Le CAP St-Barnabé (Image tirée de la page Facebook)

Vieillir dans la rue : l’itinérance change de visage dans l’est

Le vieillissement de la population itinérante n’est plus une projection : il est désormais bien visible sur le terrain, selon le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal et selon le CAP St-Barnabé. En effet, une hausse marquée du nombre de personnes âgées en situation d’itinérance est remarquée par les équipes en place, ce qui leur demande d’effectuer des soins de plus en plus complexes.

« On vieillit plus rapidement dans la rue. » Le constat de la directrice générale du CAP St-Barnabé Michelle Patenaude – qui est d’ailleurs le même que celui d’Alison Meighen-McLean, coordonnatrice clinique de l’équipe et agente pivot itinérance au CIUSSS de l’Est – est sans équivoque. Depuis environ trois ans, le CAP St-Barnabé observe un vieillissement marqué de la population qu’il accompagne. Dans les ressources d’hébergement de l’est de Montréal, une proportion importante des personnes itinérantes a désormais 55 ans et plus. Certaines ont plus de 70 ans, et l’organisme accompagne même un homme de 87 ans.

La directrice générale du CAP St-Barnabé, Michelle Patenaude (LinkedIn)

Ce vieillissement n’est pas marginal. « Sur 350 places dans l’Est, j’ai 114 hommes de 55 ans et plus », précise Mme Patenaude. Une réalité qui transforme profondément le travail des organismes d’itinérance, historiquement pensés pour une clientèle plus jeune et plus mobile.

Sur le terrain, les profils se divisent en deux grandes catégories. Environ un tiers des personnes ont vieilli dans la rue, vivant une itinérance chronique depuis de nombreuses années. Les deux autres tiers sont des aînés qui ont basculé récemment dans l’itinérance.

« On a de plus en plus de nouveaux visages, des gens pour qui la vie a basculé », explique la directrice générale. Les causes sont multiples : séparation, deuil, perte du conjoint ou de l’aidant naturel, problèmes de santé, sortie d’institution ou perte de logement. Et la pandémie a agi comme un accélérateur, notamment pour des personnes âgées qui ont perdu leur soutien à domicile après le décès d’un proche par exemple.

Fermetures de RPA et reprises de logements

Parmi les facteurs structurants, Mme Patenaude pointe la fermeture de nombreuses petites résidences privées pour aînés, souvent comparables à des maisons de chambres. Les nouvelles normes, les coûts d’exploitation élevés et le manque de relève ont entraîné la disparition de ces milieux plus abordables, selon elle.

À cela s’ajoutent les reprises locatives. « Par exemple, des aînés se sont fait offrir 10 000 $ pour quitter leur logement. Certains ont accepté, mais sans plan B », raconte-t-elle. Isolées, peu informées de leurs droits et des ressources disponibles, ces personnes se retrouvent soudainement sans repères. « Ils arrivent chez nous après avoir été domiciliés toute leur vie. Ça crée énormément d’anxiété. »

Pendant ce temps, l’offre qui subsiste est largement inaccessible. « Un studio à 2 600 $ dans une grande résidence, c’est difficile pour un citoyen actif, alors ça l’est encore plus pour une personne âgée avec une petite pension. »

Vieillir sans repères, tomber malade plus vite

Le passage brutal du logement à la rue ou au refuge entraîne aussi des conséquences majeures sur la santé. Les aînés perdent leurs repères. « On en a plusieurs qui ne prenaient plus leurs médicaments tout simplement parce qu’ils ne savaient plus où était la pharmacie », explique Mme Patenaude.

Ces ruptures peuvent avoir des effets graves. Un diabète mal suivi, par exemple, peut rapidement mener à des complications majeures, parfois irréversibles. « Pour ces personnes, un petit problème qui pourrait être réglé rapidement devient un gros problème de santé, avec une perte d’autonomie importante. »

Des équipes dévouées, mais des limites bien réelles

Les organismes d’itinérance comme le CAP St-Barnabé ne sont pas des milieux de soins. Les intervenants sont formés en intervention sociale, et non pas comme préposés aux bénéficiaires. Le CAP exige un minimum d’autonomie : être capable d’aller aux toilettes et de se laver seul. « C’est une limite très claire pour nous et ce n’est pas parce qu’on ne veut pas. On a beaucoup de cœur et de bonne volonté, mais on n’a pas cette expertise-là et on n’est pas équipés », reconnaît Mme Patenaude. Or, de plus en plus de personnes âgées dépassent ces seuils.

La montée des pertes cognitives, souvent reliées à la vieillesse, complexifie aussi la vie en hébergement. Certains comportements agressifs ou inappropriés peuvent être liés à des débuts de démence, mais ils entrent en contradiction avec les codes de vie des refuges. « Il y a six ans, on n’avait pas besoin d’enseigner ça à nos intervenants. Aujourd’hui, oui. »

Les infrastructures peinent à suivre. Certains sites d’hébergement sont installés dans des bâtiments temporaires devenus permanents, comme c’est le cas pour le CAP dans un ancien aréna peu adapté à la mobilité réduite. « On continue d’accueillir les gens parce que c’est important, mais d’année en année, le constat est le même : les besoins sont immenses et les lieux ne suivent pas. »

Adapter les espaces pose aussi un dilemme. « Si on s’adapte un peu plus, est-ce qu’on va recevoir une clientèle encore plus lourde, sans être mieux équipés? Ça met une pression énorme sur nos équipes. »

La fin de vie en itinérance : une réalité invisible

Avec un vieillissement accru, les décès sont aussi plus fréquents. Certains surviennent en refuge, d’autres en logement social. « Mourir dans un aréna, c’est confrontant. Mais au moins, ils ne sont pas seuls. Ils sont chez nous, en sécurité, entourés », révèle la directrice général du CAP.

Mme Patenaude raconte des situations de soins palliatifs octroyés en refuge et même d’aide médicale à mourir accompagnées par le CAP et la médecin Marie-Hélène Marchand du CIUSSS de l’Est. « On aime notre clientèle. On fait des commémorations. Mais c’est une charge émotionnelle énorme pour tout le monde », confie Mme Patenaude.

Et on tente même de respecter les volontés de chacun, lorsque possible. « Pour certains locataires très âgés, leur objectif est clair : mourir chez soi. On leur a dit : si vous voulez mourir dans votre logement, on va tout faire pour que vous ne soyez pas seuls », dit la directrice générale.

Le rôle clé du CIUSSS et des politiques encore trop compartimentées

Le CAP ne pourrait fonctionner sans le soutien du CIUSSS de l’Est et des équipes de Proxi-Itinérance. « On ne serait pas capables de faire 75 % de notre travail sans eux », affirme Mme Patenaude. Soins sur place, accompagnement médical, prescriptions : ces services sont essentiels.

« Quand les gens arrivent en logement, le corps relâche. C’est souvent là que les problèmes de santé sortent, parfois très rapidement », observe-t-elle. La collaboration permet alors d’assurer un accompagnement digne, même lorsque la fin de vie survient peu de temps après l’accès à un logement.

Pour Mme Patenaude, le problème est aussi politique. Les enjeux du vieillissement et de l’itinérance sont encore traités séparément. « On nous dit : les aînés, ça ne touche pas l’itinérance. Mais la réalité est là. »

Elle plaide aussi pour des solutions intermédiaires entre le refuge et le réseau institutionnel, plus souples, adaptées à des aînés parfois consommateurs, souvent précaires. « Ces gens-là ont les mêmes droits que tout le monde. Ils ont voté, payé des taxes. On doit leur donner une voix. » Vieillir dans la rue n’est pas un choix individuel, conclut-elle, mais le résultat de failles structurelles.