La cuisine du Chic Resto Pop en action (photos du reportage courtoisie du Chic Resto Pop).

CUISINER LA CRÉATIVITÉ, LE QUOTIDIEN DES ORGANISMES DE SÉCURITÉ ALIMENTAIRE

Clientèles desservies, gestion des dons, élaboration des menus, subventions : où en sont rendus les organismes en sécurité alimentaire de l’est de Montréal en 2021? Le Chic Resto Pop et Les Fourchettes de l’espoir, deux joueurs importants et surtout deux alliés, font le topo de ce secteur aux besoins toujours criants.

Bien connu des habitants du quartier Hochelaga-Maisonneuve et même au-delà, le Chic Resto Pop a ouvert ses portes il y a 35 ans. Il a d’abord fait ses débuts dans un sous-sol d’église non loin de son emplacement actuel avant de saisir l’opportunité d’acheter un bâtiment religieux entier. Sa clientèle se compose principalement de gens à faibles revenus, de personnes souffrant d’isolement, de familles monoparentales ainsi que de travailleurs du quartier. En plus de servir des repas pour emporter en ces temps de COVID, l’organisme prépare des mets congelés et fournit certaines écoles en plats chauds. « On a aussi des gens qui viennent en apprentissage dans la cuisine sur une base de neuf mois », explique Guillaume Goulet, chef et coordonnateur des services alimentaires. En temps normal, le Chic Resto Pop est aussi renommé pour ses activités festives organisées dans les rues, comme des barbecues ou des journées cabane à sucre. Une trentaine d’employés y travaillent et, seulement d’avril à juin 2020, c’est 61 146 repas qui ont été servis en aide alimentaire d’urgence dans le cadre d’une collaboration avec la Table de concertation du quartier Hochelaga-Maisonneuve.

Guillaume Goulet, chef et coordonnateur des services alimentaires au Chic Resto Pop, à droite, en compagnie d’un finissant de la formation d’aide-cuisinier.

Les Fourchettes de l’espoir serait en fait « le petit frère » du Chic Resto Pop. En effet, l’idée a germé dans la tête de Brunilda Reyes, cofondatrice et directrice générale. « Je ne connaissais pas trop Montréal, je venais d’arriver au Québec. Il n’y avait aucun projet au niveau alimentaire dans Montréal-Nord. J’ai eu de la chance : dans mes recherches, je suis tombée sur le Chic Resto Pop. » Les Fourchettes de l’espoir est né, œuvrant à Montréal-Nord et à Rivière-des-Prairies depuis maintenant 20 ans. L’organisme inclut aussi plusieurs volets : un service de dépannage alimentaire, la préparation de repas congelés ainsi qu’une popote roulante qui permet de distribuer des repas à domicile à des personnes âgées. En temps normal, donc avant la pandémie, Les Fourchettes de l’espoir propose aussi une cafétéria, comme le Chic Resto Pop. Au cours de l’année 2019, l’équipe formée d’une douzaine de personnes seulement a distribué 25 000 repas, cuisiné 12 000 plats congelés et aidé 5 000 familles défavorisées grâce à son service de dépannage alimentaire.

Remplir plus d’assiettes avec moins

Selon les deux organismes, la demande en sécurité alimentaire ne va qu’en augmentant et les services, eux, en diminuant. Même si tous deux fonctionnent avec les dons, ils restent tributaires des subventions, devant en quelque sorte prouver année après année leur raison d’être. « Pour nous, ce serait impossible de fonctionner seulement avec les dons », avance Mme Reyes. « Notre volet en économie sociale nous permet de nous financer à presque 60%. » Le reste, Les Fourchettes de l’espoir va le chercher en contrats ou encore auprès de fondations privées, de Centraide ou bien de Moisson Montréal. « Le gouvernement, en ce moment, c’est à peu près entre 12% et 15% de notre financement complet, et les dons représentent seulement 8% à 15% du financement d’une année normale. » La petite équipe sur place fait donc des miracles en plus de développer des partenariats afin de pouvoir évoluer avec une situation financière plus solide.

Du côté du Chic Resto Pop, Guillaume Goulet et son équipe travaillent davantage avec les dons. Le restaurant communautaire, séparé du volet des repas congelés, fonctionne même seulement avec 2% d’achats de denrées. Ce qui veut aussi dire que les employés des cuisines doivent user d’ingéniosité afin d’élaborer un menu avec des aliments imposés. « Ce sont des magiciens qui travaillent avec moi! On doit bâtir chaque semaine un menu avec des viandes et des légumes que l’on reçoit en don. C’est stimulant, mais ça prend beaucoup de créativité pour en faire de la magie. » Non seulement ses compétences de chef lui donnent beaucoup de versatilité, mais il a la chance de profiter de la générosité d’Épices de cru, qui fournit gratuitement le Chic Resto Pop en aromates. « Ce sont les meilleures épices en ville. On est ainsi capable d’aller chercher des pointes intéressantes au niveau des parfums. » Philippe de Vienne les accompagne d’ailleurs dans ce défi, leur donnant non seulement des épices, mais leur consacrant du temps. Un partenariat des plus goûteux qui permet au Chic Resto Pop d’offrir des repas tels qu’un tagine de légumes et un poulet à la mangue!

Le Chic Resto Pop loge aujourd’hui dans une ancienne église, rue d’Orléans, au coin d’Adam, dans le quartier Hochelaga.

Moins de sauce brune et plus de vert, svp!

Avec les années, Brunilda Reyes et Guillaume Goulet ont vu les assiettes se transformer, suivant les tendances. Les Fourchettes de l’espoir, qui dépend moins des dons, travaille plutôt, pour ce qui est des repas congelés, avec un cahier de recettes né d’une collaboration avec l’école hôtelière Calixa-Lavallée, à Montréal-Nord. S’il ne peut se permettre d’embaucher un nutritionniste à plein temps, l’organisme en embauche un tous les trois ou quatre ans afin de revoir ses différentes recettes et de s’assurer qu’elles respectent toujours le guide alimentaire. « On essaie que notre repas soit équilibré, qu’il y ait toujours des légumes, des fruits et des produits laitiers. » Pour ce qui est de la popote roulante, un menu est établi chaque trois mois, soit à tous les changements de saison. « Un chef vient une fois par semaine afin de rencontrer nos deux cuisiniers et s’assurer qu’ils aient tout ce dont ils ont besoin pour travailler. » Les demandes augmentent en ce qui concerne les mets diabétiques ou encore les repas sans allergènes, mais l’organisme ne peut malheureusement pas proposer d’alternance pour le moment.

Au Chic Resto Pop, Guillaume Goulet confirme qu’il y avait bel et bien beaucoup de mijotés en sauce par le passé et il s’assure, lui aussi, que la verdure atteigne maintenant les assiettes. « On offre deux choix minimum par jour. On essaie d’être diversifiés, d’avoir une viande différente l’une de l’autre, deux assiettes de pâtes par semaine, deux plats végétariens et un poisson. Et les gens demandent de la fraîcheur dans les assiettes! » Ce qui pose d’ailleurs un défi supplémentaire car Moisson Montréal n’offre pas toujours de légumes et que, côté congélation ou table chaude, les aliments frais peuvent perdre en qualité et en goût. « Travailler avec une table chaude et une assiette, c’est différent. On a beaucoup de réflexion à propos de ça. »

Bénévolat et intégration sociale sont aussi au coeur des opérations de la plupart des organismes de sécurité alimentaire.

La pandémie a évidemment exacerbé les problèmes que vivent les organismes communautaires comme le Chic Resto Pop et Les Fourchettes de l’espoir. Non seulement, les besoins ont augmenté, mais les demandes d’aide étaient urgentes. « La pandémie a permis de démontrer que les organisations comme les nôtres sont réellement la base des services essentiels », dit Brunilda Reyes. « Je pense qu’on ne devrait plus avoir à en faire la preuve. » Elle souhaiterait entre autres que le gouvernement mette en place des programmes triennaux plutôt qu’annuels, de façon à ce que son organisme puisse adopter une vision à plus long terme. Des organisations comme la sienne pourrait ainsi se consolider et mieux planifier leurs actions. « On est capable de le faire comme province et comme communauté. » Guillaume Goulet abonde dans le même sens. « Je le sens, le besoin. Je vois aussi qu’il y a des gens derrière nous pour nous aider. La machine de bénévoles fait en sorte que ça avance. Les gens s’impliquent. Tout ça mis ensemble, je trouve que tout le monde fait du beau travail. » Alors, la recette est peut-être simple finalement : on met une bonne dose de volonté des gouvernements et on ajoute la créativité des organismes… sans oublier la pincée de magie!