Le CPE Les Bécasseaux (Emmanuel Delacour/EMM)

L’agrandissement d’un CPE dans MHM sème la confusion : des parents dénoncent un projet « bâclé »

Un projet d’agrandissement d’un centre de la petite enfance (CPE) dans Mercier—Hochelaga-Maisonneuve (MHM) sème l’émoi auprès des parents et employés de l’établissement, qui accusent la direction de manquer de transparence dans le dossier. Tandis que la clientèle critique un « projet mal ficelé », qui entraîne la perte de leur place en milieu de garde, les éducatrices quant à elles craignent de perdre leur emploi.

Le 9 mai dernier, la direction du Centre de la petite enfance Lieu des Petits publiait un appel d’offres pour l’agrandissement et des rénovations majeures du bâtiment du CPE Les Bécasseaux, situé au sur la rue Claire-Fauteux. Dans cet avis, on planifie un « agrandissement de 93 places dont 15 poupons et (une) rénovation majeure du bâtiment existant ».

On prévoit lancer le chantier à partir du 1er septembre 2025, pour une durée de 238 jours. Ces informations, mises en ligne sur le Système électronique d’appel d’offres du gouvernement du Québec, restent pourtant longtemps inconnues de la part des parents du CPE concerné, malgré leur pertinence. Effectivement, une fermeture de l’établissement sera nécessaire pour procéder aux travaux.

« On ne l’a jamais su de la part de la direction. C’est lorsque l’information a été coulée par des éducatrices que la direction a finalement communiqué avec nous en date du 26 juin pour nous dire qu’il y allait avoir un projet et une fermeture », affirme Frederick Benny, parent client du CPE Les Bécasseaux. Celui-ci, comme plusieurs autres parents, comprend mal pourquoi on a attendu près de deux mois après la publication de l’appel d’offres pour le mettre au courant.

Par la suite, une réunion d’urgence avec la direction a été organisée le 3 juillet dernier, à la demande des parents. Lors de celle-ci, la confusion semble régner, dénoncent les parents et malgré la discussion, plusieurs questions demeurent en suspens.

En effet, selon ce qui est rapporté par les parents, aucune solution concrète n’a été offerte durant cette discussion pour relocaliser tous les enfants, malgré le fait que la corporation sans but lucratif propriétaire du CPE Les Bécasseaux possède trois autres CPE.

La direction aurait par la suite informé la clientèle de la possibilité de réserver une quarantaine de places dans les autres établissements, mais qu’il serait impossible pour les parents ayant trouvé une place en garderie non subventionnée ou un milieu familial de réintégrer leur enfant au CPE Les Bécasseaux à la fin des travaux.

Une image de synthèse tirée de l’appel d’offres du projet d’agrandissement (SEAO/Tracé Libre Inc.)

Toutefois, puisqu’aucune garantie n’avait été offerte aux familles en ce qui concerne la possibilité de conserver une place pour leur enfant à la réouverture du CPE lors de la rencontre en juillet dernier, plusieurs se sont empressés de trouver une place ailleurs. « J’ai un enfant d’un an qui s’était fait promettre une place en juin ou en septembre. Notre situation fait en sorte qu’il n’y a pas d’autre garderie près de chez nous pour un enfant de 3 ans et un poupon, alors on a dû trouver ailleurs, par nos propres moyens en faisant une trentaine d’appels. On a finalement trouvé un milieu familial pour nous », souligne M. Benny.

Pour sa part, Véronique, la maman d’une petite fille qui fréquentait le CPE depuis deux ans se dit « sous le choc et consternée » par la façon dont a été mené le dossier. « Il a fallu que je trouve une autre garderie durant mes vacances, parce que c’est à ce moment-là que tout cela s’est déroulé. Je suis une mère solo parentale, j’ai besoin de faire garder mon enfant », résume-t-elle amèrement.

Dans une pétition lancée en ligne, des parents demandent plus de transparence de la part de la direction, ainsi qu’un plan réaliste pour les enfants et leur famille dans le cadre de leur relocalisation.

De plus, le document exige une réunion d’urgence avec le ministère de la Famille, la direction, les parents et toutes les autres parties impliquées dans ce dossier, ainsi qu’une révision de la gouvernance du CPE. Enfin, on demande que les employées du CPE soient impliquées dans les démarches. Au moment de mettre ce texte en ligne, la pétition avait recueilli 259 signatures.

« Pratiques douteuses »

Du côté de la Fédération de la santé et des services sociaux-CSN (FSSS-CSN), syndicat qui représente les éducatrices du CPE Les Bécasseaux, on dénonce des « pratiques qui nous apparaissent douteuses de la part de l’employeur ».

« Il a été annoncé par la direction que la nouvelle installation, même si elle sera tout près de l’actuel CPE Les Bécasseaux, ne serait pas fusionnée à ce dernier. Les travailleuses ne pourraient donc pas appliquer une fois les travaux terminés, sans quoi elle perdrait toute leur ancienneté », explique la FSSS-CSN dans un courriel.

Selon le syndicat, malgré la demande des parents que les travailleuses soient présentes à la rencontre, elles se seraient vu refuser l’accès à celle-ci sous prétexte qu’elles avaient déjà les informations nécessaires en main. Il en serait de même pour une travailleuse dont l’enfant fréquente également le milieu.

Au total, 13 éducatrices sont employées au CPE Les Bécasseaux, dont huit de façon permanente, trois « volantes » et deux sur appel.

« Il n’y a aucune démarche de relocalisation pour les travailleuses, sauf pour 3 d’entre elles, pour diverses raisons, poursuit le syndicat. Les autres travailleuses seraient donc mises à pied au mois de septembre, si ce n’est pas plus tôt, vu la baisse du taux de fréquentation durant la période estivale. Elles ne savent pas encore si cela se fera par licenciement collectif, ou si la direction abolira les postes conformément à l’article 11 de leur convention collective, ni quand ce sera exactement. »

Un précédent projet de fusion entre les établissements du Lieu des Petits avait été négocié dans le passé, puis abandonné, souligne-t-on. Or, si une lettre d’entente rédigée à l’époque était signée aujourd’hui, les éducatrices pourraient être relocalisées dans un des deux autres CPE de la même accréditation.

La FSSS—CSN indique que le syndicat est prêt à reprendre les discussions concernant la lettre d’entente de fusion et qu’il ne s’objecte donc pas à ce que les travailleuses soient relocalisées, « contrairement à ce qui lui est reproché par la direction ».

« La décision de fermeture temporaire et de non-relocalisation des éducatrices est 100% imputable à la direction du CPE. La relocalisation en cas de fermeture temporaire n’est pas une obligation en vertu de la convention collective. En date d’aujourd’hui, nous sommes toujours en attente d’une réponse du ministère de la Famille à savoir si leur comité spécifique, chargé d’évaluer les demandes de relocalisation, est au fait de la situation », précise-t-on.

« En principe, les éducatrices devraient pouvoir réintégrer leur milieu de travail lorsque les travaux seront terminés. C’est ce que nous surveillerons dans les prochains mois afin de déterminer s’il ne s’agissait pas d’un licenciement déguisé », insiste-t-on.

Contactées à plusieurs reprises par EST MÉDIA Montréal, la direction du CPE Les Bécasseaux et celle du Lieu des Petits n’ont pas répondu à nos demandes d’entrevues. Dans une réponse par courriel automatisée, le directeur de la corporation, Robert Racine, indique être en vacances jusqu’à la fin du mois de juillet.

Collaboration avec le ministère

Au ministère de la Famille, on indique dans un courriel que la direction du CPE a agi en conformité avec la loi en donnant un préavis de 90 jours aux parents au sujet des travaux. « Il s’est également doté d’un plan de relocalisation permettant à plusieurs enfants de recevoir des services de garde dans d’autres installations et en milieu familial, pour la durée des travaux », souligne le Ministère dans son message.

Le CPE collabore avec le Ministère et les parents pour assurer la continuité des services de garde, indique-t-on. « La plupart des enfants du CPE se sont vu offrir un milieu de garde temporaire le temps des travaux, bien que des défis demeurent pour la relocalisation des poupons. »

Les parents dont l’enfant est relocalisé auront la liberté de rester chez ce nouveau prestataire ou de demander au CPE d’y retourner une fois l’installation rouverte, répond-on au Ministère.

« Le Ministère comprend que cette situation génère de l’incertitude chez certaines personnes et est disponible pour les soutenir dans leurs démarches de recherche d’une nouvelle place au 1 855 336-8568 ou au https://www.mfa.gouv.qc.ca/fr/pour-nous-joindre/Pages/index.aspx », ajoute-t-on dans le courriel.

Enfin, en ce qui concerne le personnel, le Ministère assure qu’en tant qu’employeur, le CPE « est tenu de respecter la convention collective applicable avec le syndicat représentant les employées et employés. Il est également tenu de respecter les lois et les règlements en vigueur au Québec, tel que le Code du travail », rappelle-t-on.

Des « allégations déplorables »

Ajout: À la suite de la publication de ce reportage, le député de Camille-Laurin et chef du Parti québécois (PQ), Paul St-Pierre Plamondon, a réagi sur les réseaux-sociaux. « Les allégations selon lesquelles le ministère et la direction ont caché des informations aux parents et aux éducatrices sont absolument déplorables », affirme-t-il sur sont compte X.

« Je suis évidemment préoccupé par la situation vécue par les familles et les membres du personnel du CPE Les Bécasseaux, dans ma circonscription, qui fermera temporairement de septembre à mai 2026 pour des rénovations et agrandissement. Mon équipe travaille sur ce dossier depuis plusieurs semaines, notamment en accompagnant les parents et en faisant le pont entre la direction générale du CPE, le ministère et les parents. Le plus gros problème dans cette histoire, c’est le manque de communication et de transparence », ajoute le chef du PQ.

« Les parents doivent trouver des solutions pour relocaliser leurs enfants, en quelques semaines seulement, ce qui crée beaucoup d’anxiété, tout ça parce qu’on a refusé de répondre à leurs questions. Je n’ai jamais rien vu de tel.  Dans un contexte où des dizaines de milliers d’enfants attendent encore une place en CPE et que le ministère est loin d’atteindre les cibles promises, c’est vraiment déplorable qu’on ne soit même pas capable de travailler en amont pour relocaliser, à proximité, les enfants du CPE Les Bécasseaux », poursuit le député de Camille-Laurin.

Ce dernier invite la ministre de la Famille, Suzanne Roy, à se saisir rapidement du dossier, à donner des réponses aux familles et aux éducatrices touchées et enfin à débloquer des ressources pour aider tout ces gens.