
(Courtoisie)
13 Décembre 2025La céramiste Mireille Gagnon : entre rigueur formelle et quête de lenteur
La semaine dernière, lorsque Mireille Gagnon a remporté le prix François-Houdé, l’une des distinctions les plus reconnues dans le milieu des métiers d’art montréalais, elle n’a pas caché sa surprise. « On ne s’attend jamais à gagner. On espère, mais on ne s’y attend pas », dit-elle en repensant au moment de l’annonce. Pour cette artiste céramiste installée à Montréal depuis seulement deux ans, la récompense marque un tournant dans son parcours, construit entre doutes, persévérance et recherche constante de précision. Portrait de cette céramiste rosepatrienne.
Le prix, qui souligne l’excellence d’artistes émergents ayant moins de dix ans de pratique, représente pour Mireille Gagnon et son Atelier Margot un appui précieux. « Sur le plan personnel, c’est une reconnaissance extraordinaire », résume-t-elle. Cette récompense arrive à un moment où l’artiste observe beaucoup d’épuisement dans le milieu artistique. « Il y a tellement de facteurs extérieurs qui font en sorte qu’on a beaucoup à se battre pour avancer. Moi-même, j’étais très épuisée », confie-t-elle. Dans ce contexte, elle perçoit sa victoire comme « une petite main tendue qui me dit “continue, tu as ta place”. »

Mireille Gagnon, la céramiste derrière l’Atelier Margot (Courtoisie)
De Québec à Montréal : changer de ville, trouver un milieu
Originaire de Québec, Mireille Gagnon n’avait jamais entendu parler du prix avant de s’installer à Montréal. C’est en visitant l’exposition des finalistes l’année dernière qu’elle a découvert son existence. Elle avait alors lancé, un peu à la blague : « L’année prochaine, je vais m’inscrire! » Douze mois plus tard, elle devenait finaliste, puis lauréate.
Son arrivée à Montréal répondait à un besoin de renouvellement professionnel. À Québec, elle trouvait difficile de développer un réseau, les possibilités d’atelier y étant limitées : « C’est dur d’avancer toute seule dans ce métier-là. » À son arrivée à Montréal, elle découvre au contraire un écosystème vivant, particulièrement dans le secteur de la rue De Gaspé, où se trouve aujourd’hui son atelier. « Montréal a été capable de créer des microsociétés artistiques. C’est vraiment animé, c’est super vivant, et ça fait du bien de se sentir entourée. »
Le quartier où réside Mireille Gagnon, La Petite-Patrie, nourrit également sa sensibilité. Elle y trouve une diversité visuelle — avec la coexistence d’industries, d’habitations, de structures géométriques — qui s’accorde naturellement avec sa recherche formelle à elle. « J’ai besoin de cet univers-là pour être bien. Des lignes, des volumes… c’est un paysage qui m’habite. »
Du design graphique à la céramique : une transition structurante
Le passé de designer graphique de la céramiste influence profondément son approche. « Pour moi, il n’y a pas juste l’objet 3D. Il y a la ligne, les facettes, la dualité entre le 2D et le 3D… » Elle s’intéresse depuis longtemps aux formes pures, géométriques et minimalistes. Son entrée dans les métiers d’art a cristallisé cette orientation : le moulage en céramique, qu’elle découvre pendant sa formation, devient un déclic. « Dès que j’ai appris ces techniques-là, tout a débloqué. »
Ce lien fort avec la forme explique la démarche derrière Composite, son projet primé. Mireille Gagnon y explore l’assemblage de modules géométriques formant un système cohérent. L’objet n’est plus isolé : il participe à un ensemble presque architectural. « Le projet met vraiment en lumière la capacité de l’argile à prendre part à un système… à devenir un élément actif d’un ensemble plus grand. »
Cette recherche conduit l’artiste rosepatrienne à repousser continuellement les limites du matériau. Elle travaille notamment à l’intérieur de contraintes strictes : dimensions imposées par les fourneaux, limites techniques du moulage, réactions de la terre. « J’essaie beaucoup de travailler sur ces limites-là pour pousser ma matière et me différencier. »

(Courtoisie)
Quand artisanat et technologie se rencontrent
Contrairement à l’image traditionnelle de la poterie tournée à la main, Mireille Gagnon conjugue plutôt technologies numériques et savoir-faire artisanal. Elle modélise ses pièces en 3D avant leur réalisation. « La technologie me permet d’explorer des géométries plus complexes. Je ne pourrais jamais arriver à des résultats comme ceux-là sans les outils numériques. »
Mais elle insiste : les machines ne remplacent ni le toucher ni le geste. « J’essaie d’atteindre la perfection, mais je ne l’atteins jamais parfaitement. Il y a toujours le geste humain. » Cette tension entre précision numérique et intervention manuelle donne aux pièces de Gagnon leur caractère. Et c’est dans ce va-et-vient entre contrôle et imprévu que se construit son langage esthétique.
S’éloigner de l’utilitaire pour privilégier la recherche formelle
Comme beaucoup d’artistes céramistes, Mireille Gagnon a débuté par l’objet utilitaire. Mais l’explosion récente des cours de poterie accessibles au grand public l’a poussée par la suite à repenser sa pratique. « De plus en plus de personnes ont accès à la céramique. Alors, je me suis demandé ce que je pouvais apporter qui m’était vraiment propre. »
Elle choisit alors d’abandonner la glaçure, pourtant omniprésente en céramique. Ce n’est pas un rejet, mais une décision technique et conceptuelle : elle estime que la glaçure introduisait trop de contraintes, nuisant à sa recherche sur la forme. « Je voulais un projet avec juste la matière qui existe. » Cela implique une rigueur encore plus grande : sans glaçure, sans peinture pour masquer les défauts, chaque imperfection demeure visible. « Ce projet-là ne me permettait pas l’erreur. Toutes les traces, on les voit. »
Loin d’être intimidée par cette exigence, elle y trouve un moteur. « Le perfectionnisme, passer du temps sur la finition, c’est toujours ce qui m’a poussée à avancer. »
Un travail conçu pour ralentir le regard
Sa recherche formelle culmine dans un jeu d’emboîtements géométriques où les pièces s’assemblent entre elles. À son vernissage, elle observait les visiteurs tenter de comprendre les formes, leur relation, leur logique d’assemblage. L’artiste aimait voir le public s’en emparer. « Je voyais les gens se questionner. Pour moi, c’est vraiment beau. »
La matière devenait alors source d’interrogation : plusieurs visiteurs croyaient voir du plastique ou du ciment. « Pour moi, c’était comme une mission réussie », dit-elle. Troubler la perception, sans jamais tromper, mais en déstabilisant assez pour obliger à l’attention.
Ce questionnement fait partie de la démarche de la céramiste. Dans un quotidien rythmé par la vitesse, elle souhaite créer un espace de pause. « La vie va tellement vite, je voulais offrir un espace de lenteur. Un moment où on se permet de questionner, de regarder autrement. »

(Courtoisie/Gabriel Boutin)
Un présent réorienté et un futur en construction
Le prix François-Houdé arrive à un moment où Gagnon redéfinit son équilibre professionnel. Chargée de cours durant quatre ans à Québec, elle est aujourd’hui coordonnatrice pédagogique de la technique en céramique du Cégep du Vieux Montréal. Elle a récemment décidé d’augmenter ses heures de travail au cégep afin de préserver son espace créatif des pressions financières. « Je veux vraiment me concentrer sur des projets qui me passionnent. Le stress financier bloque complètement la créativité. »
Sa prochaine étape importante sera son exposition solo, prévue dans le cadre même du prix qu’elle vient de remporter. Elle y voit une occasion d’aller plus loin, notamment en collaborant avec des gens du design ou de l’architecture, et en développant davantage ses compétences en modélisation numérique. Après une bourse qu’on lui a refusée l’an passé, le prix François-Houdé lui donne un regain de confiance lui permettant de relancer des projets plus ambitieux.
Lorsqu’on lui demande ce qu’elle souhaite transmettre au public à travers son art et l’Atelier Margot, Mireille Gagnon répond simplement : un moment où l’on s’arrête. « Je voulais que les gens s’arrêtent, qu’ils se questionnent. Peu importe si ça les rejoint esthétiquement ou pas. » La céramiste rosepatrienne ne cherche pas l’adhésion générale, seulement une attention sincère, même fugace. « Je pense que c’est à ça que sert l’art : donner du beau et permettre un moment de pause », conclut-elle.






