La Plaza Saint-Hubert la nuit, près de la rue Saint-Zotique, vers 1967. Antoine Désilets [BAnQ, Fonds Antoine Désilets).

HISTOIRE DE LA RUE SAINT-HUBERT ET DE SA PLAZA

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À quand remonte l’histoire de la rue Saint-Hubert, cette grande artère commerciale de la Petite-Patrie? Comment s’est-elle développée? Pourquoi est-elle devenue une Plaza, avec ses marquises si caractéristiques perchées au-dessus des trottoirs? C’est ce que nous découvrirons dans les prochains paragraphes.

Issue d’un tanneur venu de France vers 1715, la famille Robreau Duplessis est propriétaire depuis la fin du XVIIIe siècle d’une terre sise au nord de la rue des Carrières où sera un jour construite la rue Saint-Hubert. En 1870, la succession Robreau Duplessis vend cette terre à Henriette Moreau, épouse du promoteur Hardoin Lionais. (Henriette sert de prête-nom afin de mettre le patrimoine familial à l’abri d’éventuelles poursuites judiciaires contre son mari.) Les Lionais font dresser un plan de lotissement pour le segment sis entre la rue des Carrières et la rue Beaubien, le 24 août 1874, sur lequel les nouvelles rues ne portent pas encore de nom.

Survient alors un épisode de spéculation immobilière débridée. La construction du chemin de fer Québec, Montréal, Ottawa et Occidental est en cours. Hypnotisés par la fantaisie de nouveaux quartiers prospères émergeant le long de la voie ferrée, des spéculateurs peu avertis acquièrent en décembre 1874 la « Terre Robreau » des Lionais. Ils créent la Société de construction du Coteau Saint-Louis pour lancer la vente de lots. Anticipant une forte demande, ils font dresser un autre plan de lotissement daté du 30 avril 1875 qui étend le tracé des rues entre Beaubien et le site de la future église du Rosaire. C’est sur ce plan que la rue Saint-Hubert est nommée, prenant le nom du tronçon historique localisé entre le square Viger et l’avenue du Mont-Royal.

Le chemin de fer est mis en service en octobre 1876. La Terre Robreau demeure un champ inculte. La Société est dissoute en 1878, ses fondateurs font faillite, des dizaines de lots se retrouvent en défaut pour non-paiement des taxes municipales, et la famille Lionais récupère la plus grande partie des lots en 1879 dans une vente conduite par le shérif. La rue Saint-Hubert, encore à l’état de projet, attend son heure.

Un nouveau projet d’urbanisation vers le nord voit le jour en 1887. Des hommes d’affaires du village de Côte Saint-Louis annoncent la fondation de la Compagnie du boulevard Saint-Denis, dans le but de prolonger la rue Saint-Denis au-delà de la voie ferrée, jusqu’à la rivière des Prairies. À cet effet, la succession Comte, propriétaire du segment de l’emprise du « boulevard » s’étendant jusqu’à la hauteur de la future rue Jean-Talon, en fait don à la municipalité. Mais sur le terrain… rien ne se passe.

Pour qu’un développement immobilier soutenu débute, il faut réunir des conditions favorables et un investisseur sérieux – en l’occurrence, l’industriel et financier George Alexander Drummond. D’origine écossaise, il immigre à Montréal en 1854 pour prendre en charge les aspects techniques de la nouvelle raffinerie de sucre que son beau-frère, John Redpath, veut mettre sur pied. Drummond sera l’âme dirigeante de la raffinerie d’autant plus que les fils de Redpath s’en désintéressent. En 1878, Drummond participe au retour au pouvoir du premier ministre John A. Macdonald à la faveur de la « Politique nationale » qui soutiendra l’industrie canadienne, surtout montréalaise. Consulté ensuite sur sa mise en application, il s’assure de spécifier des conditions favorables aux raffineurs de sucre de canne au Canada. Déjà sénateur à Ottawa et vice-président de la Banque de Montréal, il achète en 1890 de la succession Comte toute la propriété des environs de l’emprise du boulevard Saint-Denis; ensuite il acquiert des Lionais le lotissement voisinant la rue Saint-Hubert. Les actes de vente sont toutefois signés par un prête-nom, Henry Vincent Meredith, employé de confiance à la Banque de Montréal. Tout ce territoire – de la voie ferrée à Saint-Denis / Jean-Talon ou Saint-Hubert / Villeray, et de la rue Drolet à la rue Saint-André – est alors loti et mis en marché sous le nom de Boulevard Saint-Denis.

Il manque encore, hélas, trois éléments pour que ce nouveau quartier puisse se développer: le transport en commun (tramway électrique), l’aqueduc et l’égout. L’expérience de la municipalité voisine de Saint-Louis-du-Mile-End n’est guère encourageante; faire venir de tels services nécessite beaucoup d’argent, de temps et de capacité de négociation. La stratégie adoptée à Côte Saint-Louis sera plutôt celle de l’annexion rapide à Montréal. Déjà en discussion dans le passé, le projet d’annexion se concrétise seulement trois ans après l’entrée en scène de Drummond. Les éléments d’un beau quartier se mettent rapidement en place, en commençant par le tramway sur la rue Saint-Denis qui s’étend jusqu’à Jean-Talon en 1895. La même année, la nouvelle paroisse Saint-Édouard est érigée dans des champs, angle Saint-Denis et Beaubien, un lieu central du projet immobilier. Il y aura même des lampadaires électriques dans les rues!

L’église Saint-Édouard et le quartier Boulevard Saint-Denis à ses débuts, 1896. Le monde illustré, 16 mai 1896 [BAnQ, collection numérique].

Précaution nécessaire à l’époque, en l’absence d’un zonage municipal, tous les lots sont vendus sous condition de pas être utilisés pour une fonction pouvant causer une nuisance aux voisins : abattoir, étable, porcherie, usine de colle ou de savon, tannerie, ou n’importe quelle manufacture, brasserie, distillerie, meunerie, scierie, commerce de peaux ou autre commerce de nature à causer ou émettre des odeurs déplaisantes ou malsaines. L’exploitation de carrières de pierre, l’activité principale des environs depuis presque un siècle, est interdite. De plus, l’acheteur est tenu d’y construire une bâtisse d’au moins deux étages, en pierre ou avec un revêtement de brique. De surcroît, il est spécifié dans les actes de vente que les maisons à logements multiples (« tenements ») sont interdites, interdiction qui sera cependant levée un peu plus tard. Voilà donc la recette employée pour établir un quartier où il fait bon vivre, version tournant du vingtième siècle.

Publicité de l’agent immobilier vendant des lots au Boulevard Saint-Denis, The Gazette, 26 septembre 1892.

Pourquoi la rue Saint-Hubert devient-elle une rue principalement commerciale alors que Saint-Denis hérite d’une vocation presque exclusivement résidentielle? C’est que le promoteur veut faire de la rue Saint-Denis, ici au nord, une rue aussi prestigieuse qu’elle l’était au bas de la ville, ou encore comme l’avenue du Parc dans le Mile End. Aucune condition de vente supplémentaire n’est imposée, mais les lots de la rue Saint-Denis sont plus profonds et leur prix au pied carré est plus élevé. Et peut-être existe-t-il aussi d’autres facteurs que nous n’avons pas encore découverts. De toute façon, l’occupation des deux rues se distingue dès les années 1890. La construction, sur toute la longueur de Saint-Hubert, avance rapidement en laissant peu de lots vacants et en établissant déjà quelques commerces au rez-de-chaussée. Puis lorsqu’on dote le quartier d’un bain public en 1910, il prend place rue Saint-Hubert au nord de Bélanger. En revanche, on trouve encore des ilots entiers de terrains vacants sur Saint-Denis en 1911. Les ilots construits contiennent des institutions (église, écoles) et des résidences aux dimensions impressionnantes. Fait à noter, à la différence de ce que l’on trouve le plus souvent dans les autres quartiers, la ligne de tramway de la rue Saint-Denis ne correspond pas à une rue commerciale.

Dans les années 1920, on retrouve déjà autant de commerces sur Saint-Hubert qu’il y en a aujourd’hui.

Le 18 février 1922, un premier cinéma de quartier, le Plaza, est inauguré juste au nord de Beaubien. C’est une salle de 980 places conçue pour le cinéma muet accompagné d’un pianiste. Cinq ans plus tard, le cinéma parlant (anglais) prendra graduellement la relève. Le Plaza ferme en 1956, au moment où de nombreux autres cinémas de quartier perdent leur public à cause de l’arrivée de la télévision. Amputée de la moitié de sa capacité, la salle rouvrira toutefois de 1958 à 1977 comme cinéma francophone.

Le transport en commun arrive finalement sur cette partie de la rue Saint-Hubert, le 13 juillet 1926. Grande innovation, il ne s’agit pas d’un tramway, mais plutôt d’une ligne d’autobus – un nouveau type de véhicule pour la Compagnie des Tramways de Montréal.

Parmi les commerces de longue date toujours présents rue Saint-Hubert figurent le magasin de matériel photographique L.L. Lozeau et la libraire Raffin. Selon l’histoire officielle de Lozeau, la fondation de l’entreprise remonte à 1927, mais à l’origine, il s’agissait d’un studio de photographie situé près de l’avenue du Mont-Royal. Le magasin actuel du 6229 est ouvert depuis 1949. Pour sa part, Jean Raffin ouvre sa librairie au 6722 Saint-Hubert en 1930. Malgré un incendie majeur en 1966, le magasin y demeurera jusqu’à son déménagement au 6330, en 2003. Deux restaurants remontent aux années 1950. La rôtisserie Saint-Hubert à l’origine de la chaine bien connue, fondée en 1951 au 6355, demeure en opération à son adresse d’origine. Le Roi du Smoked Meat, ouvert en 1956 au 6695 et situé à son adresse actuelle (6705) depuis 1965, montre aussi une longévité impressionnante.

Rue Saint-Hubert, angle Beaubien, années 1920. Le théâtre Plaza est à droite [BAnQ, Fonds La Presse).

Après la Deuxième Guerre mondiale ─ comme partout en Amérique du Nord ─ on construit de nombreuses autoroutes dans la région métropolitaine autour desquelles de nouvelles banlieues surgissent. Des centres commerciaux attirent les foules avec leurs intérieurs climatisés et leur vaste stationnement, tandis que les anciennes rues commerciales du début du vingtième siècle perdent peu à peu de leur lustre. Pour maintenir l’attrait commercial de la rue Saint-Hubert, ses marchands s’associent en 1953 pour créer l’Association du Centre d’Achats de la rue St-Hubert. L’Association adopte le nom « Plaza Saint-Hubert » en 1959, au moment d’annoncer un plan de réaménagement de la rue et des environs. La rue Saint-Hubert devait être réservée aux piétons, tandis que les édifices des rues parallèles de chaque côté seraient remplacés par un stationnement pour 4 000 voitures! Le plan ne sera que partiellement adopté. Des arches lumineuses voisineront les enseignes au néon surdimensionnées des magasins. Un nombre plus modeste de places de stationnement est aménagé.

En 1984, la Ville de Montréal installe une marquise de verre à structure métallique, prenant appui sur les façades des édifices, au-dessus des trottoirs entre la rue de Bellechasse et la rue Jean-Talon. Contestée à l’origine et remise en question plus d’une fois, elle est quand même appréciée des marchands et de leur clientèle. Mais après 30 ans de service, elle doit être remplacée. À l’occasion de la réfection de la rue et de ses infrastructures souterraines, un grand chantier mené entre 2018 et 2021, on démonte la marquise désuète. Elle est remplacée par la nouvelle marquise actuellement en place, qui a l’avantage d’être autoportante. La rue, reconstruite de bout en bout, plus conviviale pour les piétons et cyclistes, est dorénavant bien positionnée pour une relance. Les grandes rues commerciales, à défaut d’être éternelles, ont une grande capacité de résilience et de réinvention.


Ce texte de la Série Desjardins Histoire et Patrimoine de l’est a été rendu possible grâce à la contribution financière de la Caisse Desjardins du Cœur-de-l’Île.
Recherche et rédaction : Justin Bur, membre de la Société d’histoire Rosemont-Petite-Patrie.