(Photo : EMM)

DES ÉTATS GÉNÉRAUX DANS L’EST S’IMPOSENT-ILS?

Faire passer l’est de Montréal du brun-gris au bleu-vert est un leitmotiv qui revient régulièrement depuis quelques années sur le territoire. Tout comme on entend la pertinence d’un New Deal dans l’est, une région que l’on qualifie même de Silicon Valley du Québec… en devenir. L’est industriel s’apprêterait aussi à transiter vers les énergies et technologies vertes, à attirer du savoir, et les pavillons institutionnels qui viennent avec. On parle de l’arrivée imminente de zones d’innovation, et de revoir entre autres la mobilité structurante de l’ensemble du secteur. Bref, les astres sont alignés pour que ça se passe dans l’est.

Québec et Montréal ont signé il y a trois ans une déclaration officielle conjointe ciblant l’est de la métropole comme territoire prioritaire de développement et d’investissements publics. La Chambre de commerce de l’Est de Montréal a pondu un an plus tard un premier livre blanc depuis 20 ans. L’Alliance pour l’Est de Montréal, grande table de concertation de la communauté civile, s’est formée à la même période, alors que le Comité de développement économique de l’Est de Montréal (CDEM), regroupant surtout organismes et élus de l’est, continue ses activités et de réfléchir au développement du territoire.

Du même souffle, un vent de grands projets se fait effectivement sentir, comme jamais auparavant. Décontamination accélérée des sols industriels; prolongement de la ligne bleue du métro; reconstruction de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont; réfection du tunnel Louis-Hyppolyte La Fontaine, reconstruction de la rue Notre-Dame, projet de grand parc de l’est; boom immobilier dans Mercier−Hochelaga-Maisonneuve qui s’annonce; et notamment, bien sûr, le REM de l’est. Et on pourrait poursuivre la liste de projets, aisément…

SRB Pie-IX (photo : EMM).

Beaucoup de grands chantiers qui annoncent donc une réelle revalorisation de l’est de Montréal. Mais en ce début de « nouvelle ère », des développements majeurs sont, déjà, sujets à des questionnements légitimes, autant de la part de citoyens sur le territoire que des forces vives civiles et politiques. L’entreprise Ray-Mont Logistiques, en train (sans jeu de mot) de déployer son méga centre de transbordement de marchandises dans le secteur Assomption Sud, est sans nul doute le premier projet de cette nouvelle vague qui suscite autant de controverse quant à la transition souhaitée des secteurs industriels de l’est vers l’économie verte. D’ailleurs, si la grande majorité des élus de tous les paliers de gouvernement dans l’arrondissement de Mercier−Hochelaga-Maisonneuve se sont publiquement affichés contre l’arrivée de ce projet, le moins que l’on puisse dire, c’est que la discrétion règne à la mairie de Montréal et dans les ministères impliqués, les commentaires étant très difficiles à aller chercher. Par ailleurs, il faut rappeler que l’entreprise a gagné par deux fois sa cause devant les tribunaux, obligeant la Ville à lui décerner son permis de construction, et que Ray-Mont Logistiques a entamé récemment une poursuite record de plus de 370 M $ contre l’administration municipale. Alors, dans ces circonstances…

Dans le même ordre d’idée, rappelons que l’arrondissement d’Anjou a donné le feu vert l’an dernier à l’implantation d’immenses entrepôts, comme celui de Costco, empiétant pour ce faire sur une partie du golf Métropolitain, un des rares espaces verts dans cet arrondissement. Un développement surprenant qui semble aller à l’encontre des volontés mises de l’avant par Montréal et Québec. Et tout récemment, voilà que dans ce même arrondissement, et sur une plus petite parcelle, dans Montréal-Est, on annonce l’arrivée d’un immense entrepôt d’Amazon sur un terrain de 2,5 millions de pi2, avec près de 50 portes de réception-livraison de marchandise et plusieurs centaines de places de stationnement, plus de 1 000 selon certaines sources. Le géant américain sera donc le premier à venir s’installer sur les anciens terrains de la pétrolière Shell, acquis et décontaminés par l’entreprise Groupe C. Laganière, dont Fondaction est propriétaire à 30 %. Une transaction majeure évaluée à 56,5 M $ impliquant le promoteur Broccolini, un prix jamais vu pour du terrain industriel dans l’est de Montréal (23 $ / pi2). On est donc plutôt du côté de la logistique de transport, encore une fois, et non dans une processus de transition verte.

Entrepôt d’Amazon à Laval (photo tirée du site web de Broccolini).

La Ville avait un droit de péremption sur ce terrain, qu’elle n’a pas exercé. Avec toute la saga entourant le dossier de Ray-Mont Logistiques, à proximité, la question se pose à savoir pourquoi la Ville ne s’est pas manifestée. Par ailleurs, très difficile encore une fois de faire commenter ce dossier par les instances décisionnelles en place. Du côté de la Ville, elle a répondu à notre appel de commentaire sur l’arrivée d’Amazon en nous envoyant ce texte par courriel : « Nous nous sommes engagés à faire avancer rapidement la création d’un corridor vert, à protéger les espaces verts du Golf d’Anjou et à créer un grand parc dans l’est. L’est souffre d’un déficit d’espaces verts depuis trop longtemps et nous sommes déterminés à équilibrer le développement économique de l’est tout en assurant la protection d’espaces verts. Au cours du dernier mandat, notre administration a acquis près de 230 hectares à des fins de parcs et de protection du territoire. Nos ambitions sont tout aussi grandes pour l’est et plusieurs acquisitions seront annoncées d’ici la fin du mandat. » Du côté de Québec, on ne fait aucun commentaire sur ce dossier, du moins pour le moment.

Chez Fondaction, notre demande d’entrevue, toujours sur le sujet d’Amazon, a été refusée. La réponse obtenue par courriel est celle-ci : « Nous ne commenterons pas spécifiquement le dossier d’Amazon, en revanche nous pourrions tout à fait organiser une entrevue sur la vision de Fondaction pour un développement durable dans l’est. »

Finalement, du côté de Groupe C. Laganière, on explique que la décision de vendre environ le quart des anciens terrains de Shell à Amazon a été prise afin de donner les moyens à l’entreprise de réserver le reste du site pour son grand projet de Complexe environnemental Montréal-Est, qui vise à regrouper dans une zone dédiée des entreprises de cleantech (technologies vertes, éco-innovations, éco-technologies, économie circulaire, etc.). « Cette vente nous a donné de l’oxygène, les moyens de nos ambitions pour poursuivre notre projet de CEME. Notre objectif est de demeurer impliqué comme partenaire dans les projets qui verront le jour sur le reste des terrains de Shell, qui ne sont pas à vendre pour le moment », a déclaré Valérie Laganière, directrice communications et développement de l’entreprise. Mme Laganière affirme qu’il n’y a pas d’offres sérieuses sur la table en ce moment pour le reste des terrains aujourd’hui décontaminés, compte tenu qu’il n’y a aucune infrastructure municipale sous le sol, égout et aqueduc par exemple, ni route pour accueillir de nouvelles entreprises. « C’est ce qui freine tout le développement du site actuellement », affirme Valérie Laganière. Nous reviendrons par ailleurs, après les fêtes, avec un reportage complet sur l’historique de l’acquisition des terrains de Shell par Groupe C. Laganière et les perspectives d’avenir de cette entreprise, qui sont, sommes toutes, intéressantes.

Évidemment, le grand projet de l’heure dans l’est de Montréal qui fait couler beaucoup d’encre depuis un an est le fameux REM de l’est. Ce réseau de train électrique évalué à 10 milliards de dollars, le plus gros investissement québécois en transport en commun jusqu’à maintenant, devrait permettre enfin une mobilité plus rapide et plus fluide dans plusieurs secteurs de l’est mal desservis depuis toujours. Si la portion souterraine du REM est bien accueillie partout sur le territoire, celle aérienne, principalement prévue tout le long du fleuve jusqu’à la Pointe-de-l’Île, soulève depuis l’annonce du projet une vive résistance, particulièrement dans le secteur de Mercier−Hochelaga-Maisonneuve. Plusieurs groupes citoyens, mais également des élus de cet arrondissement, dont le maire Pierre Lessard-Blais et le député caquiste Alexandre Leduc, se disent très inquiets de voir s’ériger une structure aérienne au travers de l’arrondissement. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le projet de CDPQ Infra, dans sa forme actuelle, a beaucoup à faire dans ce secteur pour susciter une acceptabilité sociale qui lui permettra d’aller de l’avant. Mais plusieurs acteurs d’influence, et ils sont nombreux, ont déclaré laisser une chance au coureur dans ce cas-ci, avant de prendre position officiellement dans ce dossier. Comme on le sait, CDPQ Infra doit revenir au courant de 2022 avec une mouture améliorée du projet, alors que celui-ci sera par la suite soumis à l’analyse du BAPE.

Image CDPQ Infra.

Des états généraux, ou pas?

L’est de Montréal, indéniablement, a donc amorcé son grand virage de revitalisation, ou plutôt de modernisation, diront certains. Alors que les projets s’annoncent sur une base régulière, dont plusieurs auront un impact majeur et à long terme sur l’ensemble du territoire, ne serait-il pas opportun que la communauté civile et les administrations gouvernementales définissent ensemble les grandes lignes directrices qui guideront les interventions futures dans la région? Forum, États généraux, qu’importe la formule, les « forces vives » de l’est de Montréal, ce qui inclut les organismes communautaires, devraient-elles se rencontrer pour discuter officiellement, et publiquement, des grandes aspirations communes? La question se pose, et nous l’avons posée à certains acteurs clefs de l’est montréalais. Premier consensus : l’idée est intéressante diront toutes les personnes consultées, qui souhaitent la tenue d’un tel événement en 2022. En autant que cela amène à l’action, ajouteront plusieurs. Les rumeurs sont fortes par ailleurs à propos que l’Alliance pour l’Est de Montréal et la Chambre de commerce de l’Est de Montréal seraient en train d’évaluer la pertinence de tenir un événement du genre l’an prochain. Sans nier le bruit qui court en coulisse, les deux organisations n’ont toutefois pas confirmer à EST MÉDIA Montréal leurs intentions en date d’aujourd’hui.

« Il y a un potentiel pour l’est de Montréal à partir du moment où on se donne une vision et une stratégie sur 15 ans. Si on essaye de développer les terrains industriels décontaminés dans les trois prochaines années, c’est ça qu’on va avoir, des entrepôts et des centres de données », a exprimé en entrevue Christian Yaccarini, président et chef de la direction de la Société de développement Angus, qui souhaite la tenue d’états généraux.

Le député bloquiste de la Pointe-de-l’Île, Mario Beaulieu, est aussi en faveur d’un tel événement. « Avec tous les projets en cours en ce moment : REM de l’est, décontamination, revitalisation du Vieux Pointe-aux-Trembles, zones d’innovation, etc., je pense que des états généraux seraient intéressants. Cela permettrait certainement une meilleure concertation et ouvrirait le dialogue plus largement. Je souhaiterais par ailleurs qu’une portion des états généraux soit consacrée à la Pointe-de-l’Île, parce que bien des projets ou initiatives ne se rendent pas jusqu’à nous, encore aujourd’hui », a-t-il déclaré.

Du côté de la Chambre de commerce de l’Est de Montréal, son nouveau président, Jean-Denis Charest, analyse l’arrivée d’Amazon de façon intéressante en faisant le pont entre le contexte économique actuel et le développement à venir de la région. « Je vois d’un bon œil qu’on ait pu transformer un passif environnemental en actif. Je vois d’un très bon œil que le marché lui-même commence à démontrer sa confiance envers le territoire quand on regarde le prix qui a été payé par Amazon, une somme importante qui vient aussi  renforcer un acteur local important, Groupe C. Laganière. Maintenant, ça pose aussi la question à savoir qu’est-ce qu’on veut pour l’est de Montréal à l’avenir? À la CCEM on aimerait que les investissements à venir renforcent notre écosystème, appuient le développement de l’économie verte, appuient la recherche et le savoir et amènent l’implantation de zones d’innovation. Je ne pense pas que l’est aspire à devenir le centre de distribution du Québec. Si dans une dizaine d’années nous ne sommes pas arrivés à transformer la donne dans l’est ou le positionnement stratégique de l’est, ça va avoir été un échec, car les opportunités sont là maintenant, ça se passe en ce moment », affirme Jean-Denis Charest.

Pour Alexandre Leduc, député de Québec solidaire dans Hochelaga-Maisonneuve, l’idée d’états généraux pourrait s’avérer pertinente. « Deux choses me semblent évidentes. Un, c’est que l’est suscite un intérêt renouvelé comme jamais auparavant, ce qui est une très bonne nouvelle. Deux, en regard de cet intérêt renouvelé, il faut une concertation plus forte que jamais. Il y en a déjà des instances de concertation comme l’Alliance pour l’Est de Montréal, le CDEM, des tables de quartier, ou la CCEM, mais là il y a de très gros projets qui sont sur la table. Ray-Mont Logistiques, REM de l’est, Amazon, si on ne fait pas attention, le beau chantier de développement économique, nécessaire, pourrait se faire finalement tout croche. Quel genre d’économie on veut dans l’est? Quel genre de développement social on veut aussi dans l’est? Je pense qu’on est mieux d’y réfléchir tout le monde ensemble et d’élargir le plus possible le consensus. »

Le mot de la fin est laissé au directeur général de l’Alliance pour l’Est de Montréal, François Bergeron, qui livre également une analyse qui mérite l’attention. « La plupart des acteurs ou leaders de l’est connaissent bien je crois les enjeux de la région et les opportunités qui s’offrent en ce moment. Maintenant, comment les mobiliser autour de certaines grandes orientations stratégiques qui seraient porteuses pour les prochaines années, autant au niveau du développement économique, au niveau du développement social, qu’à celui de l’aménagement du territoire? Dans une dynamique aussi d’acceptabilité sociale? Alors oui pour des états généraux, ou un grand forum, mais en autant que les acteurs s’engagent ensuite à des résultats. Parce que dans le fond, c’est l’étape après les états généraux qui serait importante. L’événement ne doit pas simplement servir à établir des constats, mais plutôt à passer à l’action », conclut-il.