Le spectacle déambulatoire Jacques et Zèbrelle (Image tirée de la page Facebook de la maison de la culture Maisonneuve)

Culture dans l’est de Montréal : un territoire dynamique, mais marqué par d’importantes inégalités

Malgré une forte participation du public et plusieurs projets majeurs en développement, l’est de Montréal demeurerait sous-représenté sur le plan culturel selon un nouveau portrait de l’écosystème culturel publié par Culture Montréal. L’organisme conclut en effet que la culture devra être intégrée au cœur des transformations urbaines en cours si la métropole veut réduire les inégalités qui persistent sur son territoire.

L’est de Montréal regroupe 37 % de la population montréalaise et près de 39 % de la superficie de la ville. Pourtant, il ne compte que 21 % des organismes culturels et 29 % des emplois dans les secteurs des arts, du spectacle et des loisirs.

Ce décalage est l’un des principaux constats du Portrait de l’écosystème culturel de l’Est de Montréal, dévoilé par Culture Montréal en collaboration avec la Ville de Montréal et le Conseil des arts de Montréal.

Emmanuelle Hébert, directrice générale de Culture Montréal (courtoisie)

Pour Emmanuelle Hébert, directrice générale de Culture Montréal, ces résultats confirment à la fois le potentiel culturel du territoire et les inégalités qui le traversent. « Il y a une effervescence culturelle certaine dans l’est, parce qu’il y a des joueurs qui sont parfois méconnus ou pas assez visibilisés. Par ailleurs, il y a quand même la présence de ce qu’on peut appeler des déserts culturels, où on voit une répartition inéquitable sur le territoire », explique-t-elle.

Un public au rendez-vous malgré une offre limitée

Le portrait met en lumière un paradoxe. Alors que l’offre culturelle demeure moins dense que dans le reste de Montréal, les citoyens de l’est démontrent toutefois un intérêt marqué pour la culture. La fréquentation des maisons de la culture y est même supérieure à la moyenne montréalaise, avec 182 entrées par 1 000 habitants, contre 158 ailleurs dans la ville. « Il y a un appétit culturel chez les citoyens et les citoyennes dans l’est », souligne Mme Hébert.

Le territoire compte également 99 infrastructures culturelles, dont 62 % sont municipales. Les bibliothèques et les maisons de la culture jouent ainsi un rôle central dans l’accès aux activités culturelles.

Malgré ces acquis, les ressources demeurent inégalement réparties. Les organismes, les infrastructures et les événements culturels se concentrent principalement dans la portion ouest de l’est de Montréal, laissant plusieurs secteurs moins bien desservis.

Le rapport identifie particulièrement les zones situées à l’est de l’autoroute 25 et au nord de l’autoroute 40 comme des secteurs où l’accès à la culture est plus limité.

La mobilité au cœur du problème

Pour les acteurs consultés dans le cadre de l’étude, la mobilité constitue l’enjeu le plus important.

L’éloignement des grands pôles culturels et les difficultés de déplacement, particulièrement selon un axe nord-sud, limitent l’accès aux activités culturelles autant pour les citoyens que pour les organismes. « Quand on habite dans Montréal-Nord, ça peut prendre une heure et demie pour venir au centre-ville », illustre Mme Hébert.

Et selon elle, les conséquences dépassent largement la simple fréquentation des salles de spectacle. « Les bienfaits de la culture vont bien au-delà de la rencontre entre le public et l’offre. On parle d’impact sur la santé, sur la résilience, sur les liens sociaux et interculturels. »

La culture contribue également au sentiment d’appartenance et à l’appropriation du territoire par les citoyens. Dans plusieurs quartiers confrontés à des défis socio-économiques importants, elle peut agir comme levier de cohésion sociale et de développement, selon Culture Montréal.

Faire de la culture un moteur de développement

L’étude insiste sur une idée centrale : la culture ne doit plus être considérée comme un ajout à la fin des projets urbains, mais comme un élément structurant du développement territorial.

Cette recommandation prend une importance particulière alors que plusieurs chantiers majeurs sont appelés à transformer l’est de Montréal au cours des prochaines années.

Le prolongement de la ligne bleue du métro, le Projet structurant de l’Est, la requalification du Parc olympique, les investissements à Espace pour la vie ou encore la transformation de Place Versailles représentent autant d’occasions, pour l’organisme, d’intégrer des composantes culturelles dès la conception des projets.

« Il faut reconnaître que la culture est un moteur de développement », soutient Mme Hébert. « Il ne faut pas que la culture arrive à la fin. Il faut l’intégrer en amont dans les grands projets, dans les plans d’urbanisme et dans les discussions avec les promoteurs. »

Le rapport recommande notamment de développer une identité culturelle forte pour l’est et d’en faire une destination culturelle à part entière, capable d’attirer autant les visiteurs que les artistes et les organismes.

Une occasion à saisir pour attirer les artistes

L’un des constats les plus optimistes du portrait concerne la disponibilité relative des espaces dans l’est de Montréal. Alors que plusieurs quartiers centraux font face à une pression immobilière croissante, certains secteurs de l’est offrent encore des loyers et des espaces encore abordables, tant pour les créateurs que pour les organismes culturels. « Il y a un grand potentiel dans un des territoires où les loyers sont plus accessibles », estime Mme Hébert.

Le rapport identifie d’ailleurs cette disponibilité foncière comme un avantage stratégique. Toutefois, les auteurs mettent aussi en garde contre les risques de gentrification qui pourraient accompagner les grands projets de revitalisation.

Les artistes figurent parmi les travailleurs les plus vulnérables économiquement. Selon Culture Montréal, leur revenu moyen se situe autour de 20 000 $ par année. « On connaît les clés », affirme Mme Hébert. « Il faut protéger les espaces de création, revoir certains mécanismes fiscaux et s’assurer que les artistes puissent demeurer sur le territoire. »

Une gouvernance à bâtir

Au-delà des investissements et des infrastructures, Culture Montréal considère qu’un autre chantier est devenu prioritaire : celui de la gouvernance. Le rapport souligne l’absence d’une instance formelle capable de coordonner les différents acteurs culturels de l’est et de porter une vision commune du développement culturel.

Pour Mme Hébert, cette question est fondamentale. « On a engagé une vision concertée. Maintenant, il faut mettre en place un plan d’action », dit-elle.

L’organisme souhaite voir émerger une structure réunissant arrondissements, organismes culturels, acteurs économiques, tables de quartier et institutions publiques afin de coordonner les interventions et de maximiser les retombées des investissements à venir.

Car pour Culture Montréal, la fenêtre d’opportunité actuelle est exceptionnelle. Les grands projets urbains déjà annoncés, combinés à la création récente du Bureau de l’Est et à la relance de l’alliance Montréal, métropole culturelle, créent selon l’organisme des conditions rarement réunies.

« Les grands chantiers annoncés offrent une occasion rare d’inscrire la culture au cœur du développement de l’est », affirme en terminant Mme Hébert. « Et pour que cet élan se traduise en transformations durables et plus équitables, il faut maintenant des moyens concrets et un plan d’action clair. »