Le boulevard Saint-Laurent au coin de l’avenue Duluth (Depositphotos)

LE BOULEVARD SAINT-LAURENT À L’ORIGINE DE LA DÉMARCATION EST-OUEST DE MONTRÉAL

Reconnu pour son importance économique et culturelle dans l’histoire de Montréal, le boulevard Saint-Laurent reste pour plusieurs cette ligne de démarcation entre l’est et l’ouest de la ville. Certains diront même entre les populations anglophones à l’ouest et francophones à l’est.

L’évolution du boulevard au fil des siècles témoigne de l’expansion du territoire montréalais vers les terres du nord de l’île. Ainsi, différents quartiers vont se développer autour de cet important axe nord-sud. 

Mais à partir de quel moment de l’histoire l’artère sert de délimitation entre l’est et l’ouest de Montréal? « Si on parle du sens d’aujourd’hui avec les adresses sur les rues transversales qui sont est et ouest et qui commencent au boulevard Saint-Laurent, c’est 1905 », rapporte Justin Bur, membre du conseil d’administration de la société d’histoire Mémoire du Mile End et de la Main. C’est d’ailleurs au cours de cette année que la Ville de Montréal décide par le fait même de donner officiellement à l’artère le nom de «boulevard » Saint-Laurent.

Justin Bur, membre du conseil d’administration de la société d’histoire Mémoire du Mile End et de la Main (Courtoisie ESG UQÀM – Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain) 

Toutefois, précise M. Bur, la notion d’est et ouest autour du boulevard s’avère quand même plus ancienne. « Saint-Laurent était un chemin tracé pour accéder au côté nord de Montréal quand on était sur le point de construire les fortifications dans les années 1710. C’est en 1717 que les Sulpiciens décident de créer cet axe-là. » Et le « chemin Saint-Laurent », comme on l’appelait à l’époque, arrive en plein milieu des fortifications nouvellement édifiées délimitant la superficie de Montréal tel que perçu à ce moment.  

Car le territoire de la future métropole en ce début du dix-huitième siècle n’est pas encore très étendu. Comme le souligne Jean-Claude Robert, historien et coauteur du livre Clés pour l’histoire de Montréal, « en 1717, Montréal, c’est pas grand chose. Il commence à peine à y avoir des maisons de l’autre côté de la petite rivière qui coule sur la rue Saint-Antoine. » 

Jean-Claude Robert, historien (Courtoisie UQÀM)

Mais le tournant «officiel», voire politique, de la démarcation est-ouest s’effectuera tout juste avant le dix-neuvième siècle. « En 1791, quand on a créé la chambre d’assemblée au Bas-Canada, il a fallu délimiter des circonscriptions électorales et on a choisi la rue Saint-Laurent pour diviser le côté est et ouest du comté de Montréal. Ça devait servir uniquement pour les élections, mais c’est resté après », résume M. Robert. 

C’est au cours du siècle suivant que de plus en plus d’habitants vont élire domicile le long du boulevard. Le territoire de Montréal s’agrandit alors et se subdivise en quartiers. « « Au fil des ans, la rue Saint Laurent sera parfois sur une ligne de séparation entre deux quartiers et parfois en plein milieu. Ça dépend vraiment des aléas du découpage du territoire municipal », explique M. Bur. « En 1845 déjà, on a le quartier Saint-Laurent du côté ouest et le quartier Saint-Louis du côté est ». 

Frontière symbolique entre francophones et anglophones

Dès le début du XIX e siècle, le boulevard Saint-Laurent est perçu comme une frontière symbolique entre les francophones à l’est et les anglophones à l’ouest. Même si, nuance M. Robert, « il n’y a jamais eu uniquement des Français d’un côté et des Anglais de l’autre. » 

Cette dualité linguistique de chaque côté du boulevard va tout de même s’accentuer lorsque l’immigration britannique à Montréal reprendra autour de 1815-1820, après les guerres napoléoniennes. « La ville devient à majorité britannique à partir des années 1830. Et les Britanniques vont plutôt s’installer à l’ouest du grand chemin du Saint Laurent », précise l’historien.  

Quelques décennies plus tard, à la fin du 19e siècle, autant les anglophones que les francophones voudront s’approprier le boulevard pour en faire leur « rue de prestige », commente M. Robert. Pour ce faire, chacune des communautés linguistiques érigera des bâtiments d’importance sur l’artère. « Dans les années 1880, la Société Saint-Jean-Baptiste décide de construire le Monument-National, qui est toujours au coin de Saint-Laurent et René-Lévesque. Et les Anglais voulaient faire une salle de concert un peu plus loin, dans un bâtiment qui s’appelle le Baxter Block (construit en 1892) sur Saint-Laurent au sud de l’avenue Des Pins. Mais il ne sera jamais développé comme une salle de concert. » 

Le « corridor de l’immigration » 

Pour Jean-Claude Robert, le fait que le boulevard Saint-Laurent se trouve ainsi à la jonction des deux cultures va inciter les populations immigrantes à s’y installer. « Le boulevard Saint-Laurent va devenir le corridor de l’immigration. Comme il était entre les deux groupes, les immigrants ont pu faire leur place à cet endroit-là. Vous avez eu des Italiens, des Juifs qui ont monté, puis les autres groupes ethniques vont suivre. » 

Certains quartiers adjacents au boulevard vont d’ailleurs vite démontrer un certain multiculturalisme avant l’heure au cours du vingtième siècle. Selon M. Bur, la composition démographique du Mile-End en est le parfait exemple. «Le Mile-end était pas mal mélangé anglo-franco avec aussi des Irlandais. Les anglophones protestants vont partir assez rapidement dans les années 1920-30, au fur et à mesure que le quartier devient de plus en plus juif. C’est quand même le quartier juif le plus important de Montréal entre les années 20 et 50. »

M. Bur ajoute que certains mouvements migratoires à l’intérieur même du territoire montréalais vont aussi faciliter la venue des populations immigrantes autour du boulevard Saint-Laurent. Ainsi, beaucoup de résidents quittent les quartiers construits le long du boulevard Saint-Laurent avant les années 30 pour s’installer dans de nouveaux quartiers en périphérie. D’autres phénomènes expliquent le choix du boulevard Saint-Laurent comme terre d’accueil. « La valeur des maisons et des terrains baisse assez fortement à partir de la crise des années 30 jusqu’aux années 50-60. Ce qui fait que ce sont des quartiers idéaux pour recevoir des nouveaux arrivants. »


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