(Photo : Marie-Hélène Chartrand / EMM)

Au cœur de la Plaza latino

Dans la lignée du Quartier chinois, de la Petite-Italie ou encore du Petit Maghreb, l’intensification de la présence de la communauté latino-américaine dans le secteur de la Plaza Saint-Hubert ces dernières années vient confirmer le caractère latin de cette partie de Montréal. La « Petite Amérique latine », aussi appelée « Barrio Latino », est devenue une destination incontournable pour quiconque affectionne la culture latino-américaine et ses saveurs. Autrefois reconnue pour ses boutiques de robes de mariée, la Plaza est aujourd’hui le principal point d’ancrage et d’incubation des entrepreneurs d’origine latino-américaine à Montréal.

La présence de la communauté latino-américaine dans le secteur ne date pourtant pas d’hier. Elle remonterait plutôt au milieu des années 1980, avec comme point de départ l’ouverture de l’épicerie Los Andes au coin des rues Bélanger et Saint-Denis. Cet ancrage s’est construit sur plusieurs décennies, au rythme de trois grandes vagues migratoires distinctes. La première (fin des années 1950 à 1972) regroupait surtout des étudiants et des travailleurs qualifiés venus du Chili, de l’Argentine, de la Colombie et du Pérou. La deuxième (1973-1990) a amené principalement des réfugiés fuyant les dictatures et les guerres civiles d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale (notamment du Chili, du Salvador et du Guatemala). Enfin, la troisième vague (1991-2011) a été marquée par des motifs humanitaires, économiques ou familiaux.

N’ayant nulle part où acheter les ingrédients définissant leurs cuisines nationales, ces résidents ont trouvé leur premier centre de gravité avec Los Andes. Bien que les premiers arrivants se soient concentrés autour de la rue Bélanger, les entrepreneurs de la communauté ont progressivement étendu leur présence le long de la Plaza Saint-Hubert. Le véritable virage commercial de l’artère s’amorce d’ailleurs en 2002 avec l’ouverture du Supermarché Sabor Latino à l’intersection de la rue Bélanger.

Sabor Latino (photo : Marie-Hélène Chartrand / EMM)

L’alimentation comme pilier identitaire et les nouveaux modèles d’affaires

En se promenant sur la Plaza Saint-Hubert, une constante saute aux yeux : bien que le type de commerces détenus par la communauté latino-américaine soit varié (salons de coiffure, studios de tatouage, esthétique), on observe une forte prédominance d’entreprises liées à l’alimentation comme les restaurants, les épiceries ou les boulangeries (à l’instar de Calientitos Mtl). Pour Grecia Avril Gutiérrez De Lara Quintanilla, vice-présidente de l’Alliance de Commerces Mexicains à Montréal (ACOMM), cette concentration dépasse le simple calcul commercial; elle répond à une dimension psychologique et culturelle profonde.

« Quand tu manges quelque chose latino-américain, tu commences à te souvenir des choses. La maladie du pays, elle est toujours là pour tout le monde qui n’habite pas là où il est né. Quand on mange quelque chose ici, on se souvient, on se sent à l’aise — on se sent comme dans un câlin. On se sent chez nous », déclare-t-elle.

Grecia Avril gutiérrez De Lara Quintanilla, vice-présidente de l’Alliance de Commerces Mexicains à Montréal (photo : Marie-Hélène Chartrand / EMM)

Cette culture entrepreneuriale s’est particulièrement épanouie grâce aux grands travaux de réfection de la Plaza menés entre 2016 et 2017. La baisse temporaire de l’achalandage et la vacance de locaux ont offert des opportunités uniques à une nouvelle génération d’immigrants. C’est ainsi que se sont développés des marchés intérieurs partagés multi-kiosques, comme la Place Juarez et la Plaza Latina. Ce modèle commercial, très courant en Amérique du Sud, mais encore peu répandu à Montréal, regroupe sous un même toit une multitude de petits commerçants indépendants, réduisant  les barrières financières à l’entrée.

(Photo : Marie-Hélène Chartrand / EMM)

Les défis de l’enracinement et l’exemple de Latino Systèmes

Malgré leur dynamisme, les nouveaux entrepreneurs rencontrent d’importants obstacles : la rigueur administrative québécoise, les normes sanitaires, le coût des permis ou encore l’apprentissage de la langue. « Les règles ici sont différentes. Chez nous, tu peux commencer un petit commerce dans ton garage. Ici, il faut des permis pour tout. C’est normal, mais ce n’est pas facile pour ceux qui arrivent », observe la vice-présidente de l’ACOMM.

L’adaptation linguistique se reflète également dans les pratiques quotidiennes des commerces établis. Chez Latino Systèmes, une entreprise de produits électroniques implantée sur la rue depuis 15 ans, la gestion des ressources humaines s’adapte directement à la réalité de cette clientèle. Ainsi, l’un des critères d’embauche majeurs pour travailler au sein de l’établissement est d’être bilingue français-espagnol — inversant la tendance traditionnelle montréalaise qui exige presque systématiquement le bilinguisme anglais-français. Cette approche permet de sécuriser les nouveaux arrivants hispanophones tout en assurant un service de proximité de qualité en français.

Juan Farfan, propriétaire de Latino Systèmes (photo : Marie-Hélène Chartrand / EMM)

Vers un projet de signature visuelle et culturelle

Pour la SDC Plaza St-Hubert, cette transformation n’est pas une rupture, mais s’inscrit dans la continuité historique d’une artère qui a successivement accueilli des entrepreneurs d’origine européenne dans les années 1980, puis maghrébine dans les années 1990-2000. Mike Parente, directeur général de la SDC, rappelle toutefois une nuance essentielle : la Plaza compte plus de 400 commerces et, bien que la communauté latino-américaine y soit très visible (surtout dans la portion nord), la rue conserve sa vocation de diversité globale et ne cherche pas à devenir une artère exclusivement ethnique.

(Photo : Marie-Hélène Chartrand / EMM)

Pourtant, une vision se dessine pour l’avenir. Juan Farfan, propriétaire de Latino Systèmes et président du conseil d’administration de la SDC, nourrit le projet de mettre davantage en valeur cette identité latino-américaine afin de donner à la Plaza une véritable signature visible, à l’image des grands quartiers latins internationaux. Il envisage d’animer l’espace public par la musique, des aménagements spécifiques et une identité visuelle forte : « Si mon projet avance, ça voudra dire qu’on va s’installer et donner notre Mexique. Automatiquement, je pense que ça va attirer les gens, les commerçants — ça va développer les affaires. »

Qu’il s’agisse de développement commercial pur ou de maillage communautaire, la Plaza Saint-Hubert transcende désormais sa simple fonction économique pour s’affirmer comme un espace de reconnaissance, d’appartenance et de fierté culturelle.