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27 septembre 2025Les formations d’avenir : entre passions et besoins du marché
Dans un marché du travail influencé par l’intelligence artificielle (IA), la pénurie de main-d’œuvre et la transformation accélérée des milieux industriels, choisir la bonne formation peut parfois représenter une tâche complexe. Selon deux spécialistes interrogés récemment, les réponses à cette question ne sont en effet ni simples ni uniformes, et exigent une réflexion à la fois personnelle et stratégique.
Caroline Dufour, présidente de l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec, rappelle d’emblée une vérité souvent négligée : la formation idéale dépend d’abord de la personne elle-même. « Dans un monde en changement, le rôle du conseiller d’orientation, c’est de ramener l’individu à lui-même, loin des tendances et des palmarès », affirme-t-elle. Face aux bouleversements technologiques et aux pénuries dans presque tous les secteurs, le défi n’est pas seulement de suivre une mode, mais de trouver un chemin professionnel cohérent avec ses valeurs, ses talents et ses priorités, croit-elle.

Caroline Dufour, présidente de l’OCCOQ (Courtoisie)
La présidente de l’OCCOQ insiste aussi sur l’adaptabilité, une compétence clé sous-estimée : « De nos jours, il est illusoire de croire qu’un choix de carrière durera toute une vie. Il faut s’attendre à évoluer, parfois à changer complètement. »
Les formations techniques, des piliers d’avenir
Du côté des employeurs, le constat est clair : les formations techniques, en particulier celles orientées vers l’automatisation, le génie, les technologies de l’information (TI) et la construction, sont plus que jamais pertinentes. C’est ce qu’indique Xavier Thorens, président de la firme de recrutement Thorens Talents. Il observe une forte demande dans les secteurs industriels, municipaux et technologiques, particulièrement dans l’est de Montréal. « Les usines vivent un virage numérique. Les systèmes SCADA [en français : système de contrôle et d’acquisition de données en temps réel], par exemple, sont au cœur de l’automatisation industrielle. Les profils capables de gérer ces systèmes — souvent issus de DEC ou de baccalauréats en automatisation — sont très recherchés et rares », explique-t-il.
Le chasseur de têtes cite également la montée des rôles hybrides en TI, comme les spécialistes en DevOps*, en cybersécurité, ou encore ceux œuvrant à l’intersection du numérique et de l’opérationnel (technologies opérationnelles (ou OT) et object-oriented technology (ou OOT)). Ces rôles sont stratégiques, car ils combinent compétences techniques pointues et compréhension des processus industriels.
L’IA : moteur de transformation, oui ; remplaçante immédiate, non
Si l’IA est sur toutes les lèvres en ce moment, elle ne remplace pas, pour l’instant du moins, la majorité des emplois techniques. Bien sûr, elle transforme les tâches, exigeant des professionnels plus spécialisés, plus créatifs et plus adaptables. « Par contre, ce n’est pas l’IA en elle-même qui remplace les gens, mais plutôt le manque de qualification pour travailler avec elle qui met certains postes à risque », nuance M. Thorens.
Ainsi, les métiers autour de l’ingénierie logicielle, de la science des données, de la modélisation d’algorithmes ou de la vision numérique sont en forte croissance. Ce sont des professions durables — à condition d’y arriver avec la bonne formation, croit le chasseur de têtes.
AEC, DEP, DEC : des parcours alternatifs à valoriser
Si les baccalauréats conservent leur prestige, les formations courtes et techniques (AEC, DEP, DEC) reviennent en force, selon la présidente de l’OCCOQ. « Ces parcours sont encore trop peu valorisés, malgré leur grande pertinence sur le terrain. » Elle rappelle que des postes bien rémunérés et stables — comme électricien industriel ou technicien en automatisation — sont accessibles sans passer par l’université. Ces emplois, difficiles à automatiser, offrent souvent un placement rapide et des perspectives durables.
Xavier Thorens abonde dans le même sens. Il voit dans les AEC orientées vers la programmation d’automates industriels (PLC) ou le système SCADA des tremplins efficaces pour entrer rapidement dans des rôles techniques bien rémunérés. « Les entreprises ont besoin de ces profils immédiatement, et il n’y en a pas assez sur le marché », fait-il remarquer.

Xavier Thorens, président de la firme de recrutement Thorens Talents (Courtoisie)
Attention aux métiers menacés par l’automatisation
Certains métiers, bien qu’encore en demande aujourd’hui, pourraient décliner rapidement. Le chasseur de têtes cite l’exemple des soudeurs, dont les tâches sont de plus en plus prises en charge par des robots, ou encore des employés administratifs spécialisés dans Excel, dont les fonctions sont désormais automatisables par des outils comme Copilot ou ChatGPT.
Il met aussi en garde contre les formations en développement web de base, souvent visées par l’automatisation via les outils low-code/no-code. « Mieux vaut viser des rôles plus avancés — comme architecte de solutions ou ingénieur logiciel — qui exigent une réflexion stratégique, difficile à automatiser », conseille-t-il.
Pour une transition réaliste vers une reconversion professionnelle
Le désir de reconversion professionnelle touche autant les jeunes que les gestionnaires en fin de carrière, croit Caroline Dufour. « La pandémie a d’ailleurs accéléré ces mouvements, notamment dans les secteurs fragilisés comme les arts ou la restauration », dit-elle.
Mais changer de voie demande une stratégie réaliste, et M. Thorens recommande d’adopter une approche par étapes. « Plutôt que de tout quitter pour un nouveau domaine, mieux vaut amorcer des transitions progressives. Par exemple, un RH peut apprendre la programmation low-code, puis évoluer vers les systèmes RH, et ensuite viser un poste de chef de projets TI. » Ce type de cheminement favoriserait une meilleure employabilité, tout en tenant compte des réalités familiales et financières de chacun.
Des conseils pour les différentes générations
Pour les jeunes, le mot d’ordre est curiosité et résilience. Car selon Mme Dufour, les opportunités d’emplois reviendront en force après cette phase de rééquilibrage économique. « Il faut rester attentif aux changements et s’outiller en continu, tout en ne perdant pas de vue ce qui nous motive vraiment. »
Et pour les personnes en milieu ou fin de carrière, l’expérience reste une valeur sûre — surtout si elle est mise au service de la relève. « Les personnes expérimentées peuvent se réinventer comme mentors ou coachs. Ce n’est pas une fin, mais une phase de transmission et d’évolution personnelle », souligne Xavier Thorens.
En somme, ni les tendances, ni les passions ne suffisent à guider un choix de formation. L’enjeu pour chacun est de trouver un point d’équilibre entre ce qu’il est, ce qu’il aime, et ce que le marché attend. Et de rester agile, car autant sur le marché du travail que dans l’offre de formations, la seule constante, c’est le changement.
*Selon Wikipedia, il s’agit d’un « mouvement en ingénierie informatique et d’une pratique technique visant à l’unification du développement logiciel (dev) et de l’administration des infrastructures informatiques (ops), notamment l’administration système. »











