Gilles Duceppe (EMM)

Un café sans filtre avec Gilles Duceppe

Interviewer Gilles Duceppe dans un endroit public, au Première Moisson du Marché Maisonneuve pour être plus précis, demande une certaine latitude côté horaire. C’est que l’ex-chef du Bloc Québécois (BQ) est toujours une personnalité très appréciée qui génère spontanément les salutations, les bonjours, les : « Désolé de vous déranger, mais je vous ai toujours trouvé bon. Vous en pensez quoi, vous, de PSPP? » Gilles Duceppe est visiblement dans son monde quand il vient dans l’est de Montréal. C’est encore le p’tit gars d’Hochelaga, son quartier d’enfance, et il est fier de ses racines. Un café, sans filtre, avec un vrai bâtisseur de l’est.

EST MÉDIA Montréal (EMM) : Vous avez grandi dans Hochelaga-Maisonneuve, vos parents y ont habité une grande partie de leur vie, même lorsque votre père était une figure marquante du théâtre québécois. Vous avez vu le quartier se transformer au fil des ans…

Gilles Duceppe (GD) : Pour certains secteurs, c’est complètement différent aujourd’hui. Le Parc olympique par exemple, il n’y avait rien là avant, c’étaient des champs. De Pie-IX à Viau et entre Boyce (NDLR : aujourd’hui Pierre-De Coubertin) et Sherbrooke, il y avait un club de tennis et l’aréna Maurice-Richard. En bas de la côte, je me souviens qu’il y avait des bornes et on voyait une petite rivière passer, elle se rendait jusqu’au fleuve. (…) Le Collège de Maisonneuve, lui, c’était le Collège Sainte-Croix. Il y avait trois patinoires de hockey l’hiver et j’y allais souvent. Et si on prend le Marché Maisonneuve, par exemple, eh bien, c’étaient des maraîchers notamment qui étaient là, et le lieu était très animé. Les gens se rassemblaient ici, surtout les jeudis soir, et ça dansait, ça faisait la fête. J’arrive à mes 79 ans, alors des choses comme ça, je peux vous en compter pas mal, vous savez.

EMM : Vous avez fait défection depuis quelques années, mais pas très loin, à la Cité du Havre… L’erreur est humaine! (rires) Mais on dit que vous avez habité à plusieurs endroits dans l’est de Montréal durant votre vie. Est-ce exact?

GD : J’ai beaucoup déménagé, ça, on peut effectivement le dire, mais j’ai demeuré presque toujours dans l’est de Montréal. Très jeune, nous habitions dans un 4 ½ rue De Chambly. Il y avait mon père, ma mère, mon grand-père, ma grand-mère, mon oncle, ma tante, mes deux frères et moi. Ensuite, alors que la carrière d’acteur professionnel de mon père était démarrée, nous sommes allés dans un grand 6 ½ sur Hochelaga, près de Valois, avec la même gang, plus deux sœurs qui venaient d’arriver. On vivait serrés, disons.

Après une petite période de neuf mois à Beloeil, nous sommes revenus ensuite, mais sur Pie-IX cette fois, près de Pierre-De Coubertin. C’était assez extraordinaire parce que nous avions comme voisins plusieurs personnalités publiques à cette époque, comme Montreuil, Fernand Gignac sur Letourneux, l’acteur qui jouait Bidou dans Les Belles histoires des pays d’en haut en face de chez-nous, Gilles Pellerin, Guy Béart, les sœurs Lomez… Et je suis finalement parti en appartement en 1968 sur la rue Hochelaga. Dix ans plus tard, je suis revenu sur Pie-IX. Après, je me suis installé dans Rosemont un bout, pour revenir dans Hochelaga, rue Dézéry, près de Sherbrooke, pour finalement aboutir dans les Shops Angus… dernière place avant la Cité du Havre! (rires)

EMM : Le sport a toujours occupé une place importante dans votre vie. Quelle était votre discipline préférée au collège?

GD : Le football, définitivement. J’étais dans l’équipe au Mont-Saint-Louis, et c’est encore aujourd’hui le sport que je préfère regarder. Mais j’adorais aussi jouer au basketball et au volleyball, je jouais également dans les équipes du collège. Je crois même que je détiens encore le record de l’institution avec 46 points comptés dans un match de basket! Aujourd’hui, je me contente du vélo, mais j’avoue que j’ai quelques problèmes avec un genou qui me compliquent la tâche.

EMM : Votre côté frondeur, voire un peu bagarreur, vous a bien servi en politique et vous ne l’avez jamais dissimulé. Est-ce que c’est de famille? Vous étiez comme ça quand vous étiez jeune?

GD : Certainement. Oui, c’est de famille, de papa surtout et de mon grand-papa aussi. Chez nous, on ne s’est jamais laissé piler sur les pieds. Anecdote : chez les Duceppe, on haïssait la monarchie. Bon, il faut dire que mon grand-père est un British Home Children (NDLR : entre 1869 et 1940, l’Angleterre a expatrié au Canada et dans ses colonies plus de 100 000 orphelins et enfants désœuvrés), donc en partant… Alors, j’ai 12 ans et la reine vient à Montréal inaugurer la voie maritime. Lors de sa traditionnelle petite parade, elle passe sur Sherbrooke, et moi, je regarde ça assis sur la chaine de trottoir. Lorsqu’elle arrive à ma hauteur, je crie une insanité au prince Philip, la reine m’entend, se retourne vers moi, et je lui lance bien haut un : « God Shave the Queen! » À 12 ans…

Pour rester dans l’histoire anglaise et le drame des British Home Children (BHC), je dois avouer que c’est à ce sujet que j’ai pour la seule et unique fois de ma vie menti en politique… En 2010, nous avions fait une proposition en Chambre pour que le gouvernement canadien fasse des excuses officielles aux BHC, mais ça n’a pas passé à cause du refus pathétique de Jason Kenney, alors ministre conservateur dans le gouvernement Harper. J’étais en cr… Quelques années plus tard, alors que le théâtre Duceppe présente la pièce Forget me not, qui relate l’histoire des BHC, je reviens à la charge et je dis à mon équipe du Bloc : occupez-vous du NPD, je m’occupe de Trudeau et des Conservateurs. Alors, j’appelle Justin en premier et je lui dis que s’il votait contre, il serait seul dans son camp, car on avait le OK du NPD et des Conservateurs. Et ensuite, j’appelle les Conservateurs et je leur sers le même manège… Ça a fonctionné! (rires)

EMM : Votre engagement politique a débuté jeune, en même temps qu’une autre grande figure qui a marqué l’est de Montréal : Louise Harel. Quel est le lien?

GD : En fait, Louise et moi étions à l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), qui était une fédération d’associations étudiantes dans les années 1960. Elle était vice-présidente aux affaires indiennes, moi vice-président à l’éducation. À cette époque, nous nous sommes battus pour les cégeps, la création de l’UQAM, etc. Nos chemins se sont régulièrement croisés depuis, elle bien sûr au sein du Parti Québécois (PQ), moi sur la scène fédérale, au Bloc, notamment.

L’UGEQ avait fait bouger beaucoup de choses, c’était le début d’une nouvelle ère. Lorsque le gouvernement a créé le cégep du Vieux-Montréal et m’en a offert la présidence, je n’avais que 19 ans… imaginez! Je suis donc devenu un des membres fondateurs. On ne verrait plus ça aujourd’hui. Juste trouver le nom de l’institution, je pense que ça prendrait cinq ans! (rires) Un peu plus tard, pour rester dans l’académique, j’ai aussi été directeur du journal des étudiants de l’Université de Montréal, Le Quartier latin.

EMM : Comment vous êtes-vous retrouvé en politique active?

GD : En 1970, René Lévesque, qui connaissait bien papa, lui a demandé s’il voulait être candidat. Lucien Saulnier, alors vice-président du comité exécutif de la Ville de Montréal, demande à mon père : « Tu as une mauvaise critique dans le journal le lendemain d’une première, comment tu te sens? » Mon père lui répond : « Je file pour tuer, câlisse. » Alors, on comprend bien que M. Saulnier lui a dit de ne pas aller en politique! (rires)

Donc, Lévesque m’a demandé à mon tour si je voulais me présenter dans Sainte-Marie. Je me suis dit qu’à 23 ans, j’ai beau avoir passé une cinquantaine de fois à la télé, je ne veux pas être élu que parce que je porte le nom de Duceppe. Mais je me suis impliqué dans l’ombre, j’ai écrit des discours, aidé des candidats et des candidates…

EMM : Donc, ça nous amène plus tard, car vous allez faire votre entrée en 1990 à titre de premier député souverainiste élu à Ottawa.

GD : Oui. Après ma relativement courte collaboration avec l’équipe Lévesque, j’ai été impliqué dans différents comités de citoyens, j’ai aussi fait l’erreur de faire partie de l’extrême gauche au sein du Parti communiste ouvrier, comme beaucoup d’autres à l’époque. Et pour résumer rapidement, de 1981 à 1990, j’occupais le poste d’organisateur et de négociateur pour la CSN.

Quand Lévesque est mort en 1987, je me souviens être arrivé chez moi, m’ouvrir une bouteille de rhum et partir à pleurer. Je me suis dit : « Mais comment j’ai pu faire l’erreur de ne pas m’être présenté avec lui en 1970? Il faut que je répare ça… »

Alors, en 1990, j’ai décidé de me joindre au mouvement souverainiste qui se levait et de me présenter au fédéral comme indépendant. Je rencontre Lucien Bouchard le 7 juillet, et ça clique immédiatement avec lui. Ensuite, eh bien, on connait l’histoire : j’ai été député de LaurierSainte-Marie pendant 21 ans et chef du BQ de 1997 à 2011.

EMM : Vous faites un retour en 2015, à la suite de la défaite de 2011. Deux élections qui n’ont pas tourné à l’avantage du BQ. Comment avez-vous vécu cette période?

GD : En 2011, la défaite a été épouvantable. L’erreur, c’est moi qui l’ai faite, nous n’avons pas attaqué le NPD. On ne pensait pas que la vague orange, c’était du sérieux. Rappelons que deux semaines et demie avant le vote, nos sondages nous donnaient encore 20 points d’avance… Ça, j’ai trouvé ça vraiment difficile et ça a pris beaucoup de temps pour m’en remettre. Ensuite, à la demande de Mario Beaulieu, qui tient encore le fort à La Pointe-de-l’Île pour le Bloc, je suis revenu à la chefferie pour l’élection de 2015. Mais même si on est passé de 4 à 10 députés, je n’ai pas été élu dans ma circonscription qui est restée aux mains du NPD. Alors, un chef non élu, je n’y crois pas vraiment, et c’est à ce moment qu’est arrivé Yves-François Blanchet, qui fait un excellent travail d’ailleurs. Aujourd’hui, je suis très heureux dans mon rôle d’analyste politique dans les médias, et notamment sur le conseil d’administration du théâtre Duceppe, dont j’assume la présidence.

EMM : Croyez-vous que le PQ a des chances de reprendre des comtés dans l’est de Montréal dans quelques mois?

GD : La situation démographique a changé dans l’est de Montréal au fil des dernières décennies. Beaucoup de travailleurs ont quitté à la suite des fermetures de grandes industries sur le territoire, un électorat plutôt favorable au PQ. La carte électorale a été redécoupée. L’est de Montréal reçoit aussi son lot d’immigrants, incluant la vague d’immigration française, un électorat qui est plus difficile à convaincre pour le PQ. Donc, ce n’est pas gagné d’avance, mais je crois que Paul St-Pierre Plamondon (PSPP) et son équipe ont des bonnes chances dans Sainte-MarieSaint-Jacques, Hochelaga-Maisonneuve, Pointe-aux-Trembles… et Camille-Laurin, la circonscription de PSPP.

EMM : Est-ce que vous revenez souvent dans l’est de Montréal? Avez-vous encore vos petites habitudes dans le coin?

GD : Mes collaborations médias à la télé et à la radio, entre autres, m’amènent pratiquement chaque semaine dans le centre-ville, alors je dirais que je fais très souvent un petit détour dans l’est pour faire mes courses au Marché Maisonneuve. C’est effectivement dans mes habitudes presque chaque semaine. Et quand je veux acheter poissons ou fruits de mer, mon endroit de prédilection, c’est la boutique Odessa, dans le quartier Angus. Sinon, j’aime bien m’arrêter parfois à la place Valois, pour les cafés et restos. L’offre commerciale de la rue Ontario s’est beaucoup améliorée avec le temps. Ça aussi, c’est un secteur que j’ai vu évoluer… et pour le mieux!