L’HMR orné d’une banderole de la FHMR (EMM/Emmanuel Delacour)

150 M$ pour transformer l’avenir des soins : la FHMR hausse la barre de la philanthropie

La Fondation de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont (FHMR) vient de lancer la plus ambitieuse campagne de financement de son histoire. Baptisée « Laisser sans maux, on ose y croire », l’initiative vise à amasser 150 M$ d’ici 2030.

L’Hôpital Maisonneuve-Rosemont (HMR) dessert près du quart de la population montréalaise et s’impose comme un centre d’expertise majeur, entre autres en immuno-oncologie, en néphrologie et en ophtalmologie. Mais l’établissement, fondé il y a plus de 70 ans, est aujourd’hui confronté à un bâtiment vieillissant et à une demande croissante de soins spécialisés.

Julie Desharnais, PDG de la FHMR (LinkedIn)

Alors que le projet gouvernemental de modernisation de l’hôpital — évalué à environ 5 Md$ — tarde à se concrétiser, la Fondation agit quant à elle sur un autre front : celui de la recherche et de l’innovation clinique. « Oser, ça fait partie de notre ADN, explique Julie Desharnais, présidente-directrice générale (PDG) de la FHMR. Les besoins ne disparaissent pas en attendant la modernisation; ils augmentent. Il faut donc agir maintenant pour le bien-être de la population, pour l’amélioration des soins et pour le développement de la recherche. »

Deux grands axes : innover et rapprocher les soins

La campagne se décline en deux volets financiers. Le premier vise à transformer l’avenir des soins. Une enveloppe de 80 M$ serait ainsi dévouée au soutien à la recherche clinique, à la formation des équipes ainsi qu’aux innovations thérapeutiques en thérapie cellulaire et génique. Dans le second volet, 70 M$ seraient prévus pour bâtir des communautés en santé. Il s’agirait ainsi de mettre sur pied des projets d’accessibilité, d’équipement et d’accompagnement, comme les soins à domicile ou la clinique pédiatrique transculturelle.

Ce positionnement n’est pas anodin. La direction de la Fondation veut dépasser la simple logique hospitalo-centrée pour adopter une approche « populationnelle ». « On a opéré un virage majeur il y a deux ans, précise Mme Desharnais. Notre mission englobe désormais la prévention, les épisodes de soins et la survivance. On soutient aussi des groupes communautaires, par exemple à Saint-Michel, pour que les gens n’aient plus besoin de se rendre à l’urgence. »

L’idée : créer un écosystème de santé intégrée, où la recherche de pointe et la santé publique locale se renforcent mutuellement.

Une stratégie de campagne sous haute visibilité

Pour atteindre ses 150 M$, la Fondation s’appuie sur un grand cabinet de campagne regroupant des figures influentes du monde des affaires et de la philanthropie : Julie Gascon, PDG du Port de Montréal, et Christian Yaccarini, PDG de la Société de développement Angus (SDA), en assurent la co-présidence. Des personnalités comme Robert Dutton, Sandra Chartrand et Dominic LeBlanc, ministre fédéral du Commerce intérieur, en assurent la présidence d’honneur.

Cette distribution mettant à l’affiche de grosses pointures témoigne d’une volonté d’envergure : fédérer les élites économiques et politiques autour d’un hôpital longtemps perçu comme le « parent pauvre » du réseau montréalais.

Mais au-delà de l’enthousiasme, le pari est risqué, comme l’ampleur de l’objectif financier dans un contexte économique incertain pourrait s’avérer difficile à atteindre.

Christian Yaccarini, PDG de la SDA et co-président de la campagne de financement de la FHMR 2025 (Courtoisie SDA/Guillaume Simoneau)

« On va prendre notre bâton de pèlerin, admet Christian Yaccarini. Ce n’est pas une campagne grand public; on s’adresse à des donateurs institutionnels, à des entreprises, à des fondations. Et on sent une forte adhésion autour du message d’équité en santé. »

L’équité territoriale : un moteur social autant que moral

Selon les données citées par la Fondation, l’espérance de vie dans certains quartiers de l’Est de la métropole demeure inférieure de neuf ans à celle de l’Ouest. « On parle beaucoup d’innovation technologique, mais au fond, c’est d’équité qu’il s’agit, insiste Mme Desharnais. Nos actions visent à donner à tous les Montréalais accès à des soins de qualité, peu importe leur code postal. »

Cette rhétorique sociale s’inscrit dans une stratégie plus large : repositionner l’HMR non seulement comme un hôpital de pointe, mais aussi comme un symbole de justice sanitaire.

Toutefois, pour certains observateurs, ce discours met en lumière une tension profonde : pourquoi la réduction des inégalités sanitaires doit-elle reposer en partie sur la philanthropie plutôt que sur une politique publique structurante?

À ceux qui craignent que de telles campagnes suppléent les carences de l’État, Christian Yaccarini répond : « Dire que 150 M$ viendraient combler les manquements de l’État, c’est une erreur. L’État met plus de 60 Md$ par an dans la santé. Notre rôle, c’est de compléter, pas de remplacer. Et on parle ici de projets précis, de recherche, d’innovation. »

Un argument que partage Julie Desharnais : « Avec la Fondation, nous soutenons des projets qui vont au-delà du mandat gouvernemental avec la recherche, les thérapies d’avenir, la transformation des soins. »

Ces propos rappellent la logique adoptée par plusieurs fondations hospitalières : se positionner comme catalyseurs d’innovation, tout en évitant d’empiéter sur le financement public des soins de base.

Néanmoins, cette frontière demeure poreuse. Dans les faits, les fondations comblent souvent des zones grises : modernisation d’équipements, amélioration du confort des patients, soutien à des programmes non prioritaires pour le ministère de la Santé.

L’innovation scientifique d’HMR

L’un des piliers les plus tangibles de la campagne demeure la recherche en thérapie cellulaire et génique. Héritière de deux décennies d’innovation en hématologie et en greffe de cellules souches, l’HMR entend maintenant étendre ces percées à d’autres domaines : maladies neurodégénératives, ophtalmologie et maladies auto-immunes. Les chercheurs de l’hôpital, notamment les Drs Roy et Sauvageau, figurent déjà parmi les pionniers de ces approches au Canada.

Pour la Fondation, ces avancées incarnent à la fois l’excellence scientifique et le potentiel de transformation des soins. Mais là encore, un défi demeure : comment concilier recherche de pointe et accessibilité? Les traitements issus de ces innovations sont souvent coûteux et complexes à déployer dans le réseau public. Leur intégration à grande échelle exigera des politiques de financement robustes et une coordination étroite entre les acteurs publics et privés.

Pour Julie Desharnais, il s’agit avant tout d’une campagne de financement au récit rassembleur : « Ce que je veux que les gens retiennent, c’est l’extraordinaire d’HMR : des équipes qui innovent, qui sauvent des vies chaque jour. On veut rallier toute une communauté autour d’une campagne positive, qui met de la lumière sur leur travail. »

Le message est porteur, mais certains y verront une forme de communication réparatrice après les controverses entourant le report du projet de modernisation de l’hôpital. En ce sens, la campagne sert peut-être aussi à redorer l’image d’un établissement souvent perçu comme laissé pour compte dans les priorités gouvernementales.

En définitive, la campagne de la FHMR dépasse le cadre d’une collecte de fonds : elle reflète les mutations du modèle québécois de financement de la santé dont l’État demeure le principal acteur. Il n’en demeure pas moins que la philanthropie gagne en influence, occupant les interstices laissés vacants par des budgets publics sous tension. Cette cohabitation, tantôt harmonieuse, tantôt ambiguë, illustre une nouvelle réalité : le soin est devenu une responsabilité partagée entre le public, le privé et la société civile.