
Photo tirée de la pièce Carmen, Requiem (Courtoisie TDP/Maxim Paré Fortin)
17 février 2026Carmen : histoire d’un féminicide intemporel
Présentée au Théâtre Denise-Pelletier (TDP) jusqu’au 28 février, la pièce Carmen, Requiem propose une relecture contemporaine et engagée de l’opéra Carmen de Georges Bizet, qui met en scène un féminicide. Développée en collaboration avec le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, la pièce s’interroge sur les mécanismes de cette violence.
De l’opéra Carmen, le plus joué au monde, certains retiennent ses airs célèbres, comme L’amour est un oiseau rebelle ou l’Air du Toréador. D’autres se rappellent plutôt du meurtre qui ponctue la scène finale.
L’histoire se déroule dans l’Espagne du 19e siècle. Elle raconte l’histoire de Carmen, une bohémienne libre qui tombe amoureuse de José, un brigadier espagnol. Une fois en couple, leur relation se dégrade, José devenant de plus en plus jaloux et obsessif envers Carmen, qui veut conserver sa liberté. Alors qu’elle lui annonce la fin de leur relation, il la poignarde.
Avec cette première création, la compagnie montréalaise La pièce du fond, fondée par Jacinthe Bellemare, Renaud Soublière et Lea St-Pierre, propose une suite au célèbre opéra et s’interroge sur les circonstances de ce féminicide, 180 ans après.

La metteuse en scène Jacinthe Bellemare (Courtoisie TDP/Julie Artacho)
Une fiction réaliste
La pièce s’ouvre sur les funérailles de Carmen et réunit les personnages principaux de l’opéra : José; Frasquita, l’amie de Carmen; Micaëla, sa belle-sœur; et Escamillo, son amant, qui se demandent tous ce qui s’est passé, ce qu’ils ont pu manquer et comment vivre l’après. « C’est une quête de sens pour comprendre les évènements qui ont mené jusque-là », résume la metteuse en scène Jacinthe Bellemare.
À travers cette œuvre, les créateurs veulent essayer de comprendre le meurtre de Carmen, mais également celui de toutes les femmes contemporaines victimes de féminicides. Car si l’histoire prend lieu en 1845, elle aurait très bien pu se passer en 2026, estime Jacinthe Bellemare : « Ce sont les mêmes mécanismes, les mêmes facteurs que ceux de la violence conjugale qu’on observe encore aujourd’hui. »
Lorsque la compagnie a commencé à écrire la pièce en 2021, l’actualité était marquée par une vague de féminicides, alors que 21 femmes avaient été assassinées par des hommes cette année-là au Québec. Depuis le début de l’année 2026, ce sont 6 femmes qui ont perdu la vie dans les mêmes circonstances.
« Carmen est une œuvre excessivement actuelle, on le voit malheureusement avec l’actualité, observe Karine Barrette, avocate et chargée de projets au Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale. Cela nous démontre que certaines problématiques qui existaient au 19e siècle existent encore et qu’on doit continuer la lutte contre les violences faites aux femmes. »
La compagnie a développé la pièce en collaboration avec l’organisme pour que le récit soit en phase avec la réalité. « On voulait mettre en lumière les bonnes choses et envoyer les bons messages », explique Jacinthe Bellemare, qui souligne les limites de sa connaissance du sujet. De son côté, Karine Barrette trouve « très intéressant que des créateurs s’assurent en amont de comprendre comment ça se passe sur le terrain, dans la vraie vie ».
Le Regroupement a été consulté dans le cadre de l’écriture de la pièce, mais aussi pour la création d’une boîte à outils à destination du public. L’organisme participera également à des discussions après le spectacle.

Karine Barrette, avocate et chargée de projets au Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale (LinkedIn)
Avant le féminicide, le contrôle coercitif
En enquêtant sur le féminicide de Carmen, les créateurs de la pièce ont réalisé qu’un ensemble de signes avant-coureurs l’avaient précédé, à travers notamment le contrôle coercitif, soit « un ensemble de stratégies mises en place par un conjoint violent pour maintenir une emprise sur sa victime », explique Karine Barrette. Un stratagème semblable précède la plupart des cas de féminicides, selon elle.
Avec l’aide de l’organisme, les créateurs de Carmen, Requiem ont écrit la pièce de manière à décortiquer les mécanismes de contrôle employés par José dans l’œuvre originale. Le brigadier espagnol use ainsi de stratégies comme l’isolement, la culpabilisation, le gaslighting ou encore les menaces, rapportent les créatrices rencontrées. « Toutes ces choses arrivent dans la réalité », confirme Karine Barrette.
Les scénaristes ont parfois hésité à écrire certains propos tenus par José, les estimant trop clichés, comme « si je me tue, ce sera de ta faute. » Les membres du Regroupement leur ont alors assuré qu’il était très fréquent que des partenaires violents menacent leur victime de se suicider.
« Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de violence physique dans Carmen », note Lea St-Pierre, idéatrice, autrice et interprète, alors que la violence conjugale est souvent associée à de la maltraitance physique. Les créateurs de la pièce se sont même demandé si c’était un cas courant.
« Le féminicide est parfois le premier acte de violence physique », leur a confirmé le Regroupement. La violence conjugale peut aussi être verbale, psychologique, économique ou judiciaire, rappelle Karine Barrette, qui témoigne que de nombreuses victimes n’ont pas conscience de vivre de la violence conjugale en raison de l’absence de gestes de violence physique.
Les circonstances du passage à l’acte de José reflètent, là encore, une réalité courante : la prédominance de violences et de féminicides lors de la séparation. Dans l’acte final de l’opéra, Carmen met fin à sa relation avec José et jette à ses pieds l’anneau qu’il lui a offert, avant que le brigadier ne la poignarde. « À ce moment-là, José perd l’emprise sur sa victime et bascule dans la volonté de la détruire », analyse l’avocate. C’est un scénario assez répandu, explique-t-elle, alors qu’au Canada, 75 % des homicides conjugaux ont lieu au moment de la séparation, selon la documentation du Regroupement.

Lea St-Pierre, idéatrice, autrice et interprète (Courtoisie TDP/Jules Bédard)
Sensibiliser le public
En proposant une réflexion sur le célèbre féminicide de Carmen, les créateurs de la pièce veulent sensibiliser le public aux mécanismes de la violence conjugale, puisque c’est « ultimement par l’éducation que ça passe pour l’arrêter », croit Jacinthe Bellemare.
Pour les victimes, cette pièce peut leur permettre de « réaliser que ce qu’elles vivent à la maison n’est pas normal », estime Karine Barrette, qui a eu affaire à de nombreuses femmes qui se sont reconnues lors de précédentes campagnes de sensibilisation.
En ce qui concerne les auteurs de violence, l’avocate espère qu’ils « vont regarder leur comportement et se rendre compte que c’est inacceptable ».
Plus largement, la pièce espère ouvrir un dialogue avec le public autour d’une situation fictive et de l’amener à avoir une réflexion sur des enjeux réels. « Pour moi, ce projet est tellement plus qu’une pièce de théâtre », confie en terminant Jacinthe Bellemare, qui souhaite continuer à créer des pièces qui traitent d’enjeux sociaux.
Vous êtes victimes ou témoins de violence conjugale? Des ressources sont disponibles sur sosviolenceconjugale.ca et controlecoercitif.ca.







