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Baignade en eau libre : permise à l’ouest, interdite à l’est

Lorsqu’il fait chaud, quoi de mieux que de sauter à l’eau pour se rafraîchir? À Montréal, cette possibilité varie toutefois d’un secteur à l’autre. Alors que dans l’ouest de l’île plusieurs sites ont été aménagés pour la baignade, l’est demeure dépourvu de ce type d’installations, malgré la présence de nombreux accès aux berges. Pourquoi y-a-t-il une telle disparité entre l’est et l’ouest?

Tout d’abord, il faut savoir que de nombreux critères sont pris en considération avant de déterminer si un site est propice à la baignade. Parmi ceux-ci, deux ressortent du lot en termes d’importance dont celui de la qualité bactériologique de l’eau. Cette dernière est déterminée en fonction de la quantité de coliformes fécaux dans l’eau. Le taux de contamination de l’eau doit être inférieur à 200 coliformes fécaux en unités formant des colonies (UFC) par 100 ml pour qu’elle soit considérée sécuritaire pour la baignade selon les critères de qualité établis par le ministère de l’Environnement.

À ce niveau, les résultats du programme d’échantillonnage hebdomadaire QUALO mis sur pied pour évaluer le taux de contamination de l’eau illustrent un contraste marqué entre les différents cours d’eau. Le bilan 2025 de l’initiative menée par le Réseau de suivi du milieu aquatique (RSMA) révèle que moins de la moitié des stations du fleuve Saint-Laurent (44 %) et de la rivière des Prairies (43 %) ont obtenu la note de passage. À l’inverse, le lac Saint-Louis, dans l’ouest, affiche un taux d’approbation de 96 %, l’île Bizard, 88 % et le bassin des Prairies, 71 %.

Néanmoins, certaines stations situées dans l’est de Montréal se sont démarquées en ce qui concerne la qualité de leur eau. Du côté de la rivière des Prairies, c’est le cas de la station Sophie-Barrat du parc Gouin, du parc-nature de l’Île-de-la-Visitation et de la station de l’avenue Robert, située à Montréal-Nord. De l’autre côté, celui du fleuve, les stations du parc du Fort-de-Pointe-aux-Trembles (Pointe-aux-Trembles), celle du parc de l’Hôtel-de-Ville (Ville de Montréal-Est) et les deux stations du parc de la Promenade-Bellerive (Mercier-Hochelaga-Maisonneuve) ont obtenu la note de passage.

(Image tirée du Bilan environnemental 2025 – Portrait de la qualité des plans d’eau à Montréal du Service de l’environnement)

Les sols contaminés : le talon d’Achille de l’est

Malgré ces bons résultats locaux, la baignade demeure strictement interdite dans l’est. C’est que la propreté de l’eau ne représente que la moitié de l’équation. Plusieurs secteurs à fort potentiel dans l’est se heurtent à un héritage industriel lourd : la présence de terres de remplissage contaminées aux abords des berges. Des analyses de la Direction régionale de santé publique de Montréal ont d’ailleurs révélé la présence de contaminants toxiques comme du plomb, du benzène et des hydrocarbures dans les sédiments de la rive.

« Le risque sanitaire ne provient pas d’un simple contact avec la peau : si on marche sur le bord de l’eau, on ne sera pas malade. C’est si on ingère la terre que c’est dangereux, particulièrement pour les tout-petits. (…) La santé publique a découvert qu’il y avait des endroits qui étaient contaminés, mais n’est pas capable de dire si c’est contaminé à la grandeur ou pas, et la réponse, c’est qu’il faut décontaminer avant de permettre la baignade. Décontaminer, c’est creuser, enlever un mètre de sol et remplir ça avec de la terre qui n’est pas contaminée. Ce sont des coûts astronomiques. C’est entre autres ça qui empêche la baignade en eau libre dans l’est », précise André Bélanger, président de la Fondation Rivières.

Le fléau invisible des raccordements inversés

À ce fardeau s’ajoute une problématique d’infrastructures majeures qui pénalise spécifiquement l’est de la métropole : les raccordements inversés. Suivis de près par le programme PLUVIO de la Ville de Montréal, ces défauts de plomberie surviennent lorsque les eaux usées domestiques (toilettes, éviers) d’un bâtiment sont raccordées par erreur au réseau de collecte des pluies. Résultat : les polluants microbiologiques se déversent directement dans les cours d’eau en continu, sans passer par l’usine d’épuration.

Le bilan annuel 2025 de la Ville de Montréal expose une profonde iniquité dans la résolution de ce problème. Au 31 décembre 2025, il restait 443 raccordements inversés non corrigés sur l’ensemble de l’agglomération. Or, alors que les villes liées de l’ouest ont corrigé 92 % de leurs anomalies, les arrondissements de la Ville de Montréal affichent un taux de correction de seulement 54 %.

L’est de l’île s’avère le secteur le plus lourdement touché. L’arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles détient le triste record de la métropole avec 164 raccordements inversés toujours actifs. À Montréal-Nord, on en dénombre encore 47. Cette pollution chronique sabote les efforts d’amélioration et fragilise la qualité de l’eau, particulièrement lors des épisodes de pluie où le réseau d’égouts mixte sature et provoque des surverses.

La plage de l’Est (EMM/Marie-Hélène Chartrand)

Des exigences canadiennes sévères et des pistes d’avenir

Enfin, mentionnons le seuil de tolérance très bas en ce qui concerne la quantité de coliformes fécaux dans l’eau. La limite établie par Santé Canada de 235 UFC de coliformes fécaux par 100 ml est nettement plus sévère qu’ailleurs dans le monde. « Les recommandations de Santé Canada sont cinq fois plus sévères qu’en Europe », rappelle André Bélanger, soulignant qu’à Paris, les épreuves olympiques dans la Seine ont été autorisées à un seuil de 900 UFC.

Face aux coûts prohibitifs de la décontamination des sols et aux délais de correction du réseau d’égouts, l’avenir de la baignade dans l’est de Montréal passera peut-être par des aménagements alternatifs. Plutôt que de concevoir des plages de sable traditionnelles qui remuent les sédiments pollués, la Fondation Rivières préconise une approche architecturale différente, axée sur des structures flottantes isolées du rivage : « Avec un bassin portuaire, tu as un quai flottant qui permet de se baigner à l’intérieur de la zone délimitée par le quai. Donc, tu n’as pas le risque que des enfants jouent dans le sable et se mettent de la terre contaminée dans la bouche. Parce que la contamination du sol n’est pas nécessairement liée à la contamination de l’eau », réitère en terminant M. Bélanger.