
L’entrée de l’église Beer-Schéba (Emmanuel Delacour/EMM)
14 juin 2026Une église au bord de la ruine à Rosemont sans plan confirmé pour son avenir
Une église centenaire de Rosemont est à un tel point dégradée qu’elle a nécessité des interventions pour sécuriser sa structure. Un expert en architecture et patrimoine religieux bien au courant du dossier s’inquiète du fait que les propriétaires pourraient laisser l’édifice tomber en ruine pour permettre la construction de résidences privées sur le site.

Christ revient bientôt affiche l’enseigne à l’entrée de l’église (Emmanuel Delacour/EMM)
L’église adventiste du 7e Jour Beer-Schéba, située au 3730, rue Dandurand, a été construite entre 1924 et 1925. Aujourd’hui, l’enseigne à l’entrée affiche « CHRIST REVIENT BIENTÔT », mais les lieux semblent plutôt abandonnés. En effet, plus d’un siècle plus tard, l’église est en piteux état. De l’extérieur on peut voir des échafauds et des filets de sécurité tout autour de l’enveloppe externe.
De plus, trois conteneurs ont été installés sur un des flancs de la structure dans ce qui semble être une tentative de renforcer celle-ci. Une clôture fait le tour de la bâtisse et empêche l’accès au terrain, exception faite des entrées de l’église.
Ces éléments de sécurisation ont été mis en place à la demande de l’Arrondissement de Rosemont—La Petite-Patrie. Contactée par EST MÉDIA Montréal, l’administration explique que son « équipe de l’Inspection a eu des échanges en 2025 avec le propriétaire du bâtiment […] lesquels ont mené à des interventions afin de sécuriser les lieux. »
« Plusieurs éléments à sécuriser avaient été identifiés et un rapport d’ingénieur a été obtenu. En 2025, deux plaintes ont été enregistrées au sujet de cet immeuble », souligne-t-on dans un courriel.
L’Arrondissement n’a pas révélé la nature des éléments à sécuriser ni le degré de dégradation de l’édifice. Si la congrégation de l’église adventiste du 7e Jour Beer-Schéba a été forcée de fermer temporairement les lieux le temps des interventions l’an dernier, elle y tient toujours des services religieux à ce jour, selon son site internet.
EST MÉDIA Montréal a contacté la congrégation, qui au moment d’écrire ces lignes n’avait pas répondu à nos questions.
Lors d’une visite des lieux, nous avons constaté l’état de la bâtisse. D’ailleurs, des travaux d’excavation avaient lieu sur le côté ouest de l’immeuble.
À ce propos, l’Arrondissement affirme s’être rendu sur les lieux vendredi 5 juin afin de vérifier la situation à la suite de nos observations.
« Il n’y avait plus de travaux en cours lors de notre visite, mais un suivi sera effectué auprès du propriétaire afin de préciser la nature des travaux réalisés, de déterminer si un permis est requis et de valider s’ils s’inscrivent dans un plan de sécurisation de l’immeuble, répond-on par courriel à l’Arrondissement. Une mise à jour du rapport concernant la pérennité des mesures mises en place, ainsi que celles à déployer pour assurer la sécurité du bâtiment pour le public, sera demandée au propriétaire. »
Nous avons sollicité le maire de Rosemont—La Petite-Patrie, François Limoges, pour connaître sa position sur ce dossier. Son cabinet nous a indiqué qu’il déclinait l’entrevue. Toutefois, dans un courriel, la relationniste Ariane Pichette Neveu précise que « la Ville n’était pas au courant des travaux [récemment observés par EST MÉDIA Montréal] parce qu’il n’était pas nécessaire pour le propriétaire de faire une demande de permis pour ce type de travaux. »
Des problèmes depuis la conception
Luc Noppen, professeur au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM, connaît bien l’histoire de cet édifice religieux, car il a travaillé dans les archives de la paroisse dans les années 2001, 2002. Ses recherches au sujet de cette église, qui s’appelait Église de Saint-François-Solano jusqu’en 2007, révèlent pourquoi l’édifice est en piteux état aujourd’hui.

Des conteneurs semblent avoir été mis en place pour soutenir la paroie de l’église (Emmanuel Delacour/EMM)
« Quand la paroisse a choisi le terrain de la rue Dandurand, ils ont cherché un architecte un peu moins cher, dans le contexte du lendemain de la Première Guerre mondiale. Ils ont donc choisi un jeune architecte, peu connu […] et ce que celui-ci a proposé, c’était une église sans ossature d’acier et sans parements de granite. Il leur a dit qu’ils pouvaient réaliser des économies en utilisant des murs en pierre artificielle, faits de béton », explique M. Noppen.
Malheureusement, quelques années plus tard, des problèmes d’infiltration d’eau apparaissent. Des interventions sont tentées pour protéger la pierre, mais ne donnent pas les résultats escomptés.
« Quand j’ai connu cette église-là en 2000-2001, l’abbé [Claude] Turmel, qui était responsable du patrimoine au diocèse de Montréal, souhaitait s’en débarrasser parce qu’elle allait éventuellement « tomber » », relate-t-il. Il n’était donc plus question pour la paroisse et le diocèse de Montréal d’investir d’autres montants dans la bâtisse, et celle-ci fut vendue à la congrégation de l’église adventiste du 7e Jour Beer-Schéba.
Laisser dépérir un immeuble sans payer de taxes
Pour l’expert en patrimoine religieux, l’édifice ne mérite pas qu’on le sauve pour des raisons patrimoniales. « J’utilise toujours dans mes évaluations patrimoniales un critère de pertinence. On peut la sauver, c’est sûr, avec des millions de dollars, mais il faut tenir compte du nombre d’églises qu’on a à Montréal et surtout du nombre d’églises qui sont tellement plus intéressantes et importantes que celle-là », insiste M. Noppen.
Ce dernier plaide plutôt pour qu’on démolisse l’édifice et pour qu’on transforme le site en logement social, afin de redonner à la collectivité un lieu qui lui appartient. Toutefois, le professeur craint que les propriétaires actuels s’entendent avec un promoteur pour revendre le terrain et y construire du logement privé.
Il faudrait toutefois effectuer un changement de zonage et de hauteurs permises pour le terrain à l’Arrondissement pour que le site puisse accueillir un immeuble plus haut, d’une grande densité, afin que le projet soit rentable.
« Souvent, les promoteurs, quand ils travaillent avec des églises, ils font leurs projets, ils font toutes sortes de discussions sans que ça paraisse, et pendant ce temps-là, l’église, elle vieillit dans son jus et le prix prend de la valeur à l’abri des taxes foncières », ajoute M. Noppen.
En effet, les immeubles à vocation religieuse ne sont pas soumis aux taxes foncières. Dans ce contexte, une stratégie courante des promoteurs immobiliers est d’attendre qu’un immeuble soit en trop mauvais état pour une intervention et qu’une démolition soit nécessaire, ce qui ouvre la porte à un changement de zonage, selon l’expert.
Nous n’avons pu confirmer si un promoteur avait réellement conclu une entente avec les propriétaires pour construire un projet résidentiel. Toutefois, au cabinet du maire de Rosemont—La Petite-Patrie, on indique par courriel qu’« il n’y a pas eu de dépôt de projet en ce sens à l’Arrondissement ».
« Nous ne pouvons donc pas réagir aux propos [de M. Noppen]. Nous n’avons pas eu au cabinet du maire des messages ou des courriels de citoyens à ce sujet non plus », résume-t-on.







