L’oeuvre « Commencement d’orage sur Hochelaga » de Marc-Aurèle Fortin (courtoisie du MBAM)

Hochelaga vu par Marc-Aurèle Fortin : entre modernité et mémoire d’un monde en transformation

Dans les années 1920 et 1930, alors que Montréal se transforme à grande vitesse, le quartier Hochelaga devient, presque par hasard, un sujet privilégié pour le peintre Marc-Aurèle Fortin. Ni lieu d’enfance ni espace d’attachement personnel, ce secteur de l’est de la ville s’impose plutôt pour lui comme un point d’observation unique des bouleversements urbains.

« Il n’était pas attaché personnellement à ce quartier-là », explique Sarah Mainguy, historienne de l’art et chercheuse pour le catalogue raisonné de l’artiste. « Mais clairement, le développement de la ville, il y avait quelque chose qui le fascinait là-dedans. »

Même constat du côté de l’historien Matthieu Mazeau, de l’Atelier d’histoire Mercier–Hochelaga-Maisonneuve (AHMHM). Selon lui, le quartier offrait une synthèse rare de la transformation montréalaise : « Hochelaga est bien établi, mais c’est encore un endroit qui est en train de s’urbaniser, et quand même assez vite. »

À cette époque, le quartier est un espace hybride. Les manufactures, le chemin de fer et le port de Montréal y cohabitent avec des terrains encore vacants, voire agricoles. « On voit qu’on est encore dans une époque où le développement résidentiel se fait toujours », note Mazeau, en évoquant des cartes des années 1920 montrant des rues partiellement construites.

Le peintre Marc-Aurèle Fortin (courtoisie de la Fondation Marc-Aurèle Fortin)

Une découverte au fil d’une promenade

La rencontre entre Fortin et Hochelaga relève presque du hasard. Dans les années 1920, alors qu’il habite le Vieux-Montréal, le peintre part en promenade et suit les voies ferrées vers l’est.

« Il avait longé le chemin de fer. Ça l’avait amené dans l’est », raconte Mainguy. Cette marche le conduit jusqu’à la rue Sherbrooke, où le dénivelé lui offre un point de vue en plongée sur le quartier. Ce panorama devient déterminant. « Ça lui donnait un point de vue sur le quartier qu’il trouvait assez intéressant », précise-t-elle.

Mazeau évoque aussi cette découverte fortuite, en soulignant l’importance de la topographie : « Quand on remonte la rue, on peut quand même bien voir le reste du quartier. » Une perspective idéale pour un peintre attiré par les vastes compositions, croit-on.

Un paysage unique : entre ville et campagne

Si Hochelaga fascine autant Fortin, c’est qu’il incarne un moment charnière de l’histoire urbaine. En quelques décennies, Montréal passe d’une ville compacte entourée de campagnes à une métropole industrialisée. « En 1850, Hochelaga, c’est des fermes. En 100 ans, on passe à une ville très urbanisée », résume Mazeau.

Cette transition se lit directement dans les œuvres. Fortin capte la coexistence de mondes opposés : celui de la tradition rurale et celui de la modernité industrielle. « On voit bien ce clash », insiste l’historien.

Mainguy décrit avec précision cette composition typique : « On va avoir un avant-plan avec des terres cultivées, des cultivateurs puis au second plan, la ville d’Hochelaga très entassée. » Au loin, le fleuve, la rive sud et les montagnes complètent la scène.

Ce dispositif visuel n’est pas anodin. Il met en tension deux univers : « La ville vient comme se compresser entre les éléments naturels et un mode de vie plus traditionnel », explique-t-elle.

Une vision chargée de symboles

Certaines œuvres, comme Commencement d’orage sur Hochelaga, accentuent cette tension. Le ciel dramatique et l’arrivée de l’orage prennent une valeur symbolique. « On pouvait y voir un symbole de l’arrivée de la modernité qui pouvait menacer des valeurs plus traditionnelles », avance Mainguy.

Les éléments du premier plan — arbres, champs, figures humaines — évoquent l’enracinement et la continuité. À l’inverse, la ville apparaît dense, géométrique, parfois oppressante.

Mazeau note d’ailleurs une différence marquée dans la représentation humaine : « Dans le côté rural, on va voir des personnages, puis les côtés urbains, on va jamais voir de personnages. » Une absence qui donne à la ville une impression de froideur, voire de « vie morte », pour l’historien.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces contrastes ne reposent pas uniquement sur les couleurs ou les effets d’ombre. Mainguy insiste sur l’importance du langage formel. « Les formes, pour l’univers rural, sont plus organiques. Et ce sont des formes beaucoup plus rectilignes pour les logements ouvriers. »

L’historienne de l’art précise que dans les aquarelles d’Hochelaga, réalisées surtout à la fin des années 1920 et dans les années 1930, les traits restent légers. Les contrastes marqués apparaîtront davantage dans les œuvres plus tardives, à partir des années 1940, avec l’usage du crayon conté et du pastel.

Un terrain d’expérimentation artistique

Hochelaga n’est pas seulement un sujet : c’est aussi un laboratoire pour Fortin. Il y revient fréquemment, parfois pour peindre rapidement une même vue. « C’est un peu l’endroit où il va juste peindre la même affaire », explique Mazeau. « C’est un petit peu un terrain de jeu pour lui. »

Ces œuvres, souvent réalisées en une journée, contrastent avec d’autres tableaux plus élaborés qui lui demandent des mois, voire des années de travail.

Mais ce caractère spontané n’enlève rien à leur importance. Au contraire, ces répétitions permettent à Fortin d’explorer la lumière, les saisons et les variations atmosphériques, expliquent les spécialistes.

Un sujet qui propulse sa carrière

Les paysages d’Hochelaga jouent également un rôle clé dans la reconnaissance de Fortin. « Ça va l’amener à un autre niveau de succès », souligne Mazeau.

C’est notamment grâce à ces œuvres que la Galerie nationale du Canada acquiert pour la première fois une de ses toiles. Plus tard, certaines, comme Commencement d’orage sur Hochelaga, deviendront emblématiques.

Mainguy retrace aussi leur parcours dans les collections : vendues par la Galerie L’Art français dans les années 1960, elles passent entre les mains de collectionneurs comme Jean-Pierre Bonneville avant d’entrer dans des institutions muséales.

Aujourd’hui, les œuvres de Fortin sont étudiées autant pour leur valeur esthétique que pour leur portée documentaire. « N’importe quelle source est bonne tant qu’on la remet en contexte », affirme Mazeau. Selon lui, les peintures peuvent enrichir notre compréhension de la vie ouvrière et de l’urbanisation, à condition d’être croisées avec d’autres sources.

Elles révèlent notamment la proximité entre industries et habitations, ou encore le rôle central de l’église dans le paysage urbain. « On voit à quel point ces bâtiments dominent le paysage », dit-il.

Mais ces images restent subjectives. Elles traduisent un regard, une sensibilité. « On a une perception de Marc-Aurèle Fortin », rappelle Mazeau, évoquant la vision parfois critique de l’urbanité de ce dernier.

Un artiste entre tradition et modernité

Pour les historiens de l’art, Fortin occupe une place charnière dans l’évolution artistique québécoise. « Tout le monde s’entend pour dire que c’est quelqu’un dont l’œuvre a participé à l’avènement d’une certaine modernité », affirme Mainguy.

Son style, influencé par l’impressionnisme et le post-impressionnisme, introduit plus de subjectivité et de liberté formelle. Couleurs expressives, déformations et jeux graphiques marquent une rupture avec la représentation strictement réaliste.

Pourtant, cette modernité coexiste avec un attachement profond à des valeurs traditionnelles. « Lui se plaçait davantage du côté d’un mode de vie plus traditionnel », explique Mainguy. Cette contradiction reflète les tensions de son époque, entre conservatisme et progrès. « Les hésitations de Fortin témoignent des débats qu’on vivait à l’époque », ajoute-t-elle.

Si Marc-Aurèle Fortin a peint de nombreux paysages à travers le Québec, Hochelaga occupait une place à part. Ni totalement urbain ni encore rural, le quartier lui offrait un point de vue unique sur une société en mutation.


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