internationale des archives du film, organisé à Montréal. « D’autres partenariats existent avec toutes les universités montréalaises, mais aussi avec des galeries d’art, des festivals et des musées », mentionne M. Lafleur. La Cinémathèque québécoise renforce également sa mission de conservation et de diffusion du patrimoine cinématographique en collaborant avec le Musée des beaux-arts de Montréal, entre autres.
Elle joue donc un rôle central dans Ville-Marie, où elle se trouve, et dans le Quartier latin et sa revitalisation. « La Cinémathèque doit poursuivre un dialogue actif avec ses différents partenaires, qu’ils soient culturels ou économiques, pour rester alignée sur les projets de réaménagement du secteur. Car c’est en étant un acteur engagé dans le tissu local qu’elle peut contribuer de manière significative à la transformation du quartier », croit Guillaume Lafleur.

L’intérieur de la Cinémathèque québécoise (Courtoisie/Raphaël Thibodeau)
Défis et avenir
Comme ses pairs du domaine culturel, la Cinémathèque est actuellement confrontée à un resserrement économique, aggravé par l’inflation. De plus, elle fera face à plusieurs défis majeurs dans les prochaines années : la rénovation de ses installations, y compris la réfection du toit, et surtout l’agrandissement ou l’amélioration de ses réserves, arrivées à un point de saturation. Des solutions sont en cours d’exploration pour régler ces questions cruciales à l’horizon 2030.
Pour le directeur de la programmation, de la diffusion et des publications, il importe de renforcer la mise en valeur du patrimoine cinématographique québécois, notamment à travers des projets concertés de restauration. « Pour mener à bien nos ambitions, ça prend un soutien élargi, ce qui inclut le gouvernement fédéral et Téléfilm Canada, afin de structurer une véritable politique nationale de restauration et de conservation », clame-t-il.
Néanmoins, Guillaume Lafleur se montre optimiste quant à l’avenir de la Cinémathèque, une institution plus pertinente que jamais selon lui. « Elle joue un rôle de premier plan dans la mémoire active du cinéma local », conclut-il.







